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Un amour à mort

Apparemment contre nature, le meurtre d’un enfant par sa mère obéit pourtant aux lois de la biologie : chez les macaques, le stress maternel, utile à la protection du petit, devient néfaste à forte dose, notamment chez les femelles de rang inférieur. Leçons pour l’homme…


Médée, par Feuerbach
Le jour où Mary Stastch tua son enfant, le neuvième district de Chicago sentait le fruit trop mûr et le kérozène. D’après le Chicago Tribune du 29 juillet 1911, cette mère célibataire au chômage, récemment arrivée d’Autriche, avait quitté l’hôpital de Cook County deux jours plus tôt et « erré à travers Chicago à la recherche d’un travail avec son bébé dans les bras ». Mais, en cette période de crise, avec près de 250 000 personnes sans emploi, la tâche était déjà difficile sans nouveau-né à charge. Comme si cela ne suffisait pas, le lendemain de sa sortie, 350 agents de police firent une descente dans le quartier à forte population étrangère de Maxwell Street, provoquant ce que les journaux décrivirent comme « une journée d’émeutes et de violence sauvage comme on en a peu vu à Chicago ». Au cours de la bataille acharnée qui opposa les marchands ambulants à la police et aux briseurs de grève, des chariots furent renversés, des vitrines d’épiceries brisées et des charrettes de fruits arrosées d’essence (1). Dans le silence irréel qui s’ensuivit, Mary Statch étrangla sans bruit son enfant. Berçant le nourrisson sans vie, elle porta le corps sur plusieurs kilomètres, jusqu’à l’endroit où il fut découvert, dissimulé derrière une résidence de Carroll Avenue. Le meurtre d’un enfant par sa mère défie notre entendement et fait violence à nos émotions. « Les cas d’infanticide maternel sont captivants, explique la chercheuse Rebecca Hyman, parce qu’ils semblent violer une loi essentielle de la nature (2). » L’affection d’une mère pour son bébé est considérée comme absolue, un produit de l’évolution grâce auquel les femmes sont « dotées d’un instinct maternel nourricier ». Et pourtant, de la légendaire Médée aux faits divers tragiques de notre époque, l’histoire est hantée par ces femmes qui ont ôté la vie à leurs enfants dans des contextes variés. Voilà donc un trait de plus que les humains partagent avec les autres animaux, puisque les femelles de différentes espèces peuvent abandonner, maltraiter ou même tuer leur progéniture. Comment comprendre ce comportement ? Un siècle après l’infanticide perpétré par Mary Stastch, un autre immigré de Chicago est peut-être en mesure d’apporter des éléments de réponse. Dario Maestripieri a consacré l’essentiel de sa carrière au comportement maternel chez les primates. Il s’est plus précisément intéressé aux facteurs qui influencent la motivation d’une mère à l’égard de ses petits. Professeur de développement humain comparé, de biologie de l’évolution, de neurobiologie et de psychiatrie à l’université de Chicago, il jouit du succès interdisciplinaire dont rêvent la plupart des chercheurs. Ses 153 articles et ses six ouvrages ont été cités plus de mille fois par des spécialistes (dont je suis) dans nombre de revues scientifiques de haut niveau (3). Sa dernière contribution est parue début 2011 dans l’American Journal of Primatology. Maestripieri y expose la thèse qu’il a développée au cours des deux dernières décennies : la menace la plus grave pesant sur le comportement maternel, aux conséquences potentiellement fatales, est un mal si répandu dans la société moderne qu’il passe presque inaperçu – le stress. Le stress est une bonne chose et se révèle particulièrement adaptatif durant la maternité. Chaque fois que les animaux vivent une situation angoissante, qu’il s’agisse de traquer une gazelle, d’échapper à un faucon ou de proposer un rendez-vous à un gars séduisant, leur glande surrénale libère dans le sang des quantités massives de cortisol. Cette hormone accroît la production de glucose et contribue à la métabolisation des graisses, des protéines et des glucides pour augmenter encore la glycémie. En quelques instants, nous avons accumulé assez d’énergie pour attaquer ou fuir, selon les circonstances. Le stress prépare le corps à l’adversité. Durant la grossesse et après l’accouchement, le taux de cortisol augmente de manière substantielle. Ce phénomène laisse penser que la maternité est une période particulièrement stressante – ce qui n’est pas pour nous surprendre. Dario Maestripieri a montré par le passé que cette réaction était directement liée aux comportements qui visent à tenir l’enfant à l’abri du danger.
