Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

« La voix des femmes »


Faibles, soumises à leurs maris, incompétentes face aux enjeux, incapables de trancher, fondamentalement puritaines, anarchistes en puissance… Que n’a-t-on pas dit sur les femmes pour les éloigner du sommet de l’Etat ou même des urnes ? Au début du siècle dernier, de plus en plus de pays leur accordent le droit de vote. Dans Le Journal du 10 octobre 1909, l’écrivain Paul Margueritte balaye ces préjugés et explique ce que l’implication des femmes en politique a changé dans le monde, soulignant ainsi à quel point la France (qui ne rendra le droit vote vraiment universel qu’après la Seconde Guerre mondiale) est à la traîne.


Parviendront-elles à se faire entendre, cette fois-ci ? Amèneront-elles l’opinion, le Parlement à leur reconnaître de droit de suffrage, ce droit de vote et d’éligibilité qui devient peu à peu, pour toutes les classes féministes, le but commun ?

Après Mme Hubertine Auclerc et ses compagnes d’avant-garde, voici Mme Jeanne E. Schmahl, qui, au nom de l’« Union Française pour le Suffrage des Femmes », et d’accord avec les groupements autorisés du « Congrès du Suffrage des Femmes », tenu à Londres cette année, ouvre une vaste enquête auprès des notabilités de tous les pays.

Que la femme doive pouvoir voter, cela ne fera aucun doute pour ceux qui reconnaissent en elle l’égale ou l’équivalente de l’homme. Comme lui elle pense, comme lui elle vaut moralement, et surtout comme lui elle travaille. C’est là son titre indéniable, ses véritables lettres patentes. C’est ce qui lui donne le droit de parler, c’est ce qui l’autorise et l’invite à prendre sa part des responsabilités civiques, puisqu’elle assume, elle aussi, sa part des charges économiques.

Six millions de femmes, à cette heure, exercent une profession. Chiffre énorme ! Six millions de femmes manient l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux, la bêche et la brouette aux champs. Qu’elles montent sur les planches, reines d’un soir, ou qu’elles récurent les casseroles et mijotent le ragoût, servantes de tous étages ; que de leurs doigts agiles elles confectionnent le chapeau coquet ou la robe harmonieuse : qu’elles aunent du ruban ou aident les bébés à naître, six millions de femmes luttent, triment, gagnent leur pain, et quelques-unes la brioche, au prix de leur labeur ; et combien là-dessus ne gagnent même pas, avec les chômages et les mortes-saisons, sans parler des grèves, de quoi manger à leur faim !

Songez que près de trois millions de paysannes se courbent sur la terre, qu’on compte près d’un million de domestiques femmes, près d’un autre de couturières de divers métiers, près d’un autre encore d’ouvrières d’usine. Le solde se compose de milliers et de milliers d’institutrices, d’employées, de modistes, d’accoucheuses, de quelques centaines de doctoresses, d’écrivains, d’artistes. Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts ; et n’ont-elles pas le droit et le devoir de s’intéresser aux grandes questions d’assistance ou de protection de l’espèce, qui, pour elles particulièrement, sont des questions vitales.

Mais j’ai exprimé ici déjà, les raisons de principe qui militent en faveur du suffrage des femmes. Je n’y reviendrai pas. Tenons-nous-en aux raisons pratiques, aux preuves et aux faits qui démontrent que les femmes peuvent voter avec sagesse, sans nuire à leur rôle familial, et qu’elles seront les meilleures artisanes du progrès social. Il n’est que de se rendre compte de ce qu’elles veulent faire, et de ce qu’elles ont fait déjà, dans les pays où elles votent. Aucune objection ne prévaudra contre l’expérience faite, et réussie. Déjà on peut se rendre compte des résultats. Ils sont d’une rare éloquence. Les rapports du docteur Broda en font foi.

En Amérique, le droit de vote politique fut accordé aux femmes dans quelques États de l’Ouest. Mais c’est à la Nouvelle-Zélande et en Australie que le mouvement a pris le plus d’ampleur. Dans ce dernier pays, l’influence des femmes a fait voter une excellente législation pour la protection des ouvrières : journée de huit heures, hygiène exemplaire, salaires suffisants. L’influence des femmes a fait améliorer la législation des industries pour les hommes eux-mêmes. Elle a contribué à la législation protectrice des enfants, au relèvement du niveau moral du peuple, à la lutte contre l’alcoolisme et la passion du jeu, à la grande œuvre humanitaire des retraites générales pour la vieillesse qui, sur le budget de l’État et sans contribution des intéressés, doit assurer une retraite à tous les Australiens âgés de plus de 65 ans.

