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Vaclav Smil, penseur du défi énergétique

Vivant presque en ermite au Canada après avoir connu le communisme, il a publié 39 livres savants, tous en rapport avec la consommation d’énergie. Son plus grand lecteur : Bill Gates. Sa conviction : l’humanité court à sa perte si elle ne s’impose pas un régime sévère.

Adolescent dans les années 1950, Vaclav Smil passait beaucoup de temps à couper du bois. Il vivait avec sa famille dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie, dans une localité reculée nichée dans la forêt de Bohême. Lors de ses promenades, il apercevait les crêtes du massif du Hohen Bogen, dans l’Allemagne de l’Ouest voisine ; moins visible était le champ de mines destiné à empêcher les Tchèques de fuir en franchissant la frontière. De retour chez lui, il devait fendre des bûches toutes les quatre heures pour alimenter les trois poêles de la maison, l’un au rez-de-chaussée, les deux autres à l’étage. Et vlan ! À chaque coup, son corps, nourri de goulasch et de céréales, libérait l’énergie solaire provisoirement retenue par les bûches. Et vlan ! C’était un travail dur et répétitif. Et vlan ! Il était clair à ses yeux que ce n’était pas le mode de vie le plus efficace.

Smil est peut-être le plus grand spécialiste actuel des énergies en tout genre. En l’espace d’une quarantaine d’années, ce septuagénaire a écrit des dizaines d’ouvrages chez lui, près de son université du Manitoba, à Winnipeg, au Canada. Ils traitent de divers sujets, parmi lesquels les problèmes environnementaux de la Chine et le changement de régime alimentaire des Japonais, passés des végétaux à la viande. Leur style est austère, et ils se vendent rarement à plus de quelques milliers d’exemplaires. Il n’empêche que certains d’entre eux, notamment ceux où il étudie comment des sociétés sont passées d’une source d’énergie à une autre – du bois au charbon, par exemple –, ont profondément influencé des générations de chercheurs, de décideurs, de chefs d’entreprise et de philanthropes. L’un de ses fervents admirateurs, Bill Gates, le cofondateur de Microsoft, assure avoir lu presque toutes ses œuvres. « J’attends les nouveaux livres de Smil comme certains le prochain Star Wars », assurait-il en 2017.

À présent que le monde affronte le redoutable défi d’essayer de freiner le changement climatique en se sevrant des combustibles fossiles, les travaux de Smil sur les transitions énergétiques intéressent plus que jamais. Son message n’est pourtant pas nécessairement porteur d’espoir. Il a contraint les défenseurs du climat à tenir compte de la forte inertie qui entretient notre dépendance aux énergies fossiles et à mettre en cause bon nombre des hypothèses optimistes sur lesquelles se fondaient les scénarios plaidant pour une rapide mise en œuvre de solutions de remplacement. « C’est un pourfendeur de foutaises », reconnaît David Keith, physicien à Harvard et spécialiste de l’énergie.

Donnez cinq minutes à Smil et il vous démontera les scénarios en vogue l’un après l’autre. La révolution du solaire en Allemagne, un exemple à suivre ? C’est une solution extraordinairement inefficace compte tenu du faible ensoleillement du pays et qui n’a pas réduit la dépendance à l’égard des énergies fossiles. Les semi-remorques électriques ? Ils ne servent guère qu’à transporter le poids de leur propre batterie. Les éoliennes comme incarnation d’un avenir décarboné ? Leurs fondations ont dû être creusées par de lourds engins carburant aux combustibles fossiles, et il a fallu des fours chauffés au gaz naturel pour produire le béton. Leurs mâts d’acier qui brillent au soleil ? Forgés avec du charbon.

« Les illusions optimistes sont pléthore dans la communauté des énergéticiens, et Smil prend un malin plaisir à les démonter », estime David Victor, expert en politique climatique internationale à l’Université de Californie à San Diego. Mais Smil ne se borne pas à tout réfuter. Il admet l’inquiétante réalité du changement climatique, même s’il met en doute l’intérêt d’une bonne partie des travaux de modélisation, et il est convaincu de la nécessité de réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Il s’est efforcé de réduire sa propre empreinte carbone en construisant une maison à haut rendement énergétique et en adoptant un régime alimentaire essentiellement végétarien. Il considère que ses travaux fournissent une évaluation lucide et réaliste des défis posés et non un argument pour ne rien faire.

