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Un paysage d’apocalypse

Notre goût pour la viande ne nuit pas seulement au bien-être des animaux. Le système industriel absurde qu’il engendre, avec ses poulets sans bec, ses champs sans vie sauvage et ses océans sans oxygène, est destructeur pour l’environnement, la santé et les modes de vie traditionnels. À l’heure où la nouvelle classe moyenne asiatique rejoint la cohorte des carnivores, il devient urgent de repenser nos habitudes alimentaires.

Les végétariens – c’est du moins le discours que nous tenons – sont volontiers moralisateurs et totalement dénués d’humour ; à moins qu’ils ne soient casse-pieds et bizarres ; ou les émules d’Hitler. Nous l’affirmons : leur régime alimentaire les rend anémiques ; satisfaire leurs exigences est la plaie de tout dîner entre amis ; ils sont fous de ne pas manger de souris d’agneau au bacon et aux poivrons, puisque nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs ; sans oublier que leur nourriture sent mauvais, et eux aussi, du coup ; inculquer le végétarisme à un enfant est cruel… Et puis ils sont hypocrites. Comment peuvent-ils prétendre se soucier de la souffrance animale tout en continuant d’acheter leurs vêtements dans des boutiques normales – et ces chaussures ne sont-elles pas en cuir, par hasard ?

Les végétariens, eux, soutiennent volontiers qu’ils nous mettent mal à l’aise parce que leur existence même nous renvoie à la cruauté et au carnage que nous refusons de voir. Sans doute y a-t-il là une part de vérité, mais je soupçonne que notre hostilité a une origine plus élémentaire. Ce n’est pas tant qu’ils nous rappellent la réalité des abattoirs – la viande elle-même y réussit fort bien –, mais qu’ils tournent en dérision nos préférences inconscientes. Quand nous nous moquons des végétariens, nous cherchons moins à protéger notre ignorance de la façon dont la viande est produite – quel que soit le procédé, tuer des animaux pour en faire de la nourriture n’est guère sympathique – que notre goût pour la chair animale : l’odeur des saucisses rissolant dans la poêle, la croûte délicieusement fumée d’un bon steak grillé, les tendres morceaux rosés d’un carré d’agneau. La viande, c’est savoureux, donc les végétariens sont forcément des idiots.

Mais, dans la mesure où il peut sembler un peu égoïste de s’avouer prêts à dilapider les ressources de la planète et voir les animaux mourir pour satisfaire notre goût pour les bons repas, nous nous inventons d’autres excuses. En déclarant ne manger de viande qu’en petites quantités, ou alors issue uniquement d’animaux élevés en pâture et heureux de vivre (1) (sauf quand nous achetons un curry à emporter ou un sandwich, cas où d’autres règles morales semblent s’appliquer). Nous parlons de « gastronomie » ou de « tradition », affirmons qu’il est « dans notre nature » d’omnivores de manger de la viande. Et, si tous ces arguments ne suffisent pas, nous invoquons ce que les nutritionnistes appellent la « sagesse du corps » : nous aimerions tant devenir végétariens, si seulement le corps ne nous dictait pas son impérieux besoin d’alimentation carnée.

La perspective de manger de la chair animale, telle qu’elle est produite par le système agroalimentaire moderne, n’a pourtant rien de bien ragoûtant. Dans Farmageddon, Philip Lymbery, directeur de l’ONG Compassion in World Farming, soutient que la viande destinée à la consommation de masse condamne « à mort nos campagnes […] et à la famine des milliards d’hommes » (2). Pendant deux ans, Lymbery et Isabel Oakeshott, rédactrice en chef politique du Sunday Times, ont parcouru le monde pour enquêter sur l’« élevage industriel ». Les horreurs qu’ils décrivent ne surprendront pas ceux qui ont lu Peter Singer, Michael Pollan, Felicity Lawrence, Eric Schlosser et ceux qui les ont précédés dans la critique de la production industrielle ; mais la lecture n’en est pas moins sinistre et stupéfiante [lire « Faut-il manger les animaux ? », Books, mai 2011]. Si vous ne vous laissez pas décourager par le titre, Farmageddon a le mérite d’offrir un tour d’horizon mondial qui décrit de visu les paysages monstrueux innombrables engendrés par notre régime carnivore : fonds marins sans oxygène, champs sans vie sauvage, poulets sans bec (3)…