Dans la Nouvelle-Zélande, le suffrage des femmes, dû à sir Robert Stout, a exercé la plus heureuse influence. Il a instauré une législation antialcoolique dont pourraient s’inspirer nos législateurs, et en vertu de laquelle la plupart des districts ruraux ont voté l’interdiction absolue de la vente de l’alcool. Les villes ont suivi peu à peu l’exemple, et dans un temps prochain, grâce aux femmes, l’alcoolisme et ses terribles dangers auront vécu à la Nouvelle-Zélande.

En Europe, les femmes votent en Finlande, elles votent en Norvège, elles voteront bientôt en Angleterre, où la Chambre des Communes, et récemment à une majorité des deux tiers, s’est prononcée en leur faveur. L’expérience faite en Finlande n’a pas été moins rassurante que dans le Nouveau-Monde. Là encore les femmes ont fait voter l’interdiction absolue de la vente de l’alcool, fixer à huit heures la journée de travail dans la boulangerie, discuter un grandiose projet d’assistance maternelle, d’après lequel les mères nécessiteuses resteraient salariées six semaines avant et huit semaines après l’accouchement, tout en cessant leur travail. En 1907, dix-neuf femmes ont siégé à la Diète finlandaise, et vingt-cinq en 1908. Parmi ces députées, on trouve une inspectrice du travail, une directrice de bureau de placement ouvrier, six institutrices, cinq couturières, une blanchisseuse, deux domestiques, deux ouvrières de fabrique, une ancienne étudiante et une doctoresse. Mlle H. Paersinen fait remarquer, dans les rapports des « Documents du Progrès », que la moitié de ces députées sont des mères de famille ou des femmes mariées, qui attestent ainsi la comptabilité de leur fonction politique avec leur fonction maritale ou maternelle.

Voilà donc ce qui est établi ; aux deux bouts extrêmes du monde, mues par le même instinct de solidarité généreuse, les femmes ont fait voter la protection de l’ouvrière et de l’ouvrier, l’abolition de l’alcoolisme, ont réclamé la retraite pour la vieillesse et l’assistance aux mères. Lois de préservation sociale, lois de garanties, lois de salut pour l’espèce !

Que répondre à cela ? Il ne s’agit pas de plaidoiries pour ou contre, d’incursions en Utopie ; nous nous trouvons devant des faits acquis. Et je ne parle pas d’autres revendications, comme, en Finlande, le droit à l’héritage pour les enfants naturels, des peines sévères pour les mauvais traitements infligés aux enfants, l’extension des droits de la femme mariée, la création par les communes d’établissements d’éducation pour les enfants pauvres et abandonnés, etc. Toutes mesures inspirées d’un esprit noble, d’un sens élevé de la justice.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Mais si aucune des craintes que l’on pouvait avoir ne s’est justifiée, si la famille n’a subi aucune atteinte, si l’on n’a pas vu le mari et la femme séparés d’opinions, ou la femme désertant son logis pour courir les clubs alors que ses marmots braillent ou que le rôti brûle, si — crainte plus sérieuse — on n’a pas vu les suffrages féminins modifier l’orientation politique, en revanche on a pu mesurer les bienfaits de leur immixtion dans la vie publique.

Le régime parlementaire s’en est trouvé assaini du coup, relevé comme niveau moral. Peut-être le rigorisme des femmes australiennes a-t-il été un peu excessif dans son traditionalisme, puisqu’elles n’ont admis comme candidats que des époux et des pères de famille irréprochables, excluant ainsi de la vie publique quelques personnalités de valeur dont la vie privée était indépendante. Mais ce sont là excès où le mieux est l’ennemi du bien. Cela se tassera. Les femmes deviendront de plus en plus libérales, affranchies des dogmes rigoureux ou des morales trop étroites. Ce qu’elles ont fait déjà est admirable.

On ne le saura jamais assez. On ne le dira jamais trop. Elles ont conquis par là pour leurs sœurs de tous pays le bulletin de vote mondial.

Paul Margueritte

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Journal de Fernand Xau, 1892 - 1944

SUR LE MÊME THÈME

Retronews « L'esprit scientifique »
Retronews Quand l’école « rendait les enfants malades »
Retronews Épidémie et découvertes scientifiques: la leçon de Pasteur

Dans le magazine
BOOKS n°107

DOSSIER

Et maintenant ? Le débat sur la croissance

Littérature

Seconde Guerre mondiale : peut-on être juif et hongrois ?

par Ildikó Józan

Société

Quand on est con, on est con

par Anthony Daniels

En librairie

J'ai épousé un espion

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.