Il dit n’avoir aucun intérêt à défendre : « Si je ne me suis jamais trompé sur les grandes questions que sont l’énergie et le climat, c’est que je n’ai rien à vendre. » Et s’il exerce une réelle influence (des banquiers et des hauts fonctionnaires le consultent régulièrement), il reste très discret. D’autres experts font des claquettes pour attirer l’attention et multiplient les conférences TED. Lui est de la vieille école, il laisse largement ses livres parler à sa place. Il déteste s’entretenir avec les journalistes. « Je n’ai franchement rien de spécial à dire, affirme-t-il. Tout est à disposition si vous souhaitez vous informer. »

 

En décembre 2017, Smil sort d’un hôtel à Washington et enfile un bonnet de laine ; pas question de gaspiller de la chaleur, d’autant qu’il n’arrive pas à se débarrasser d’un rhume de cerveau. Il a donné une conférence la veille et se dirige à présent vers un de ses lieux de prédilection : la National Gallery of Art. Il se rendait fréquemment dans la capitale des États-Unis dans les années 1980 et 1990 pour prodiguer ses conseils à la Banque mondiale, à la CIA et à d’autres institutions. Mais le virage sécuritaire pris à la suite du 11-Septembre lui a fait perdre confiance dans les dirigeants du pays. « Ce sont vraiment des incapables », fustige-t-il.

Smil reste toutefois très attaché aux États-Unis. Cela remonte à son enfance : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont les soldats américains et non les troupes soviétiques qui ont libéré sa région des nazis. Et c’est aux États-Unis que Smil et sa femme Eva se sont réfugiés en 1969 après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Soviétiques.

Son enfance n’a rien eu d’exceptionnel, dit-il. Son père était agent de police puis a travaillé à l’usine; sa mère tenait la comptabilité de la cantine d’un hôpital psychiatrique. Tout jeune, déjà, il était conscient de l’atmosphère de mensonge qui régnait dans la Tchécoslovaquie de la Guerre froide, et cela l’a poussé à ne se fier qu’aux faits. « Je suis un pur produit du régime communiste », confie-t-il, se souvenant que, enfant, il avait entendu dire que l’Union soviétique avait accru sa production de voitures particulières de 1000% en un an. «J’ai réfléchi et je me suis dit : “Ben oui, puisque vous partiez de zéro.”» Les autorités se vantaient d’avoir dépassé les objectifs du plan alimentaire, mais on ne trouvait jamais d’oranges. « C’était tellement irréel et fallacieux. Ils m’ont enseigné le respect du réel. Je ne tolère pas le n’importe quoi. »

Smil commence des études de sciences naturelles à l’Université Charles de Prague. Il vit dans un ancien cloître reconverti dont les épais murs de pierre gardent la fraîcheur été comme hiver. Et il effectue sa première transition énergétique : il se chauffe non plus au bois mais au charbon – de l’anthracite de Kladno, noir et dur, ou du lignite du nord de la Bohême, de couleur brune.

Il assouvit sa curiosité en suivant trente-cinq cours par semaine, dix mois de l’année, pendant cinq ans. « J’ai acquis des connaissances sur la nature, de la géologie aux nuages », raconte-t-il. Mais il décide qu’une carrière scientifique traditionnelle n’est pas pour lui. Pas d’attirance pour la paillasse : c’est la vision d’ensemble qui l’intéresse.

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Une fois son diplôme en poche, il réalise aussi que son avenir ne réside pas dans son pays natal : il refuse d’adhérer au Parti communiste, ce qui compromet ses perspectives professionnelles. Il travaille dans une section régionale du Plan tandis qu’Eva fait ses études de médecine. Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, beaucoup de ses amis et voisins, pris de panique, prennent le chemin de l’exil. Mais le couple attend qu’Eva obtienne son diplôme, tout en redoutant de ne pas pouvoir quitter le pays. Ils partent finalement en 1969, quelques mois avant que le gouvernement décrète une interdiction des voyages à l’étranger qui restera en vigueur jusqu’à la chute du régime, en 1989. « Ce ne fut pas un mince sacrifice, vous savez ? reconnaît Smil. Après avoir fait ce choix, je ne vais pas me vendre au photovoltaïque, à la fusion nucléaire ou à quoi que ce soit d’autre et me mettre à agiter des banderoles. Votre passé vous guide toujours vers la personne que vous êtes.»

