Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Nous vivons entourés de microbes et de bactéries

Notre corps est recouvert de bactéries. Un pommeau de douche recèle une véritable ménagerie. Et un logement abrite pas moins de 200 000 espèces. Pour l’essentiel, elles nous protègent.

Dans son nouveau livre Never Home Alone, l’écologue américain Rob Dunn nous ouvre les yeux sur la vie foisonnante avec laquelle nous cohabitons. Avec ses collègues, il a recensé quelque 200 000 espèces, dont les trois quarts sont des bactéries, présentes sur notre corps, dans la poussière, l’eau et la nourriture. « Les mammifères sont recouverts d’une couche épaisse de bactéries, il n’y a rien de plus normal. Nous ne sommes ­jamais vraiment nus, et il en va de même pour toutes les surfaces de la maison », écrit Dunn. Parmi les autres espèces, on trouve surtout des champignons, mais aussi des arthropodes ­(insectes, etc.), des plantes et autres organismes. Et encore, les virus ne sont pas comptabilisés.

Dunn décrit l’incroyable diver­sité que peut receler le « biofilm » d’un pommeau de douche : « En ce moment même, dans votre pommeau de douche […], de minuscules “piques” [des bactéries prédatrices] s’accrochent à d’autres bactéries, percent un orifice dans leurs flancs et libè­rent des produits chimiques qui les digèrent. Le biofilm d’un pommeau de douche contient également des protistes qui dévorent les “piques” et même des nématodes qui mangent les protistes, ainsi que les champignons qui font leur popote fongique. Voilà tout ce qui se jette sur vous lorsque vous prenez un bain ou une douche. » Dans le moindre ­recoin de la maison, Dunn et son équipe ont trouvé une vie foisonnante. Même les carreaux de plâtre tout juste sortis de l’usine sont truffés de champignons.

Pourquoi avons-nous occulté toute cette vie ? Entre autres parce qu’il s’agit en grande partie d’organismes microscopiques et qu’il a fallu les progrès de l’analyse de l’ADN pour prendre conscience de leur diversité. Mais il y a une raison plus profonde, c’est que les biologistes ne s’intéressent pas beaucoup à ce qui se trouve sous leur nez chez eux – ou alors ils supposent que quelqu’un s’y est déjà intéressé et préfèrent des terrains plus exotiques.
Passant à l’échelle macroscopique, Dunn consacre un chapitre au grillon des cavernes, un habitant des grottes déjà représenté sur les gravures rupestres et qui se plaît aujourd’hui dans les maisons d’Amérique du Nord. La blatte germanique, qui prospère, a droit à un chapitre entier, de même que les chiens et les chats, ces derniers étant visiblement les plus problématiques. Ils sont en effet porteurs de Toxoplasma gondii, l’espèce de parasite qui fait adopter aux souris un comportement suicidaire en présence d’un félin et qui pourrait bien agir également sur le comportement humain 1.

Vous serez peut-être tenté d’aller chercher de l’eau de Javel, des pesticides et des antibactériens censés tuer « 99 % des germes ». N’en faites rien, surtout. D’abord, si cela peut vous rassurer, parmi ces milliers d’espèces, seule une cinquantaine de bactéries représente un danger pour la santé ­humaine. Même en comptant les virus, le nombre reste inférieur à cent. Le propos de Dunn est que la biodiversité de nos foyers nous est en réalité extrêmement bénéfique – c’est l’absence de biodiversité qui est néfaste. En ­devenant des Homo interiorus (selon l’expression de Dunn) qui vivent dans des intérieurs immaculés à l’abri du monde extérieur, nous avons développé toute une série de troubles tels que l’asthme et les allergies, qui étaient autrefois rares et sont aujourd’hui courants, probablement à cause du milieu relativement stérile dans lequel nous vivons.

Certaines espèces qui grouillent autour de nous peuvent servir à produire de nouveaux médicaments et de nouvelles enzymes ou nous aider à éliminer une partie de nos déchets. Mais la fonction la plus importante de cette biodiversité est peut-être de combattre naturellement les agents pathogènes et les parasites. Quand nous cherchons à stériliser notre environnement, cette neutralisation ne se fait plus. En l’absence de concurrence, les agents pathogènes les plus résistants ont le champ libre. Tenter de les exterminer a pour effet de favoriser les mutations, ce qui crée des espèces de plus en plus robustes – comme le montre l’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques –, et la bataille devient impossible à gagner. Si nous persistons dans cette voie, nous courons à la catastrophe. Les effets de notre guerre mala­visée contre la biodiversité domes­tique se font déjà sentir.

— Nigel Andrew est professeur d’entomologie à l’Université de Nouvelle-Angleterre, en Australie.

— Cet article est paru dans le numéro d’août 2019 de la Literary Review. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Notes

1. La toxoplasmose pourrait être impliquée dans certaines formes de schizophrénie et de dépression.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Never Home Alone: From Microbes to Millipedes, Camel Crickets, and Honeybees, the Natural History of Where We Live (« Jamais seul chez soi. Des microbes aux mille-pattes, des grillons des cavernes aux abeilles, une histoire naturelle du foyer ») de Rob Dunn, Basic Books, 2018

SUR LE MÊME THÈME

Sciences Le souvenir que la Terre gardera de nous
Sciences Comment « réensauvager » la nature
Sciences Biodiversité : toujours plus de nouvelles espèces

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.