À Taiwan, Lymbery et Oakeshott tombent sur des poulets encore à moitié vivants que l’on éviscère dans des sacs-poubelle ; en Argentine, ils rencontrent des populations tribales chassées de leurs terres pour laisser la place à des exploitations de soja destiné à l’alimentation du bétail ; en Inde, ils suivent la vague de suicides des paysans endettés par le passage aux méthodes industrielles et qui ne parviennent plus à joindre les deux bouts ; en Californie, on leur raconte le cas de ces enfants qui souffrent d’asthme à force de vivre près d’une « laiterie géante » de dix mille vaches ; en Chine, ils visitent un village privé d’eau propre par les rejets d’effluents porcins d’une ferme voisine, gérée par une entreprise qui produit un million de porcs par an. Près de l’exploitation, ils remarquent d’étranges peupliers, dont le tronc est nu et dont les branches pendent, desséchées. « Nous nous sommes frayé un chemin le long d’un champ de maïs puis avons grimpé sur un talus escarpé et, là, nous avons découvert la source du problème : un énorme lac de boues putrides. » Cette ferme, « ironie de l’histoire », avait reçu un agrément de l’ONU « en raison de son respect de l’environnement ».

 

Secret obscène

Dans l’un des meilleurs chapitres, l’un des plus inquiétants aussi, ils enquêtent au Pérou sur l’industrie de la farine de poisson. Cette activité a ceci d’absurde qu’elle prend une source de protéines précieuse dont beaucoup de personnes auraient besoin – le poisson gras – pour la transformer en une source de protéines moins saine et que nous mangeons déjà trop : le poulet d’élevage intensif. « La farine de poisson est l’un des secrets les plus obscènes de l’élevage industriel, une catastrophe écologique consistant à prélever des millions de tonnes de petits poissons dans la mer et à les écraser pour obtenir d’une part de l’huile, d’autre part des aliments secs pour les poissons d’élevage, les porcs et les poulets. Ce processus prive des millions de poissons plus gros, d’oiseaux et de mammifères marins de leur proie naturelle, avec pour effet de diminuer radicalement la population d’espèces importantes. Il rejette aussi des résidus graisseux dans les baies océaniques, créant des “zones mortes” ; il pollue l’air autour des usines de traitement, engendrant de multiples problèmes de santé ; il détourne ce qui pourrait être une ressource alimentaire de qualité pour les hommes au profit des animaux d’élevage industriel. »

À Chimbote, l’une des villes péruviennes où l’on produit cette alimentation animale à partir de galettes séchées de poisson en décomposition, 20 à 30 % de la population souffre de malnutrition aiguë. De nombreux enfants présentent des lésions de la peau provoquées par les émanations des usines de transformation. Ils sont cernés par les poissons gras – une puanteur dans l’air, une nappe de graisse flottant sur l’eau – mais peu d’habitants en mangent. « Au maximum 1 % des anchois hautement nutritifs pêchés au large de Chimbote arrivent dans les assiettes » ; le reste va nourrir les poulets dans des pays lointains. Lymbery et Oakeshott discutent avec Javier Zabaleta, le secrétaire d’un syndicat de pêcheurs locaux, qui aimerait bien que ses compatriotes consomment davantage de poisson pêché dans les environs : « Mais les Péruviens n’ont pas l’habitude de manger des poissons à la chair colorée ; nous préférons le poisson blanc, le poulet et les autres viandes. » Voilà un peuple qui a toutes les raisons de se méfier de l’alimentation carnée, mais il est comme nous : il n’en a jamais assez.

Ces conditions abominables ne concernent pas toute la production, mais elles sont massivement de règle pour la viande de supermarché. Dans Faut-il manger les animaux ?, Jonathan Safran Foer observait qu’on n’élevait pas assez « de poulets non industriels dans l’ensemble des États-Unis pour nourrir la seule population de Staten Island » (4). Selon Farmageddon, « 99 % des poulets à rôtir américains » sont élevés dans des usines de la pire espèce, où nombre d’entre eux sont malades et « si mal en point qu’ils peuvent à peine marcher ». Quant aux smicards qui travaillent là, ils courent le risque de voir leurs mains doubler de volume sous l’effet des coups de bec qu’ils reçoivent lorsqu’ils saisissent les volailles pour les tuer [lire l’article de Bethany McLean].

