Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Une histoire d’amour et de pollution

Idole de la jeunesse chinoise, Han Han est un écrivain doué et insolent. Dans son dernier roman, s’inspirant de la littérature japonaise mais aussi latino-américaine, il imagine un bourg où les effluents d’une usine entraînent l’apparition de souris et grenouilles géantes. Derrière les intrigues amoureuses de trois jeunes gens, le sujet réel du livre est la démission morale des habitants face aux transformations imposées par la croissance économique.

Figure de pionnier dans la génération d’écrivains nés après 1980, Han Han a reçu un accueil enthousiaste auprès des jeunes. Qu’il livre une satire engagée de l’actualité, sorte un disque ou s’amuse avec une voiture de course, il incarne l’attitude « cool » de cette génération. Quelles que fussent mes impressions antérieures à son égard, « Son pays », le premier roman que je lis de lui, m’a permis de découvrir en quoi il éclaire notre époque.
Zuo Xiaolong, le personnage masculin principal, ressemble à L’Étranger de Camus. Il observe en silence comment le bourg de Tinglin où il habite est, de jour en jour, rongé, ravagé par la civilisation moderne, comment la nature humaine y disparaît peu à peu. Mais, à la différence de L’Étranger, il essaie de transformer cette situation et, bien que ce soit vain, poursuit sans relâche ses efforts, habité par l’espoir.
D’ordinaire gardien dans un jardin de sculptures laissé à l’abandon, Xiaolong est également contrôleur dans une usine de thermomètres. Il aime par-dessus tout conduire sa moto et partir explorer les alentours. Xiao Niba (« Petite boue »), étudiante à la beauté simple, est secrètement amoureuse de lui, mais il est attiré par la chanteuse sexy Huang Ying. C’est un combat au cours duquel l’amour surgit, dure un temps, puis s’évanouit. La victoire change plusieurs fois de camp entre les trois personnages. Les jeunes utilisent des modes simples pour clore une période d’amour juvénile. Xiao Niba soigne en silence Zuo qui a été blessé ; lorsqu’il est presque rétabli, elle s’enfuit en douce. Huang Ying repousse fermement les avances de Zuo et part sur les traces du libraire Lu Jinbo, jeté en prison…
Dans le roman, l’amour n’est cependant qu’une trame secondaire. La trame principale traite des problèmes nés de l’essor et du développement économique de Tinglin : la pollution, le déclin de la culture traditionnelle… L’appétit des affaires et de l’argent fait venir une main-d’œuvre extérieure à bas prix de plus en plus nombreuse, constituant une menace pour les autochtones, lesquels tirent tout de même des revenus non négligeables de la location de logements, des restaurants et autres activités de service. Ayant la vue courte, les dirigeants du bourg ferment les yeux sur la pollution industrielle et la situation chaotique du marché foncier. Ils assistent avec un zèle redoublé les hommes d’affaires malhonnêtes et nuisent aux intérêts du peuple.
S’inspirant des procédés du réalisme magique latino-américain, Han Han fait de Tinglin un bourg mutant et développe un humour noir plein d’étrangeté. De l’environnement pollué naissent des grenouilles de la taille d’un ballon de football, des souris semblables à Totoro [héros d’un manga japonais]. La consommation de ces grands animaux étant appréciée, Tinglin se lance dans le tourisme. Des hordes de Cantonnais viennent dévorer ces souris vivantes… Et puis, quand l’usine arrête de rejeter ses déchets, les grands animaux disparaissent, faisant perdre au bourg l’un des moteurs de son économie. On voit alors les habitants venir contre toute attente protester auprès du chef de l’établissement. À la fin, les personnes qui ont mangé de ces animaux géants perdent la vue. Comme les mutants décrits dans Rhinocéros de Ionesco, ou dans Aveuglement de José Saramago, les gens de Tinglin ont perdu leur capacité de jugement moral et leur dignité humaine.
De manière fort habile, Han Han a introduit dans le cours du récit le personnage de Liu Bimang. Aveugle dès avant la tragédie, aveugle des yeux mais le cœur clairvoyant, il est le seul à pouvoir s’entretenir à loisir avec Zuo des nouvelles du bourg et produire des analyses distanciées. Il est dommage que le portrait de ce personnage ne soit pas plus étoffé. Ses discours sont souvent très abstraits et ressemblent à des sermons. À l’évidence, l’auteur doit encore progresser dans la création.
Han Han est mordant, il raille avec assurance la superficialité et la turbulence de la réalité sociale. Qu’il s’attaque à la bureaucratie, à la « scène de construction de l’économie, à l’opéra de la culture », à la planification des naissances, à la démolition et aux expulsions, à l’éducation, aux poèmes et chants de l’école moderne, à l’« entrée dans la science » et autres questions brûlantes, il se livre sans pitié à la « parodie », à l’ironie, à la dérision, et à la moquerie dans un style postmoderne. Tout le monde, devient l’objet de sa plume ironique. Il ne s’épargne pas lui-même. Le lecteur ne peut s’empêcher de rire et de jubiler devant ses « injures sous le coup de la colère ». La culture traditionnelle s’est effondrée en bloc, chacun est déraciné, se laissant aller sur la vague, à la recherche de l’appui des puissants.
Comparé aux écrivains de sa génération uniquement attelés à la composition d’histoires d’« amour » ou de récits fantasques, Han Han fait preuve d’une grande maturité. À la manière du « voyage à la recherche des racines » de la littérature chinoise de la décennie 1980, Zuo, sous la plume de Han Han, pense naïvement qu’en « chassant les personnes venues d’ailleurs » on pourrait revenir à la vie paisible et douce d’avant leur venue et éviter la « colonisation », mais cela va à l’encontre de l’époque. Développer l’économie tout en préservant la transmission culturelle est un problème vraiment trop difficile, et ce ne sont pas des Han Han qui pourront le résoudre.

Ce texte est paru le 9 février 2009. Il a été traduit par Aurore Merle.

Pour aller plus loin

En français
Jean-Philippe Béja, À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (1919-2004), Seuil, 2004.
Anne Cheng (dir.), La Pensée en Chine aujourd’hui, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007.
Mireille Delmas-Marty et Pierre Étienne Will (dir.), La Chine et la démocratie, Fayard, 2007.
Jean-Luc Domenach, La Chine m’inquiète, Tempus, Perrin, 2009.
Yu Hua, Brothers, Actes Sud, 2008. Fiction.
Zhang Liang, Les Archives de Tian’anmen, Le Félin, 2004.
Zhang Lun, La vie intellectuelle en Chine depuis la mort de Mao, Fayard, 2003.
Jian Ma, Beijing Coma, Flammarion, 2008. Fiction historique.
Chen Yan, L’Éveil de la Chine, l’Aube, 2002.

En anglais
James Fallows, Postcards from Tomorrow Square (« Cartes postales de la place de Demain »), Vintage, 2008.
Jen Lin-Liu, Serve the People. A Stir-Fried Journey Through China (« Voyage culinaire à travers la Chine »), Harcourt, 2008.
Philip P. Pan, Out of Mao’s Shadow, (« Hors de l’ombre de Mao »), Simon & Schuster, 2008.
Xinran,  (« Témoin de Chine »), Pantheon, 2008.

LE LIVRE
LE LIVRE

Son pays de Une histoire d’amour et de pollution, Wanjuan chuban gongsi

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce
Dossier Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d'être vécue ?
Dossier La vieillesse est bien un naufrage

Dans le magazine
BOOKS n°103

DOSSIER

Femmes singulières

Chemins de traverse

15 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Regrets

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Le pillage de l'Empire moghol

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.