Les Smil s’inscrivent à l’Université d’État de Pennsylvanie, où Vaclav obtient un doctorat de géographie en deux ans. À court d’argent, ils louent des chambres à la veuve d’un professeur, et Vaclav effectue sa deuxième transition énergétique : périodiquement, un camion de mazout vient alimenter la chaudière au sous-sol. Il accepte ensuite le seul poste qu’on lui propose, à l’Université du Manitoba. Il y fera carrière.

Jusqu’à sa retraite, Smil donne un cours d’introduction aux sciences de l’environnement. Chaque année se termine par un examen qui prend la forme d’un QCM de dix questions semé de pièges : « Parfois il n’y avait aucune bonne réponse, parfois elles étaient toutes bonnes, et tout ce que vous voulez entre les deux », raconte Richard Baydack, qui dirige le département des sciences de l’environnement de l’Université du Manitoba et fut son étudiant.

 

Smil ne fait que de brèves apparitions à l’université et ne s’implique guère dans la vie de son département. Depuis les années 1980, il n’a participé qu’à une seule réunion de professeurs. Mais, du moment qu’il continue d’enseigner et de publier des ouvrages de premier plan, l’université s’en accommode. « Il est un peu ermite, il aime travailler seul, dit Baydack. Il a poursuivi dans la voie qu’il s’était tracée. Il se fiche un peu de ce qui se passe autour de lui. »

Aujourd’hui, Vaclav Smil réunit en lui l’intellectuel et le scientifique, ce qui comble les goûts de ce « Bohémien cosmopolite sans racines », comme le décrivaient ses anciens maîtres communistes. Il parle couramment quantité de langues. Il s’y connaît en thé ; fin gourmet, il répugne à prendre ses repas à l’extérieur parce que dans les restaurants les plats sont trop souvent précuisinés. Allez dans un jardin avec lui et il pourra vous donner le nom latin de nombreux végétaux. C’est un grand amateur d’art : évoquez le musée du Prado et il vous dira comment faire pour contempler sans la foule, pendant cinq minutes, Les Ménines de Velázquez, son tableau préféré. Après quoi il vous dira sans transition : « J’apprécie, j’adore même, les algues bleues [qui ont inauguré l’âge de l’oxygène sur la Terre]. Elles sont à la base de tout. »

L’étendue de sa culture peut sembler anachronique. Dans le monde scientifique, tout incite à la spécialisation étroite, et Smil pense que son éclectisme a nui à sa carrière. Mais sa transdisciplinarité s’est aussi révélée un atout qui lui a permis de retracer la manière dont l’énergie se diffuse dans tous les rouages de l’économie mondiale.

Sa carrière d’auteur décolle au milieu des années 1970, au moment où l’embargo sur le pétrole décrété par les pays du Moyen-Orient fait prendre conscience aux pays développés de leur extrême dépendance au pétrole pour les transports, le chauffage, l’agriculture, l’industrie chimique et même l’électricité. Le choc pétrolier se produit juste après la publication des Limites de la croissance. Le rapport au Club de Rome se fondait sur un modèle informatique simple pour alerter sur la raréfaction imminente des ressources de la planète.

Désireux d’approfondir le sujet, Smil s’initie à la programmation informatique afin de recréer le modèle pour lui-même. « J’ai vu que c’était totalement absurde, se souvient-il. Le modèle était beaucoup trop simple et pouvait facilement être biaisé par les hypothèses de départ. »

Il construit un modèle similaire pour étudier l’incidence des émissions de CO2 sur le climat et constate qu’il est lui aussi défectueux. Smil comprend bien les mécanismes de l’effet de serre et le fait que l’accumulation de CO2 puisse induire un réchauffement de la planète, mais les modèles lui semblent trop tributaires d’hypothèses sur le rôle des nuages, par exemple. Depuis, il se méfie de la modélisation : « J’ai trop de respect pour les faits. »

Il préfère éplucher la littérature scientifique et d’obscurs documents officiels pour y trouver des données fiables et se faire une vision d’ensemble de la manière dont l’humanité produit et exploite les différentes formes d’énergie. Il en est résulté un récit épique déroulé dans une série de livres aux titres peu engageants, fondé chacun sur une suite de calculs : « Énergétique générale : l’énergie dans la biosphère et la civilisation » (1991), « L’énergie dans l’histoire mondiale » (1994), « Transitions énergétiques : histoire, besoins, perspectives » (2010). Cette œuvre a aidé toute une génération à penser l’énergie au sens le plus large du terme, de l’Antiquité à nos jours, observe Elizabeth Wilson, qui dirige l’Institut Irving de l’énergie et de la société au Dartmouth College, dans le New Hampshire. « On pouvait prendre un paragraphe d’un de ses livres et bâtir toute sa carrière dessus, raconte-t-elle. Et Smil a su éviter les pièges intellectuels qui auraient pu aller de pair avec sa vision centrée sur l’énergie. C’est un maître de la nuance.»

En substance, résume Vaclav Smil, l’humanité a connu trois grandes transitions énergétiques – et s’efforce à présent d’en amorcer une quatrième. Il y a d’abord eu la domestication du feu, qui a permis de dégager de l’énergie solaire par la combustion de végétaux. Puis l’agriculture, qui a converti l’énergie solaire pour la concentrer dans la nourriture, nous permettant de nous consacrer à d’autres activités que notre simple subsistance. Lors de cette deuxième transition, qui s’est achevée il y a quelques siècles à peine, les animaux d’élevage et les humains, plus nombreux, ont aussi produit de l’énergie sous forme de force musculaire. La troisième transition a été celle de l’industrialisation, qui s’est accompagnée de l’essor des combustibles fossiles. Le charbon, le pétrole et le gaz naturel ont pris tour à tour de l’importance, et la production d’énergie est devenue l’affaire des machines – comme dans les centrales thermiques au charbon.

Le monde affronte à présent sa quatrième transition énergétique, constate Smil : le passage à des sources d’énergie ne produisant pas de CO2 et l’exploitation des flux d’énergie solaire actuels – au lieu de ceux qui ont été piégés il y a des millions d’années dans les gisements de charbon, de pétrole et de gaz naturel.

 

Cette quatrième transition ne ressemble pas aux précédentes, toutefois. Au cours de l’histoire, observe-t-il, l’humanité a troqué des sources d’énergie relativement faibles et difficiles à manier contre d’autres plus concentrées. Ainsi, le bois qu’il coupait pour chauffer la maison de son enfance exigeait de vastes étendues de terre pour pousser, et une bûche produisait relativement peu d’énergie en se consumant. Le bois et autres combustibles issus de la biomasse ont une densité massique d’énergie relativement faible, explique Smil. Le charbon et le fioul qui chauffaient ses logements ultérieurs en ont une plus forte, parce qu’ils produisent plus d’énergie par gramme et qu’ils sont extraits de gisements relativement compacts. Et voilà qu’aujourd’hui le monde aspire à redescendre sur l’échelle de la densité énergétique, en passant de combustibles fossiles très concentrés à des sources renouvelables plus dispersées comme les agrocarburants, les centrales solaires et les éoliennes. (Smil observe que l’énergie nucléaire, qu’il qualifie d’« échec réussi » après son développement rapide suivi de sa stagnation, est l’exception à la règle du retour en arrière sur l’échelle de la densité : elle possède une forte densité d’énergie, mais elle est souvent jugée trop coûteuse ou trop dangereuse dans sa forme actuelle.)

Une conséquence préoccupante de ce retour en arrière, observe Smil, est que, dans un avenir alimenté par les énergies renouvelables, l’humanité pourrait avoir à consacrer cent voire mille fois plus de surface terrestre à la production d’énergie qu’aujourd’hui. Ce qui risquerait d’avoir des répercussions considérables sur l’agriculture, la biodiversité et la qualité de l’environnement.

Pour apprécier les autres difficultés que pose cette transition, il suffit de regarder l’Allemagne, dit-il. En 2000, les combustibles fossiles fournissaient 84 % de l’énergie du pays. Puis l’Allemagne s’est lancée dans une campagne sans précédent, se dotant d’une capacité d’énergie renouvelable de 90 gigawatts, soit l’équivalent de sa production électrique existante. Mais comme le pays n’est ensoleillé que 10 % du temps, il est plus dépendant que jamais des combustibles fossiles : en 2017, ceux-ci lui fournissaient encore 80 % de son énergie. « On reconnaît bien là les ingénieurs allemands », ironise Smil. Le pays a doublé sa capacité de production d’électricité théorique mais n’en a recueilli qu’un bénéfice environnemental minime. Le solaire peut être très efficace, encore faut-il qu’il y ait du soleil.

Le plus décourageant, quand on lit les ouvrages de Smil, c’est de réaliser le temps que pourrait prendre la quatrième transition. Il se reporte sans cesse à l’histoire pour constater que les transitions énergétiques sont lentes, laborieuses et difficiles à prévoir. Et les techniques existantes mettent du temps à disparaître. Le premier tracteur est apparu à la fin du XIXe siècle, mais l’utilisation des chevaux dans l’agriculture américaine n’a atteint son pic qu’en 1915 – et s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les combustibles fossiles ont une inertie similaire, soutient-il. Le charbon, le pétrole et le gaz naturel fournissent encore aujourd’hui 90 % de l’énergie primaire dans le monde (en incluant l’électricité et d’autres types d’énergie utilisés dans l’industrie, les transports, l’agriculture et bien d’autres activités). Cette part, note Smil, était en fait plus faible en 2000, époque où l’hydroélectricité et le nucléaire représentaient une part plus importante du mix énergétique. Depuis lors, constate-t-il, « nous avons accru et non pas réduit notre dépendance aux combustibles fossiles ».

L’essor économique de la Chine, pays que Smil étudie depuis les années 1970, et son appétit de charbon y ont été pour beaucoup. Smil a été l’un des premiers universitaires occidentaux sollicités pour étudier le système énergétique chinois. Il avait alerté sur le manque de fiabilité des statistiques agricoles et les risques environnementaux. La frénésie de consommation actuelle des Chinois le déprime : au lieu de chercher à se modérer, les Chinois veulent devenir plus américains que les Américains.

En attendant, malgré des années de soutien et d’espoir, le solaire et l’éolien ne représentent guère qu’environ 1 % de l’ensemble du bouquet énergétique. Selon Smil, cela est dû entre autres au fait que les technologies essentielles au déploiement à grande échelle des énergies renouvelables – piles à haute capacité et cellules photo-voltaïques performantes – n’ont progressé que lentement. Autrement dit, le monde pourrait mettre plusieurs décennies à se sevrer des combustibles fossiles.

 

Smil voit peu de solutions pour accélérer la transition. Et il diverge en cela de ses plus grands fans, au rang desquels Bill Gates. Ce dernier apprécie son réalisme. Comme beaucoup de magnats de la tech, Gates a investi à perte durant les années 2000 dans les agrocarburants, une source d’énergie que Smil rejette parce qu’elle est trop gourmande en terres agricoles. En 2011, Gates (qui a refusé d’être interviewé pour cet article) a annoncé publiquement sa conversion au « smilisme ». Ce ne fut pas chose facile : après avoir lu un premier livre de Smil, le fondateur de Microsoft dit s’être senti « un peu assommé » : « Vais-je un jour être capable de comprendre tout cela ? » Puis il s’est dit : « J’apprends plus en lisant Vaclav Smil qu’en lisant n’importe qui d’autre.» Smil raconte que cet enthousiasme lui a dicté son épitaphe : « Je serai à jamais l’expert scientifique de Bill Gates. »

Ils se sont rencontrés à de rares reprises, mais échangent régulièrement par courriel. Et Gates a ouvert des portes à Smil : les banques suisses ne sollicitaient pas son avis auparavant. Mais ils préservent la pureté de leur relation : « Je ne lui demanderai jamais, au grand jamais, un service, dit Smil, c’est aussi simple que ça. »

Mais, quand il s’agit de l’avenir de l’énergie, ils forment un couple improbable. En 2016, Gates a aidé au lancement de Breakthrough Energy Ventures, un fonds d’investissement doté de 1 milliard de dollars destiné à accélérer la commercialisation d’innovations en matière d’énergies propres. « Je suis plus optimiste que Smil quant aux perspectives dans ce domaine », écrit Gates. Smil exprime les choses autrement : « Gates est un techno-optimiste, je suis un pessimiste européen. »

Le pessimisme est ancré dans sa perception de l’histoire, confie-t-il.

Mais même ses fans trouvent qu’il accorde trop d’importance aux leçons du passé. « Il m’est arrivé de l’entendre parler avec trop d’assurance [de la lenteur des transitions technologiques] », confie David Keith, qui conseille Gates lui aussi. Pour Keith, l’histoire n’offre qu’un retour d’expérience limité 1. Smil dit qu’il serait ravi qu’on lui prouve qu’il a tort – cela s’est déjà produit. Une avancée dans le domaine du stockage bon marché de l’énergie, par exemple, changerait la donne. « Fournissez-moi des capacités massives de stockage et je ne m’inquièterai pas. Avec mon vent et mon énergie solaire, je ferai le reste. » Mais « nous en sommes très loin », ajoute-t-il.

Quand il n’est pas en déplacement, Smil mène une existence paisible à Winnipeg. Il cultive des poivrons, des tomates et du basilic, prépare des plats d’inspiration indienne ou chinoise et ne mange de la viande qu’une fois par semaine environ. Il conduit une Honda Civic, « la voiture la plus fiable, la plus efficace, la plus miraculeusement conçue ». Il a construit sa petite maison de 200 m2 en 1989. Il a utilisé des montants et des solives plus massifs que les matériaux habituels, ce qui lui a permis d’augmenter l’isolation des murs de 50 %, et toutes les fenêtres sont à triple vitrage. Il s’est équipé d’une chaudière à gaz efficace à 97 %. « Ma maison est une machine à vivre très performante.»

Malgré tous ces choix, Smil est bien en peine de proposer des solutions. Il se borne généralement à encourager l’action individuelle, non à préconiser des politiques publiques ou des stratégies d’investissement de grande ampleur. Si nous réduisions tous notre consommation, que nous vivions de manière plus économe et que nous mangions moins de viande, suggérait-il récemment lors d’une conférence, la biosphère s’en porterait mieux. Moins de bétail, par exemple, signifierait que les agriculteurs cesseraient de fertiliser à tout crin les cultures de soja destinées à nourrir les bêtes. Moins d’engrais entraînerait alors une diminution des émissions d’oxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre émanant des sols. « Moins de porc et moins de bœuf, d’accord ? Et voilà ! résume Smil. Personne ne parle vraiment de cela. » De telles affirmations pourraient laisser penser qu’il est l’auteur du rapport au Club de Rome et non l’un de ses détracteurs.

 

En réalité, « il y a beaucoup de Vaclav, observe Ted Nordhaus, directeur de l’Institut Breakthrough, un cercle de réflexion californien sur l’environnement. Il y a le sceptique sans concession, et puis il y a des moments où Vaclav fait figure d’écologiste vieux jeu. Nous pourrions tous très bien vivre avec le niveau de consommation et de revenus qui était celui des Français en 1959.»

Smil ne cherche pas à excuser ses contradictions. Malgré son obstination à appréhender la réalité, il reconnaît que de nombreux concepts ne peuvent être définis. Qu’est-ce qu’une société saine, et comment la mesurer ? Il récuse le produit intérieur brut, l’étalon traditionnel des économistes, parce que même des événements terrifiants – des catastrophes naturelles, par exemple – peuvent induire des dépenses qui le font croître. Mais les alternatives ne semblent pas plus convaincantes. Les indices de bonheur ? « La Colombie et les Philippines sont parmi les pays les plus heureux de la planète, dit Smil. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ? ».

 

Ces derniers temps, il réfléchit à la croissance, cette obsession des économies modernes alimentées par les énergies fossiles­ : l’antithèse de son style de vie économe et frugal. Comment les enfants grandissent-ils ? Et les systèmes énergétiques ? Et les algues bleues ? Et les empires ? Son nouveau livre examine la croissance sous toutes ses formes. « J’essaie de trouver les schémas et les règles, dit-il. Tout a une fin. Il n’y a pas de croissance hyperbolique ».

 

 

Pourtant, bien qu’il ait une meilleure vision du présent que la plupart d’entre nous, il répugne à prédire l’avenir. Il s’est déjà trompé à deux reprises. Il n’aurait pas pu imaginer que l’Union soviétique se désintégrerait aussi vite. Ni que la croissance chinoise s’envolerait aussi rapidement. Et il se gardera bien de dire qu’un effondrement est inéluctable, même si l’humanité s’est engagée sur une mauvaise voie et ne va sans doute pas changer de direction de sitôt. « Vous me demandez quand l’effondrement se produira ? Nous nous effondrons constamment. Et nous nous en remettons constamment. »

 

— Cet article est paru dans Science le 21 mars 2018. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Notes

1. David Keith défend l’idée de créer un « bouclier » de particules dans la stratosphère afin de limiter le rayonnement solaire qui atteint la Terre.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Growth: From Microorganisms to Megacities (« Croissance : des micro-organismes aux mégapoles ») de Vaclav Smil, MIT Press, 2019

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