 

Staphylocoques et salmonellose

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Même si vous avez assez d’estomac pour supporter la pensée de ce que vivent ces animaux et ces hommes, le problème des ressources reste entier. Près d’« un tiers de la surface des continents » est consacré à « l’élevage du bétail ou à la culture de leur alimentation ». Si les céréales destinées aux animaux étaient directement consommées par les hommes, on pourrait nourrir trois milliards de bouches supplémentaires – à peu près le nombre de personnes actuellement menacées de malnutrition (5).  Lymbery prend pourtant bien soin, malgré tout cela, de ne pas faire cause commune avec les végétariens. Il « n’y a pas à choisir entre manger des céréales ou manger de la chair animale », assure-t-il, en soulignant que son livre n’est pas « anti-viande ». Mais on se demande bien pourquoi une fois arrivé au chapitre consacré au « flot de maladies » que le régime carnivore engendre : staphylocoques dorés résistant à la méticilline, dus aux antibiotiques administrés aux porcs, salmonellose transmise par les poulets de batterie. D’ailleurs, les auteurs minimisent à quel point la viande nous rend malades. Farmageddon ne fait qu’évoquer rapidement Campylobacter, une bactérie particulièrement virulente qui se répand comme une traînée de poudre dans les hangars à volailles surpeuplés ; personne ou presque ne semble en avoir entendu parler, alors qu’elle infecte 65 % des poulets britanniques. En 2009, Campylobacter a causé 17 500 hospitalisations pour gastro-entérite au Royaume-Uni (200 000 dans toute l’Union européenne) ; raison pour laquelle il ne faut jamais consommer du pâté de foie à un mariage (le foie étant cuit rosé) [lire « Le scandale des antibiotiques », ci-dessous].

Farmageddon part du principe qu’il existe de meilleurs moyens de produire de la viande. Pour Lymbery, le mal n’est pas l’abattoir lui-même, mais la marchandise bon marché comme le poulet à 2 livres sterling (2,50 euros) du supermarché, dont le coût réel total n’apparaît pas sur le point de vente (6). Chandran Nair, l’écologiste qui dirige le Global Institute for Tomorrow (à Hong Kong), « estime que le véritable coût économique d’un burger à 4 dollars, si l’on prend en compte les externalités (comme la conversion des céréales en viande et la consommation d’eau et d’énergie), est d’environ 100 dollars » [lire « Les coûts cachés d’un hamburger », ci-dessous]

Les partisans de la production de masse soutiennent que le système offre des avantages considérables aux pauvres ; naguère mets d’exception, le poulet est devenu un aliment de tous les jours. « Ils présentent l’élevage industriel comme un facteur d’égalité sociale », écrit Lymbery. Mais la viande bon marché a pour effet collatéral de renchérir les prix de tout le reste, ce qui touche particulièrement les pauvres, encore dépendants des céréales pour avoir leur content de calories. La production mondiale de viande fait en effet gonfler la demande de grain, ce qui exacerbe les effets de la hausse des prix en cas de mauvaises récoltes, comme ce fut le cas en 2010-2011 en raison de la sécheresse qui avait frappé l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’Australie (7). Les pauvres sont en vérité les premiers à subir les conséquences de l’élevage industriel : ce sont leurs maisons qui bordent les lacs putrides près des élevages de porcs, leurs bébés qui souffrent de problèmes respiratoires liés à la pulvérisation de pesticides. En Argentine, Lymbery et Oakeshott sont témoins de ce qui se passe quand un champ avec une jolie mare aux canards et un figuier est transformé en parc d’engraissement rassemblant un millier de bovins dans une mer de boue : « Tout autour de nous, du soja transgénique parsemé de beaucoup de mauvaises herbes, et plus de moustiques qu’aucun de nous n’en avait jamais vu en un seul endroit. »

Si c’est là un paysage de fin du monde – « Farmageddon » –, Lymbery voit un autre avenir possible – Farmutopie ? – en Highgrove, l’exploitation biologique du prince de Galles dans le Gloucestershire : « La ferme héberge 180 vaches laitières, 150 vaches allaitantes, 130 brebis produisant 200 à 220 agneaux par an et quelques porcs d’espèce rare. Elle observe un cycle de rotation des cultures de sept ans pour maximiser la richesse du sol. La viande de mouton est expédiée à Calcot Manor, un hôtel de luxe près de Tetbury, et au Ritz à Londres. »

 