Une étude révèle ainsi que les mères macaques rhésus manifestant une forte anxiété (par exemple en se grattant de manière répétée, attitude associée à des taux élevés de cortisol) lorsqu’elles voient leur petit à proximité d’un membre dangereux du groupe, ont une bien plus grande propension à intervenir aussitôt pour le récupérer. « L’anxiété maternelle, explique Maestripieri, peut augmenter sensiblement les chances de survie de la progéniture et le succès reproductif du parent. » La sélection naturelle a pourvu les mères d’un système d’alerte précoce capable de les avertir du danger avant même que d’autres en soient conscients. Cependant, contrairement à ce que dit le proverbe, abondance de biens peut nuire. En plus d’augmenter l’énergie disponible dans le corps, le cortisol inhibe également d’autres fonctions, comme la digestion ou le système immunitaire, dont le corps peut se passer à court terme. La raison en est relativement simple, comme le dit avec humour le neurobiologiste Robert Sapolsky dans son livre « Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcères » (4) : « Vous avez mieux à faire, écrit-il, que de digérer votre petit déjeuner lorsque votre souci est de ne pas devenir le goûter d’un autre. »   Une surréaction potentiellement dangereuse Mais des périodes de stress prolongé ou excessif peuvent causer de graves dommages physiologiques et accroître le risque de maladie. Elles peuvent aussi engendrer ce que Maestripieri appelle une « mauvaise régulation de l’émotion », c’est-à-dire une surréaction potentiellement dangereuse. « De nombreux indices, écrit-il, montrent que des taux de cortisol extrêmement ou chroniquement élevés en raison du stress peuvent perturber la motivation maternelle et engendrer un comportement mésadaptatif. » Les nombreuses études conduites par Maestripieri établissent une corrélation entre de forts niveaux de stress et un mauvais traitement des enfants. Chez les macaques à queue de cochon, par exemple, la maltraitance maternelle est souvent précipitée par des événements stressants au sein du groupe. De même, les mères macaques rhésus qui commettent des sévices présentent un profil neurochimique similaire à celui des êtres humains souffrant de stress post-traumatique. D’autres études sur notre propre espèce ont produit des résultats comparables. « Il a été démontré, en particulier, que le stress est, chez l’être humain, un facteur de risque dominant dans la dépression postnatale, la négligence des devoirs parentaux et la maltraitance », explique Maestripieri. Mais ses dernières découvertes sont les plus éclairantes à ce jour sur la manière dont stress et maternité interagissent. De l’extérieur, l’île de Cayo Santiago a des airs de paradis terrestre, avec ses eaux cristallines, ses palmiers et ses plages de sable blanc. Elle est pourtant un terrain propice à la lutte des classes. Durant plus de soixante-dix ans, cette île des Caraïbes a abrité une colonie protégée de macaques rhésus et elle offre des conditions idéales pour l’étude des effets du stress et des dynamiques de groupe. Pendant deux ans, Maestripieri et sa doctorante Christy Hoffman ont mesuré la sécrétion de cortisol chez soixante-dix femelles qui avaient toutes déjà été mères, et prélevé régulièrement sur chacune des échantillons sanguins. Ils ont également étudié leur comportement pour déterminer leur place dans la hiérarchie. L’étude a confirmé des résultats plus anciens faisant état d’une plus forte réaction au stress chez l’ensemble des mères, du moment de la conception jusqu’au sevrage. Toutefois, les plus fortes variations se produisaient chez les femelles de rang inférieur, dont le taux de cortisol était quatre fois plus élevé. L’explication la plus probable tient au manque de contrôle : « Les mères de rang inférieur peuvent être plus enclines que les autres femelles à déceler chez les membres du groupe une menace pour leurs petits, estime Hoffman. Mais leur capacité de les protéger est soumise à davantage de contraintes. »   Pires que les macaques À l’appui de cette interprétation, l’équipe a analysé les taux de mortalité enregistrés dans la colonie sur une période de dix ans : les enfants nés de mères subalternes risquent davantage que les autres de mourir avant l’âge de 1 an. Les femelles de rang inférieur