Un activisme néoreligieux
par Fernando Savater

Un activisme néoreligieux

Si nous n’accordons pas aux animaux des droits comparables à ceux des humains, nous faisons preuve de « spécisme », accusent Peter Singer et quelques autres. Et nous succombons à un anthropomorphisme d’origine religieuse. Mais l’argument peut être retourné.

Publié dans le magazine Books, mai 2011. Par Fernando Savater
Les êtres humains doivent-ils inclure le droit des animaux – et d’autres êtres vivants – dans leurs préoccupations morales ? Ce débat est surtout présent dans les philosophies anglo-saxonnes (y compris australienne). En Espagne, le premier et le plus combatif des paladins favorables à cette extension de l’impératif catégorique est Jesús Mosterín, auteur du livre Los derechos de los animales paru en 1995. Trois ans plus tard, avec un ouvrage au titre sympathique mais de plus grande ambition théorique, ¡Vivan los animales!, il cherche à offrir un fondement bio-ontologique aux thèses avancées dans ses œuvres antérieures (1). J’adhère à une bonne partie de ses vues, me séparant de lui seulement sur ce qui est, je le crains, le noyau de son analyse.Les premiers chapitres du livre sont un résumé aussi agile que recevable de l’origine et de la nature de la vie, de l’apparition des animaux, de l’évolution des espèces, etc. Mosterín fait ressortir avec brio le hasard improbable de l’apparition d’êtres animés à partir de l’inanimé. Il adopte un ton sobrement lyrique pour évoquer cette « âme » matérielle qui distingue chacun d’eux : « L’âme de chaque animal est une combinaison inédite de neurones, un point de vue unique sur la réalité, une lampe qui brille de sa propre et singulière lumière dans l’aride obscurité de l’univers minéral. » Bien sûr, nous autres humains devons aussi nous compter parmi ces animaux. Humains, nous ne sommes bien sûr pas des dieux déclassés, ni des anges déchus, ni des exceptions surnaturelles incrustées dans la chaîne évolutive des êtres naturels. Notre parenté biologique avec les autres animaux ne souffre pas la réplique, car nous partageons non seulement 99 % de notre patrimoine génétique avec les chimpanzés, mais aussi 70 % avec certains vers dont le génome a été récemment étudié [lire « Peut-on manger des huîtres ? », ci-dessous]. Nous sommes des bestioles, certes des plus bizarres, mais des bestioles quand même. Forts de leur atavisme, certains se sentent humiliés par cette constatation, tandis que d’autres (parmi lesquels je me range) en éprouvent plutôt un soulagement.Ma divergence naît quand on prétend faire dériver de cette filiation biologique une continuité culturelle englobant droits et obligations morales. Par exemple : selon Mosterín, « au sens strict, chaque animal individuel et concret a son propre monde perceptif, unique et intransmissible ». Le terme ambigu ici est « monde » car, parmi les humains, le « monde » n’est pas seulement un environnement appréhendé par notre simple perception, ni exclusivement lié à nos intérêts vitaux spécifiques, il est une dimension symbolique qui accueille aussi les « mondes » vitaux d’êtres dont nous ne partageons pas les intérêts, et même des dimensions abstraites extérieures aux êtres animés. Est-il pertinent d’utiliser le terme « monde » pour désigner aussi bien ce que perçoit une mouche qu’un homme ? Est-il légitime de supposer que les oiseaux ne sont pas seulement capables d’apprendre mais aussi de « former des concepts » ? Le terme « concept » est-il utilisé ici de la même façon que, par exemple, dans la logique de Hegel ? Mosterín soutient que les animaux créent leur propre culture, entendant par « culture » toute information qui se transmet par apprentissage social. De sorte que la culture humaine a beau être incomparablement plus riche, dynamique et développée que n’importe quelle culture animale, « il convient de ne pas oublier que la différence est quantitative ».  Le « Projet Grands Singes » Le vrai problème – comme lorsqu’on parle de « monde » ou de « concepts » – tient à l’usage que l’on fait ici du terme « culture » : un usage purement instrumental (au service de besoins génétiquement établis, et non pas de l’invention de nouveaux besoins), sans aucune dimension symbolique ou intentionnelle (chez les humains, la culture non seulement résout des problèmes mais forme des projets), privé de lien significatif avec le temps ou le mémorable, etc. Je dirais, en simplifiant, que cette « culturisation » des animaux semble s’appuyer sur une certaine « animalisation » de la culture et des concepts,…
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