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Un musée des erreurs

De savants experts ont naguère prédit que la France compterait aujourd’hui moins de 40 millions d’habitants, et le monde pas plus de 2,1 milliards d’hommes en 2100. Plus près de nous, les projections faites par l’ONU à vingt ans de distance témoignent d’une belle impuissance à prévoir. En cause, l’extrapolation outrancière des tendances et la pesanteur des idéologies.

La méthode de projection démographique a été mise au point au cours des années 1920 et 1930 dans la plupart des pays industrialisés. Elle n’a pas changé depuis. La « méthode des composantes », comme on l’appelle, repose sur un principe simple. Il y a trois composantes : la fécondité selon l’âge de la mère, la mortalité selon l’âge des hommes et des femmes, et le solde migratoire selon l’âge. L’évolution de chacune des trois est prédite par un mélange d’extrapolation statistique, d’évaluation au doigt mouillé et de wishful thinking. Puis, en partant de la population actuelle classée par âge, on glisse d’une année à l’autre : chaque classe d’âge vieillit d’un an. On en soustrait les décès de l’année et on y ajoute le solde migratoire. L’effectif de la première classe d’âge (les naissances de l’année) est calculé à partir du nombre de femmes en âge de concevoir et de leur taux de fécondité prévu à chaque âge. On peut prolonger le calcul aussi loin qu’on le désire, pourvu que l’on ait formulé des hypothèses de mortalité, de fécondité et de migration jusqu’à la date retenue. La plupart des pays anticipent de cette manière leur avenir démographique, au moins jusqu’en 2050, plusieurs jusqu’en 2100. La Division de la population des Nations unies a même fait l’exercice jusqu’en 2300.

La naïveté d’une telle procédure a transformé la prévision démographique en un musée des erreurs. La prolongation des tendances passées ou récentes a par exemple conduit Alfred Sauvy en 1931 à une estimation de la population française comprise entre 29 et 39 millions à l’horizon 1980, alors qu’elle a dépassé les 50 millions dès 1975 [voir graphique « La France en 1980 selon Sauvy »]. En 1925, Raymond Pearl, fondateur de l’Office of Population Research de l’université de Princeton et premier président de l’Union internationale des démographes, n’a pas eu la main plus heureuse en prédisant que la Terre atteindrait lentement 2,1 milliards d’habitants vers 2100 (elle en compte aujourd’h

ui plus de 7,4 milliards). Enid Charles, qui dirigeait la statistique anglaise en 1935, prévoyait pour 2035 entre 4,4 et 33 millions d’Anglais ! Et ainsi de suite.

L’infertilité des classes supérieures

Ces erreurs ne tiennent pas tant à l’extrapolation de tendances statistiques qu’à la prolongation de convictions idéologiques mal maîtrisées. Dans les années 1930, la théorie sociologique d’Herbert Spencer selon laquelle le processus de civilisation allait de pair avec le reflux des instincts animaux, donc de la fécondité, était encore à la mode, épaulée par des raisonnements eugénistes sur l’épuisement de la fertilité des classes supérieures (1). Après la Seconde Guerre mondiale, le baby-boom a fait justice de ces peurs qui ont laissé place à la crainte, inverse, de l’explosion démographique des pays pauvres avec son cortège de désastres environnementaux et, en dernier ressort, l’invasion des pays riches. La grande étude The Future Population of Europe and Soviet Union 1940-1970, menée par Princeton en 1944 sous l’égide d’une SDN moribonde, prédit la domination de la population de l’URSS et de l’Europe de l’Est sur celle de l’Ouest dans les trente années suivantes. L’inverse s’est produit. En 1985, une équipe de démo­graphes français publie un retentissant numéro du Figaro magazine où une Mari­anne voilée étaye en couverture ce titre : « Serons-nous encore français dans 30 ans ? » Vingt-huit ans plus tard, on peut répondre sans prendre de gros risques.

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Le biais idéologique se double d’une attitude conservatrice des statisticiens. Ils hésitent longtemps avant d’admettre un changement de tendance. Quel que soit le pays ou presque, les projections faites par l’ONU en matière de population et de fécondité se suivent et ne se ressemblent pas à vingt ans de distance. En France, il faut attendre les toutes dernières années pour croire au retour d’une fécondité voisine de deux enfants en moyenne par femme. Inversement, en Iran, la baisse de fécondité rapide à partir de 1985 n’est prise en compte qu’en 2004 [voir graphiques ci-contre p. 40]. De même, après avoir systématiquement sous-estimé la baisse de la mortalité à la fin du XXe siècle, les États-Unis l’ont surestimée depuis dix ans. Il est difficile de prévoir les points où les tendances s’inversent, mais ils existent. La population française, entre 1931 et 1940, évolue exactement à mi-chemin des deux hypothèses de Sauvy ; peut-on lui reprocher de n’avoir pas prévu l’occupation allemande, le baby-boom, les antibiotiques, l’immigration ? Un démographe n’est pas un prophète.

La procédure de fabrication des prévisions est une source supplémentaire de distorsion. En général, un comité de spécialistes de la mortalité, de la fécondité et des migrations est constitué. Il recommande certaines hypothèses avec lesquelles les démographes esquissent leurs premières prévisions. Ils les présentent au comité qui les critique et modifie les hypothèses qui choquent son bon sens. À la fin du processus, au lieu que la projection soit le résultat d’hypothèses, ce sont les hypothèses qui ont été choisies en fonction du résultat. Statisticiens et démographes ne sont pas dupes, mais les pouvoirs politiques les pressent.

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Une échappatoire consiste à multiplier les hypothèses, donc les projections. Les Nations unies en proposent trois [voir « Ah ! La belle fourchette ! » ci-dessous], la dernière livraison de l’INSEE… quinze, ce qui élargit la fourchette, et donc l’espoir de donner le futur chiffre de la population. Comme les politiques n’aiment pas les fourchettes, on sélectionne une projection « moyenne » ou « de référence », la seule qu’utilisent en fait les médias, le gouvernement et ses instances. La morale est sauvée par la fourchette, et l’idéologie par la moyenne.

Hervé le Bras

LE LIVRE
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Vie et mort de la population mondiale de Hervé Le Bras, Le Pommier, 2009

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