Un miracle musulman : l’Indonésie
par Pankaj Mishra

Un miracle musulman : l’Indonésie

Quelque 13 500 îles, 360 ethnies, plus de 700 langues… Le premier pays musulman de la planète est une hallucinante mosaïque de cultures enchevêtrées qui ont donné naissance à l’une des nations les plus bigarrées, les plus tolérantes et les plus artificielles qui soient. Face aux tensions créées par la mondialisation et la radicalisation islamiste, elle tente aujourd’hui de s’inventer un nouveau projet collectif. Un défi auquel la plupart des sociétés sont aujourd’hui confrontées.

Publié dans le magazine Books, avril 2015. Par Pankaj Mishra
L’Indonésie fut, après l’Inde et la Chine, le troisième plus grand État-nation à naître au milieu du XXe siècle. Composé de milliers d’îles petites et grandes, le pays s’étend sur un espace maritime vaste comme les États-Unis et abrite la plus importante population musulmane de la planète. Pourtant, sur notre carte mentale du monde, l’Indonésie n’est guère plus qu’un théâtre lointain pour tremblements de terre, tsunamis et éruptions volcaniques. Les traumatismes politiques de l’Égypte postcoloniale, à commencer par la crise de Suez, sont bien plus connus que le massacre de plus d’un demi-million d’Indonésiens soupçonnés d’appartenir à la mouvance communiste, à partir de 1965, ou que la rébellion sécessionniste qui a duré trente ans dans la province d’Aceh. Les éditorialistes de politique étrangère, qui ont prématurément salué de nombreuses révolutions à la fin de la Guerre froide (rose en Géorgie, orange en Ukraine, verte en Iran ou safran en Birmanie), n’ont pas su donner un code couleur au renversement spectaculaire, en 1998, de Suharto, dictateur de longue date de l’Indonésie. Ils ont à peine remarqué les passations de pouvoir qui ont suivi, au terme d’élections pluralistes (la dernière en date remonte à juillet 2014). Découvrir que Barack Obama avait vécu de 1967 à 1971 à Jakarta avec sa mère, brillante anthropologue, ne semble pas avoir davantage éveillé leur intérêt pour l’histoire et la culture de l’archipel – contrairement à l’hypothèse selon laquelle le président des États-Unis aurait pu être élevé en musulman. L’Indonésie est un pays d’une impressionnante diversité : quelque 13 500 îles, 250 millions d’habitants, 360 groupes ethniques environ, et plus de 700 langues. Difficile, dans cette mosaïque ahurissante, de trouver les moindres conceptions morales, tempéraments politiques, coutumes ou traditions artistiques communes qui ne laissent apparaître un supplément de complexité et de division interne. À elle seule, Java – l’île la plus peuplée, qui abrite près de 60 % des habitants – est faite des sédiments de nombreuses civilisations (chinoise, indienne, moyen-orientale, européenne) et offre un prodigieux spectacle d’identités culturelles superposées. Les Chinois qui se sont installés dans les ports de l’archipel au XVe siècle rappellent l’intense réseau maritime qui, bien avant l’arrivée des colons, reliait l’Asie du Sud-Est à une région aussi éloignée que la Méditerranée. La pratique de l’islam indonésien est bigarrée, teintée des croyances préislamiques de l’hindouisme, du bouddhisme et même de l’animisme. Les groupes ethniques ou quasi ethniques qui peuplent les îles (Javanais, Bataks, Bugis, Acehnais, Balinais, Papous, Bimanais, Dayaks et Ambonais) donnent au pays un air de plus grand musée d’histoire naturelle à ciel ouvert de la planète. Comme l’écrit Elizabeth Pisani dans son récit de voyage touffu et pénétrant, Indonesia, etc., cette diversité « n’est pas simplement géographique et culturelle ; différents groupes vivent fondamentalement, en parallèle, à différents moments de l’histoire humaine ». Ces dernières années, les hommes d’affaires étrangers, mécontents des coûts croissants et des profits décroissants qu’offrent l’Inde et la Chine, se sont tournés vers l’Indonésie. La moitié environ de la population a moins de 30 ans, ce qui nourrit les conjectures enthousiastes de la presse économique mondiale sur le « dividende démographique » du pays. Et c’est vrai : dans le Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, autrefois célèbre pour ses féroces chasseurs de têtes, on trouve à présent des « résidences fermées » et des amateurs de sacs Vuitton. Mais les symboles de la modernité consumériste peuvent être trompeurs. Certes, on tweete davantage à Jakarta que dans n’importe quelle autre ville du monde, et 69 millions d’Indonésiens – plus que toute la population du Royaume-Uni – utilisent Facebook. Mais il existe encore, dans les forêts tropicales menacées de Sumatra, une tribu de chasseurs-cueilleurs friande de chair d’ours ; et prendre le thé avec le cadavre fait partie des rites préfunéraires pratiqués sur l’île prétendument chrétienne de Sumba.   