vivaient ainsi dans un état de panique permanent. Elles voyaient leur progéniture menacée par les comportements hostiles des membres violents du groupe, mais n’avaient pas le pouvoir de s’y opposer. Incapables d’agir alors que leurs systèmes d’alerte innés étaient en activité maximale, elles voyaient leur anxiété croître démesurément – conséquence de leur statut social. La maltraitance maternelle n’entre pas dans le champ de l’étude menée à Cayo Santiago, mais des travaux plus anciens ont mis en évidence l’existence d’un lien entre l’infanticide et les cas extrêmes de stress maternel. Ces découvertes sont-elles applicables à notre espèce ? Après tout, les êtres humains sont capables de faire des choix conscients et de concevoir des systèmes politiques qui protègent les plus faibles. N’est-ce pas là un mieux par rapport aux dures conditions de vie que connaissent ces singes, nos cousins éloignés ? La réponse ne saurait être plus claire : les êtres humains sont en effet très différents des macaques – ils sont bien pires. L’anxiété qu’engendrent les inégalités sociales parmi les hommes dépasse tout ce qu’on observe dans la nature. Pour bien souligner ce point, Robert Sapolsky abandonne un moment son ton badin pour décrire en des termes inhabituellement sombres les effets de la pauvreté humaine sur l’incidence des maladies liées au stress. « En inventant la pauvreté, écrit-il, les hommes ont trouvé un moyen de soumettre les individus de rang inférieur dont on ne connaît pas d’équivalent chez les primates. » Cela apparaît clairement dans les études consacrées aux inégalités humaines et aux taux d’infanticide maternel. Un rapport sur la violence et la santé de l’OMS révèle une forte corrélation, à l’échelle mondiale, entre inégalités et maltraitance, l’incidence la plus élevée étant constatée dans les populations où « le taux de chômage est fort et la misère extrême ». Une autre enquête internationale, publiée par l’American Journal of Psychiatry, fondée sur l’analyse des données sur l’infanticide dans dix-sept pays, a découvert, sans ambiguïté possible, « un schéma associant impuissance, pauvreté et aliénation dans la vie des femmes étudiées ». Les États-Unis ont le taux d’infanticide maternel le plus élevé des pays développés, avec une moyenne de huit morts pour 100 000 naissances viables, plus de deux fois le taux canadien. Au terme d’une analyse systématique de l’infanticide maternel aux États-Unis, DeAnn Gauthier et ses collègues de l’université de Louisiane, à Lafayette, ont conclu que cet honneur douteux nous échoit parce qu’« une pauvreté extrême côtoyant une richesse extrême est un facteur de stress, et donc de violence (5) ». Cela explique pourquoi les taux d’infanticide les plus élevés se rencontrent non pas dans les États les plus pauvres, mais dans les plus inégalitaires, comme le Colorado, l’Oklahoma et l’État de New York, où ces taux sont trois à cinq fois supérieurs à la moyenne nationale. D’après ces chercheurs, les disparités tuent nos enfants, au sens propre du terme. Le stress engendré par les inégalités a-t-il joué un rôle dans la mort de l’enfant de Mary Stastch ? Nous ne connaîtrons jamais les pensées et les sentiments qui habitaient la jeune femme mais, selon Michelle Oberman, qui a consigné son histoire, ce stress a été déterminant (6). « Elle avait probablement un besoin vital de nourriture, de vêtements, d’un abri et d’argent, écrit-elle. Il était presque inévitable que l’enfant soit touché. » En tant que mammifères sociaux, les primates sont considérablement affectés par leur statut dans une société donnée. Même un lien aussi essentiel que celui qui unit une mère et son petit peut être rompu si les conditions sociales lui sont hostiles. Il ne suffira pas de tendre la main aux populations les plus exposées pour véritablement faire face au problème de la maternité dans notre société. Nous devrons aller à la racine des maux sociaux pour prévenir le risque avant même qu’il n’apparaisse.   Cet article est paru dans Scientific American le 22 novembre 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.
LE LIVRE
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Maternal Effects in Mammals de Jill M. Mateo, Chicago University Press, 2009

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