Excréments royaux

Indépendamment de l’admiration de Lymbery pour « Son Altesse Royale », Highgrove satisfait ses critères pour une viande soutenable à plus d’un titre. D’abord et avant tout, la ferme royale propose un système d’agriculture mixte, l’« association heureuse » entre l’élevage et les cultures qui était le mode normal d’exploitation avant que « l’industrialisation ne les oblige à divorcer » dans l’après-guerre. Ensuite, elle est gérée biologiquement : Lymbery cite les calculs de l’Association du sol, selon laquelle la production de viande bio est plus « économe en énergie », le bœuf consommant 35 % de combustible en moins (l’agneau, 20 % de moins) que dans une ferme classique (8). Troisièmement, par opposition au gaspillage engendré par les méthodes industrielles, l’exploitation de Son Altesse rejette un minimum de déchets animaux : « Un système de lagunage est spécialement conçu pour traiter les excréments royaux (9). » Enfin, la production de Highgrove est de qualité et chère, trop chère pour que les masses puissent s’en goberger : ce qui n’est pas vendu aux hôtels de luxe est écoulé dans la chaîne Waitrose sous le label Duchy Originals (« Produits garantis du Duché »).

Si toute la production ressemblait davantage à ce modèle, l’avenir des carnivores serait radieux. C’est du moins ce que pense Lymbery. Farmageddon est un livre curieusement consolateur pour un mangeur de bœuf britannique. Après être venu à bout de toutes ces horreurs, il peut se dire : « Moi au moins, je n’ai pas chassé récemment de leurs terres des populations tribales, et grâce au ciel je n’achète pas mes poulets à Taiwan. » Même s’ils sont particulièrement carnassiers, les Anglais se sont toujours flattés d’être au-dessus du lot s’agissant du traitement des animaux, abhorrant la cruauté de ces continentaux qui mangent de petits oiseaux chanteurs ou du veau artificiellement blanc, et Farmageddon participe de cet esprit d’autosatisfaction (10). Grâce en particulier au lobbying d’organismes comme Compassion in World Farming, quatre supermarchés britanniques ne proposent désormais plus que des œufs de poules élevées en semi-liberté et près d’un quart de la viande de poulet vendue est produite en respectant des critères de haute qualité de vie, « semi-liberté, élevage bio ou conforme aux règles de la Société royale pour la prévention de la cruauté à l’égard des animaux (RSPCA) ». Compassion in Word Farming récompense chaque année le supermarché britannique le plus soucieux du bien-être animal – récompense « décernée à tour de rôle à Waitrose et Marks & Spencer ».

Dans le dernier chapitre, Lymbery affirme qu’« il est facile d’éviter Farmageddon ». L’on se demande alors pourquoi il a choisi d’intituler son livre ainsi – si l’Apocalypse est facilement évitable, ce ne peut être l’Apocalypse. Mais Lymbery pense que nous pouvons y parvenir, sans avoir pour autant à devenir végétariens. « Tant que nous achetons des produits issus d’animaux élevés en plein air (libres d’aller et venir, bio), favorisons des producteurs locaux ou des commerçants en qui nous avons confiance, mangeons ce que nous achetons et donc réduisons les déchets alimentaires, évitons de consommer trop de viande, nous pouvons remplir notre assiette sans nuire aux régions rurales, à notre santé et au bien-être animal. »

Voilà qui soulage. Mais cela ne répond pas aux questions cruciales. Que signifie « éviter de manger trop de viande » ? Comment convaincre les populations de le faire ? Je soupçonne que tous les carnivores assurent « éviter de manger trop de viande », de même que tous les buveurs de vin se disent « modérés ». Farmageddon laisse entendre que « ne pas manger de viande le lundi » serait « un pas simple vers l’élimination des produits de l’élevage industriel ». Oui, ce serait simple, mais très loin d’être suffisant. Pour que la consommation de viande soit soutenable à l’avenir, il faudrait en réalité inverser la proportion, et en manger uniquement le lundi. Pour un livre qui brosse un tableau aussi répugnant de l’élevage industriel, ses maladies, ses souffrances et ses conditions sordides, il semble curieusement résolu à ménager nos sentiments quant aux habitudes alimentaires qu’il faudrait sacrifier pour s’en débarrasser.

Si le secteur fait déjà aussi mauvaise figure aujourd’hui, qu’en sera-t-il lorsque l’Inde et la Chine auront adopté le régime carnivore de l’Occident ? L’explosion de la consommation de viande est l’une des principales conséquences de l’essor des classes moyennes asiatiques. En 2022, la Chine importera davantage de soja pour nourrir ses poulets que n’en produit actuellement le Brésil : 102 millions de tonnes. Manger plus de chair animale a toujours été l’un des meilleurs signes de l’enrichissement. C’est la façon dont on célèbre généralement le fait de s’être élevé au-dessus des classes paysannes mangeuses de glucides. Dans Justification d’un régime naturel, publié en 1813, le poète Shelley, végétarien, remarquait : « Seuls les riches peuvent réellement, même de nos jours, se laisser aller au désir non naturel pour la chair morte, et ils paient pour abuser de ce privilège, étant victimes de maladies surnuméraires. » La différence, aujourd’hui, c’est qu’il n’est plus nécessaire d’être très riche pour basculer dans le camp des carnivores. L’Asie dans son ensemble ingurgite actuellement 18 millions de poulets par an environ. Si la consommation continue d’augmenter au même rythme, ce chiffre sera multiplié par plus de dix d’ici 2050, pour atteindre 200 millions [lire « Le poulet s’envole »]. La Chine et l’Inde ne seront jamais capables de vivre ainsi, estime Lymbery, « simplement faute de ressources suffisantes ». Il espère apparemment que la hausse du prix de la viande entraînera la consommation à la baisse, mais celle-ci étant un effet de l’enrichissement, il faudrait pour cela une augmentation vertigineuse. Il serait aussi facile de persuader les Américains de manger à leur tour du riz et du dal pendant quelques siècles – ce ne serait que justice – que de dire aux nouvelles classes moyennes d’Asie de ne pas acheter de viande.

 

Végétarisme universel

Dans Planet Carnivore, un excellent petit livre, Alex Renton se demande pour sa part à quelle quantité de viande nous devrions renoncer pour parvenir à une production durable (11). Il montre que, même si ce régime est devenu plus populaire en Inde, « l’Indien moyen consomme trente fois moins de viande qu’un Australien ou un Américain – soit environ 4,4 kilos en 2009 », quand le chiffre était de 120 kilos par personne et par an aux États-Unis [lire « La planète viande en chiffres »]. Pour réduire notre consommation de manière à pouvoir se passer de l’élevage intensif, il faudrait se rapprocher bien davantage du niveau indien, ce qui aux yeux de beaucoup ressemblerait fort à un quasi-végétarisme.

Renton cite Vaclav Smil, un expert canadien en énergie ; selon ses calculs, le monde pourrait sans peine s’accommoder d’une production annuelle de 190 millions de tonnes de viande, les deux tiers de la quantité actuelle, si les résidus végétaux issus des récoltes étaient transformés en nourriture pour animaux et si les pâturages étaient exploités plus efficacement. Le végétarisme universel n’est ni nécessaire ni souhaitable, selon Smil : le bétail est simplement meilleur que les hommes pour digérer certaines substances, comme l’herbe et les détritus alimentaires. Dans le modèle de Smil, tout le monde peut manger de la viande, à condition de maintenir la consommation individuelle entre 15 à 30 kilos par an, soit à peu près le régime alimentaire japonais.

Cela paraît sensé, jusqu’au moment où l’on prend conscience que la consommation est de 89,1 kilos au Royaume-Uni ; atteindre le niveau suggéré par Smil exigerait de supprimer entre un sixième et un tiers de la viande que nous nous offrons (15 kilos par an ne représentent que 41 grammes par jour). Une côte de bœuf de 400 grammes au célèbre restaurant Hawksmoor à Covent Garden vous ferait en une fois dépasser votre quota hebdomadaire. Atteindre le niveau japonais, ce serait revenir sur la promesse de faire de la viande un aliment de base, qui remonte aux années d’abondance de l’après-guerre. Cela représenterait ce que Smil appelle un passage du statut de « carnivore de masse » à celui de « mangeur de viande rationnel ».

Un tel retournement est assez peu probable, admet Renton, parce que la mise en œuvre des réformes requises en matière d’élevage passerait par la création d’« un organisme supranational démocratique et responsable », semblable à celui que John Boyd Orr espérait voir l’ONU mettre sur pied après la guerre : un Bureau mondial de l’alimentation (World Food Board) (12). Il coordonnerait « le transport, la santé humaine et animale, l’environnement, l’agriculture, l’aquaculture et les systèmes financiers » et encadrerait « la production, le commerce et la distribution alimentaires », en concertation avec « les ministères de l’Agriculture de chaque pays ». C’est alors seulement que pourrait se produire un changement dans la filière viande, les ruminants retrouvant « leur niche originelle, celle qu’ils occupaient avant le XIXe siècle […], quand ils mangeaient ce que les hommes ne pouvaient consommer, dans les endroits incultivables », les déchets comestibles de nourriture étant donnés « aux cochons, aux chèvres et à la volaille ». Mais Renton admet qu’une telle organisation n’a aucune chance de voir le jour dans un proche avenir. La FAO, qui existe depuis 1945, ne joue pas ce rôle. Comme l’écrit Renton, « elle est sans pouvoir : c’est un organisme de conseil et de recherche ». De plus, sa principale mission étant de lutter contre la malnutrition, son « programme en matière de viande et de produits de la viande » consiste à tout faire pour développer l’élevage dans les pays en développement, en particulier la production de volaille – avec un objectif de 7,3 kilos par personne et par an – et non de diminuer la demande ou l’offre dans les pays riches.