Un pays bricolé Cette coexistence de l’archaïque et du contemporain n’est que l’une des nombreuses singularités de l’Indonésie, le plus improbable des États-nations ayant surgi inopinément des ruines des empires européens après la Seconde Guerre mondiale. Les négociants néerlandais qui ont assis impitoyablement leur pouvoir dans la région à partir du XVIIe siècle avaient donné à l’archipel un semblant d’unité, faisant de Java son centre administratif. Les nationalistes indonésiens, pour la plupart javanais, qui chassèrent les Hollandais en 1949  (après quatre années de combat) eurent à cœur de préserver leur héritage, et copièrent le régime de coercition, de tromperie et de corruption établi par le colonisateur. Mais le caractère bricolé du pays a toujours été apparent, comme en témoignait d’emblée la deuxième phrase, dangereusement floue, de la proclamation d’indépendance : « Les questions relatives au transfert du pouvoir, etc., seront traitées avec soin et dès que possible. » L’archipel, écrit Pisani, « n’a cessé, depuis, de travailler sur cet “etc.” ». Pour être juste, les Indonésiens ont eu beaucoup de sujets sur lesquels travailler. Bâtir des institutions politiques et économiques ne pouvait être une mince affaire dans un pays géographiquement éclaté, à l’héritage colonial invalidant : piètre alphabétisation, chômage élevé et inflation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occupation japonaise avait miné les deux avantages induits de la longue domination européenne : une armée et une administration professionnelles. Au milieu des années 1950, le romancier américain Richard Wright en tirait cette conclusion : « L’Indonésie a repris le pouvoir aux Néerlandais, mais elle ne sait pas comment l’utiliser ». (1) Wright plaça alors ses espoirs d’une consolidation nationale rapide dans « l’ingénieur capable de fonder un projet sur 80 millions de vies humaines, un projet qui puisse les nourrir, tout en s’assurant leur allégeance volontaire ». L’Indonésie disposait d’un tel individu en Sukarno, un ingénieur et architecte diplômé, devenu un opposant de premier plan au pouvoir hollandais. Pendant une brève période, il forma avec l’Indien Jawaharlal Nehru et l’Égyptien Gamal Abdel Nasser une sorte de Sainte Trinité du monde postcolonial. Mais Sukarno peina à obtenir l’allégeance des peuples disparates du pays. Au nom de son projet de construction nationale, il déploya une rhétorique anti-impérialiste, nationalisa les entreprises et lança l’armée contre les insulaires aux velléités sécessionnistes. Il élabora l’idéologie du Nasakom (un savant mélange de nationalisme, d’islam et de communisme), avant d’opter pour un amalgame plus autocratique qu’il baptisa « Démocratie dirigée ». (2) Au début des années 1960, Sukarno s’inquiéta de la puissance de l’armée, qui avait développé d’étroites relations avec le Pentagone, et chercha à lui faire contrepoids en renforçant le Partai Komunis Indonesia, alors le plus important Parti communiste après ceux d’Union soviétique et de Chine. Mais une série d’événements encore non élucidés survenus dans la nuit du 30 septembre 1965 conduisirent à sa chute : l’assassinat de plusieurs membres du haut commandement militaire provoqua un contre-coup d’État, conduit par un certain général Suharto. (3) Les nouveaux dirigeants, écrit Pisani, déclenchèrent un « tsunami de propagande anti-PKI, suivi de massacres en représailles ». L’armée participa avec zèle à l’extermination de la « vermine gauchiste » et, comme le souligne l’auteure, « de nombreux Indonésiens ordinaires se joignirent au mouvement avec plaisir ». Différents groupes – les grands propriétaires terriens de Bali menacés par les paysans sans terre, les tribus dayaks pleines de ressentiment envers la population d’origine chinoise – « utilisèrent cette grande orgie de violence pour marquer un certain nombre de points ». À Sumatra, des « organisations criminelles liés à certains milieux d’affaires créèrent une branche spécialisée dans l’étranglement des communistes qui avaient essayé d’organiser les travailleurs des plantations. » Le massacre de 1965-1966 reste l’un des grands crimes impunis du XXe siècle. Dans le récent documentaire L’Acte de tuer, des Indonésiens vieillissants se vantent avec empressement de leur rôle dans les massacres. (4)   À l’origine du modèle chinois Ce bain de sang inaugura l’Ordre nouveau de Suharto – un euphémisme encore plus transparent pour exprimer le despotisme que ne l’avait été la « Démocratie dirigée » de Sukarno. Le président offrit à la population une croissance économique rapide grâce à l’investissement privé et au commerce international, sans aucune garantie des droits démocratiques. Se faisant appeler « bapak (“père”) de tous les Indonésiens », il réussit mieux que d’autres autocrates paternalistes comme le chah d’Iran et le Philippin Ferdinand Marcos. L’un de ses conseillers avait lu attentivement le livre de Samuel Huntington paru en 1968, Political Order in Changing Societies. La thèse de l’ouvrage – le fait de mener simultanément les modernisations politique et économique peut conduire au chaos – fut souvent interprétée dans les pays en développement comme une mise en garde contre la démocratie non dirigée. Suharto, par conséquent, conjugua domination politique impitoyable et réseau de clientélisme économique en perpétuelle expansion. Il fut, de fait, l’un des premiers représentants du modèle que les dirigeants chinois incarnent aujourd’hui, associant capitalisme de copains et autoritarisme. Les massacres, pour son plus grand profit, ne l’avaient pas seulement débarrassé d’une opposition politique forte ; les contestataires potentiels dans les milieux paysans et ouvriers avaient désormais peur. Selon Huntington, le rôle historique des militaires dans les sociétés en développement « est d’ouvrir la porte à la classe moyenne et de la fermer à la classe ouvrière ». Suharto, avec ses parents et alliés dans l’armée et les grandes entreprises, a mené à bien cette double manœuvre délicate pendant plus de trente ans, aidé en cela par la richesse du pays en ressources naturelles d’exportation (étain, bois, pétrole, charbon, caoutchouc et bauxite). Les années 1970 et 1980 ont été celles de la métamorphose de Jakarta : la ville d’immeubles bas qu’avait connue Obama enfant est devenue une mégalopole de verre et d’acier perpétuellement embouteillée. Mais la croissance économique a…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire