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Vers un « État criminel de substitution »

Les cartels contrôlent 30 % du territoire mexicain, lèvent des impôts et remplissent de nombreuses fonctions à la place des pouvoirs publics. Allons-nous assister à l’implosion de l’État ?

La puissance des cartels mexicains est aujourd’hui telle qu’on les considère engagés dans une véritable « insurrection criminelle », pour le contrôle de l’économie illicite et la domination politique du pays. Les organisations se sont emparées de fonctions traditionnelles de l’État et ont réussi à établir une « souveraineté parallèle » dans des « enclaves criminelles » de plusieurs régions du Mexique. Dans le jargon universitaire, on les appelle « zones sans loi », « espaces sans gouvernement » ou « zones d’impunité ». Là, les bandes criminelles ont imposé des « pratiques politiques de type néoféodal », telles que la collecte d’impôts ou la mise en place d’aides sociales. Elles ont en outre adopté une dynamique de puissance comparable à celle des guérillas, pariant sur une expansion géographique qui pose un important problème de sécurité nationale à l’ensemble des pays d’Amérique centrale. Tel est le diagnostic que formule l’expert John P. Sullivan. Il n’est pas le seul.

Le 15 avril dernier, lors du sixième Sommet des Amériques, en Colombie, Felipe Calderón admettait en privé auprès de son homologue péruvien, Ollanta Humala, que les narcos avaient supplanté l’État dans certaines parties du territoire. Lors d’une conférence de presse, Humala déclarait : « Le commerce illégal de la drogue et autres activités économiques illicites se développent et des chefs d’État ont signalé que le trafic, dans certains endroits, est déjà en train de s’emparer des fonctions de l’État, par exemple en matière de fiscalité, ainsi que l’a dit le président du Mexique. » Le chef de l’État péruvien a expliqué que les narcos « prélèvent un impôt de guerre, dans différentes régions d’Amérique latine, sur les petites et moyennes entreprises, mais aussi sur les clients qui viennent d’acheter une voiture, comme cela se produit dans le nord du Mexique ».

Sullivan est un expert reconnu de longue date en matière de sécurité publique, de terrorisme et de criminalité. « Près de la moitié des municipalités mexicaines sont sous l’influence du crime organisé et 60 % à 65 % d’entre elles sont affectées par les cartels de la drogue », lit-on dans son rapport. Les narcos ont infiltré 1 500 villes qu’ils utilisent comme base pour kidnapper, racketter et voler des véhicules. […] » Cons&

eacute;quence probable de cette emprise : « En 2009, on recensait 980 “zones d’impunité” où les bandes criminelles ont plus de pouvoir que l’État mexicain. » Dans ces territoires, nous assistons de toute évidence à une « reconfiguration cooptée de l’État » [lire l’encadré ci-dessous], hors de tout contrôle de l’État central.

La transformation des cartels mexicains de la drogue en « insurrections criminelles » représente une forme inédite de contestation de l’État, différant aussi bien du terrorisme que de la rébellion classique. « Leur unique motivation est de conquérir l’autonomie et le contrôle économique du territoire. » Selon Sullivan, « des villes comme Ciudad Juárez, mais aussi des pans entiers de certains États, comme le Michoacán, sont d’ores et déjà en état de siège. Les cartels et autres gangs dominent ces zones par un mélange complexe de violence à impact symbolique, d’attaques contre la police, de corruption, et en entretenant l’illusion qu’ils sont les protecteurs de la communauté ». L’État nominal n’étant jamais complètement supplanté, l’objectif des narcos est de mettre en place un « État parallèle ». Le Mexique n’en est « pas encore » au stade où les autorités sont totalement incapables de s’opposer au pouvoir du narcotrafic, mais les cartels mexicains ont déjà toutes les caractéristiques d’une « insurrection criminelle belligérante ». Cette évolution remonte à juillet 2009, lorsque La Familia du Michoacán est parvenue à lancer une offensive contre l’armée et les services de renseignements mexicains (1). Sullivan insiste sur la gravité du problème : « Au Mexique, selon certaines estimations – sans doute timides –, 30 % du territoire serait de fait contrôlé par les narcos […]. De l’avis général, le pays est victime d’un puissant “narcoligopole” ou “adversaire parapolitique” » (2).

Sullivan distingue trois phases dans l’évolution des cartels de la drogue. Dans un premier temps, les mafias se présentaient comme des « concurrents agressifs de l’État ». C’est le modèle du cartel de Medellín dans les années 1980, qui pratiquait une violence extrême et défiait ouvertement l’autorité de l’État colombien. La deuxième étape, la « cooptation subtile », s’est jouée également en Colombie avec le cartel de Calí, qui agissait dans l’ombre et sans leader unique.

Nous avons alors affaire à une organisation non hiérarchisée, qui fonctionne en réseau, de manière dispersée, la difficulté à identifier les leaders lui donnant une plus grande marge de manœuvre opérationnelle. Selon Sullivan, c’est ce genre de structure qui domine au Mexique. Mais il estime qu’une troisième phase se dessine, avec des cartels capables de s’imposer comme un « État criminel de substitution ». Ces organisations nouvelle génération règnent sur leurs enclaves à la façon des seigneurs de la guerre dans des pays comme l’Afghanistan : par des réseaux d’alliance, l’autoritarisme et la mise en place d’un pouvoir de nature néoféodale. 

« Il faut analyser les groupes paramilitaires des Zetas à la lumière de l’époque féodale, précise-t-il. Ils contrôlent des pans de territoire dans la péninsule du Yucatán, le nord-ouest de Durango et les États de Tamaulipas, Nuevo León et Coahuila », écrit Sullivan. Le rapport cite en ce sens un article d’Alfredo Corchado, paru en avril 2011 : « La “police” de ce cartel paramilitaire est si nombreuse – plus de trois mille hommes selon certaines estimations – qu’elle surclasse de loin, dans le sud du pays, la police officielle. » [Lire l’article d’Alma Guillermoprieto p. 29.] Et Sullivan d’ajouter : « L’omniprésence des guetteurs des cartels est l’un des éléments qui conduisent les experts à parler de l’émergence de gouvernements virtuels parallèles dans le Nord également, à Nuevo Laredo ou Ciudad Juárez, où des groupes criminels lèvent des impôts, collectent des renseignements, bâillonnent la presse et imposent un ordre qui sert leurs intérêts criminels. » Il en conclut que « l’ampleur de l’intrusion criminelle dans la gouvernance du pays conduit à se demander si le Mexique n’est pas en train de se transformer en “État failli (3)”. Si cette possibilité est loin d’être claire et nette, des composantes de l’État mexicain sont sévèrement concurrencées, sinon défaillantes au niveau local ». Et de prendre l’exemple du Tamaulipas. Dans cet État, confirme le chercheur Alberto Islas, interrogé par la BBC en 2011, « les groupes criminels sont plus efficaces dans la collecte des impôts que les services officiels ». 

 

Cet article est paru dans le magazine mexicain Proceso le 8 mai 2012. Il a été traduit par François Gaudry.

LE LIVRE
LE LIVRE

Des guerres contre les drogues à l’insurrection criminelle, Fondation Vortex

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