Rien n’indique que nous souhaitions réellement manger moins de viande, en tout cas de manière à faire évoluer les choses. Peut-être devrions-nous commencer par une campagne de publicité offensive, comme celles qui sont régulièrement diffusées contre la conduite en état d’ivresse les soirs de fête. Elle montrerait ce qui se produit quand un lot de foies de volaille avariés s’invite dans une noce : vomissements, angoisse, hospitalisation. Mais qui paierait pour une campagne pareille ?

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 20 mars 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| L’auteur emploie l’expression « happy meat » (viande heureuse), devenue un slogan commercial.

2| Créée en 1967 en Grande-Bretagne, la CIWF est présente en France depuis 2009. Elle se donne pour mission d’« encourager les pratiques d’élevage respectueuses du bien-être des animaux de ferme et de proposer des alternatives à l’élevage intensif viables et durables ». Elle entend aussi mettre « en évidence les liens existants entre bien-être animal, santé publique, sécurité alimentaire et problématiques environnementales ».

3| Dans certains élevages, on coupe le bec des poulets pour les empêcher de se blesser mutuellement.

4| L’île de Staten Island est l’un des cinq arrondissements de New York. Elle abrite 500 000 habitants.

5| La FAO évalue
le nombre de personnes sous-alimentées en 2012 à 842 millions,
en baisse régulière depuis 2001.

6| On trouve chez Leclerc deux cuisses de poulet (500 g) pour 2,55 euros.

7| L’effet des cours du marché mondial sur les habitants des pays pauvres doit être relativisé, parce que 90 à 95 % de la nourriture reste produite, vendue et consommée localement.

8| La Soil Association est un organisme sans but lucratif fondé au Royaume-Uni en 1946. Elle emploie une équipe de 150 inspecteurs qui certifient le caractère biologique des exploitations.

9| Le lagunage est un dispositif de déseutrophisation des eaux consistant à créer un bassin dans lequel les eaux transitent avant de s’écouler dans le milieu naturel. (L’eutrophisation désigne l’accumulation excessive de nutriments au sein d’un habitat, terrestre ou aquatique.)

10| La blancheur de la viande de veau est obtenue en provoquant une anémie chez les jeunes animaux, en les privant de fer. Cette pratique est interdite dans plusieurs pays.

11| Planet Carnivore, 78??p., Guardian, 2013.

12| John Boyd Orr a été le premier directeur de la FAO.

Pour aller plus loin

En français

Michael Moss, Sucre, sel et matières grasses, Calman-Lévy, 2014. Traduction d’un ouvrage américain consacré au marketing de l’industrie agroalimentaire. Écrit par un journaliste du New York Times.

Fabrice Nicolino, Bidoche. L’industrie de la viande menace le monde, Babel, 2009. Par un journaliste indépendant. L’enquête à charge d’un écologiste militant, qui dénonce aussi la maltraitance animale.

Michael Pollan, Nutrition, mensonges et propagande, Thierry Souccar éditions, 2008. L’un des chantres du combat contre l’alimentation industrielle dénonce les effets de nos obsessions sanitaires et appelle au retour à la tradition culinaire.

Eric Schlosser, Fast Food Nation, Autrement, 2006. Sur l’histoire de la montée en puissance de l’industrie du fast food aux États-Unis, par un journaliste d’investigation américain.

 

En anglais

Simon Fairlie, Meat: A Benign Extravagance (« Viande : une extravagance bénigne »), Chelsea Green Publishing, 2011. Un auteur-agriculteur explique qu’on peut faire de l’élevage écologique.

Maureen Ogle, In Meat We Trust: An Unexpected History of Carnivore America (« Notre foi dans la viande : une histoire inattendue de l’Amérique carnivore »), Houghton Mifflin Harcourt, 2013. Une histoire de l’industrie de la viande aux Etats-Unis depuis le xviiie siècle. Par une historienne indépendante.
 

LE LIVRE
LE LIVRE

Farmageddon de Un paysage d’apocalypse, Bloomsbury

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