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« Voulez-vous aller en Palestine ? »


Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a annoncé, mardi 10 septembre, son intention d’annexer la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, s’il remporte les élections législatives du 17 septembre.

Il y a 90 ans, pour savoir ce que les Juifs pensaient de la Palestine, Albert Londres a sillonné lEurope, écrivant une série de reportages pour Le Petit Parisien (ensuite réunis en volume sous le titre Le Juif errant est arrivé). Dans cet épisode, paru le 17 octobre 1929, il se rend dans un village de Bukovine, en Roumanie, où bien qu’il n’y ait ni mer ni fleuve on y voit de belles images de paquebots dans les agences de voyage.

 

Czernowitz est la capitale de la Bukovine ; La Bukovine étant devenue roumaine, Czernowitz s’appelle aujourd’hui Cernauti. C’est une ville à pic. On l’atteindrait plus rapidement en avion qu’en chemin de fer, non à cause de la rapidité de l’avion, mais de la position de la ville, qui est plus près du ciel que de la terre. C’est une ville qui n’a pas peur. Perdue au milieu des terres, elle se prend pour un port de mer. Vos pieds doivent être bien calés dans vos chaussures pour ne pas broncher d’un pas devant le spectacle qu’elle vous offre. C’est Hambourg sans Elbe, ou Marseille moins la mer. Cernauti n’a pas d’eau, même une goutte, mais elle possède toutes les compagnies de navigation du monde.

La première que j’ai rencontrée était le Lloyd Sabaudo. Deux monstrueux paquebots aux bouts de l’enseigne invitaient aux longues traversées. J’ai d’abord pensé que le Lloyd Sabaudo était un peu fou, ou bien que son affiche était la conséquence d’un vœu, un ex-voto de rescapés peut-être ? Et j’ai continué mon chemin, croisant un juif pour un paysan moldave. Puis j’aperçus à la hauteur d’un premier étage Norddeutscher-Lloyd-Bremen-Amerïka. Que de rescapés dans ce pays ! Plus loin Hambourg-Amerika Linie. Je fus sur le point d’arrêter un citadin pour lui demander des explications. Les enseignes ne m’en laissèrent pas le temps. Coup sur coup surgirent la Cunard Line et le Canadian Pacific. Vous auriez dû me voir, à ce moment, pour conserver une idée d’un type épaté. Ce n’était pas des ex-voto des bureaux s’ouvraient en-dessous, de beaux bureaux, des Birou di Voïag, avec tout ce qu’il faut pour expédier un homme au bout de la terre. Puis, peintes au-dessus des flots atlantiques, trois énormes initiales, N. G. I. Navigation Générale Italienne. La Royal Mail Line rencontrée plus loin ne me fit plus beaucoup d’effet. Je marchais en pensant que la France était tout de même plus raisonnable. On n’installe pas des compagnies de navigation au sommet d’une montagne d’où l’on n’aperçoit que des mers de glace. Le bon sens, me disais-je, est réellement la qualité maîtresse du Français. Si certains dons nous font défaut, nous avons l’esprit bien balancé. « Hé fit Ben qui, sans piper, écoutait mon monologue et, de son doigt, il me montrait La Transat compagnie française, Brésil, Argentine, Uruguay.

Pour répondre à une telle provocation, il ne me restait qu’à partir sur-le-champ tendre un calicot au milieu du Pacifique en faveur des Alpes bernoises, lépontiennes et bergamasques

Le clou, c’était que les Birou di Voïag ne chômaient pas, la foule, sous le froid, attendant à leurs portes comme les passionnés de Manon sur le trottoir de l’Opéra Comique. Ces futurs voyageurs étaient des montagnards, avec un paletot de peau de mouton et un bonnet pointu de faux astrakan. Vus de dos ils ressemblaient à des membres du Ku-klux-klan. Ruthènes, Petits-Russiens, Moldaves, ils rêvaient, patiemment, devant les affiches magiques du Canada ou de l’Argentine. Les grandes affaires ne vivent pas que de la richesse ; la misère a créé, ici, ces succursales des compagnies de navigation. Les terres qui ne payent pas remplissent les bateaux.

Devant l’Atlantic, un juif qui mâchait sa moustache contemplait avec mélancolie les heureux émigrants. Il faisait le gueux reniflant des relents de cuisiner. Ben lui demanda s’il partait lui aussi. D’un triste revers de main, le juif chassa une si belle espérance. Mais il ne bougea pas. Il avait la mine de Charlot voyant s’éloigner le cirque.

Sur 140.000 habitants, Cernauti compte 80 000 juifs ; et sur 100 commerçants, 92 commerçants juifs. Au-dessus des portes, les mêmes noms qu’à Withechapel, Prague, Orodea-Mare, Kichinev. Toujours des Goldenberg, des Landau, des Wolf, des Nathan, des Salomon, des Jacob et quelques terminaisons du cru, des noms en ich, en wiez, n’ayant pas encore traversé l’Europe. Nous allions dans la strada Regina-Maria. Les boutiquiers juifs tendent l’amorce dans la rue. Sur des tringles de fer, se balancent des petits paletots, des chapeaux, des chaussures, des caleçons, des gants. Les rues ont l’air d’être les couloirs d’une fantastique armoire vestimentaire dont les vêtements, aidés par le vent, secoueraient leurs puces sur le passant…

Ne croyez pas que vous ayez affaire à deux hommes voguant l’aventure. Nous savons clairement, Ben et moi, où vont nos pas. Ils vont chez Sassner. Les Sassner ne sont pas de nos amis jamais ils n’ont entendu parler de nous, et nous n’avons entendu parler d’eux que depuis une heure. Mais j’ai recommandé à Ben d’être très poli et de me présenter comme un homme d’une extrême douceur ainsi, peut-être ne nous mettront ils pas à la porte.

Ces Sassner sont de retour de Palestine. Ils vont jouer, pour la première fois devant nous, les sionistes écœurés.

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Voilà leur boutique. Le quartier n’est pas mal, avec la grande synagogue lui servant de toile de fond, mais la boutique est, en bois, et Mme Sassner, que j’aperçois de la rue, a froid. Elle est ficelée dans un châle qui, visiblement, ne la réchauffe pas. Elle vend des harengs et des croissants saupoudrés de graines de pavot. Avant l’aventure, les Sassner possédaient un vrai magasin, strada Regina Maria, et vendaient de la fourrure. De la peau de loutre à la peau de hareng, quelle déchéance ! Mme Sassner eut d’abord une désillusion. Nous n’étions pas des acheteurs. Mais Ben ne tarda pas à s’emberlificoter dans un yiddish de jour de sabbat.

– Elle me dit, fit Ben, de ne pas y aller.

– Ce n’est pas ce qu’il faut lui demander. D’abord, pourquoi est-elle partie, elle, sa sœur, son époux et ses deux enfants ?

– Elle dit que le mari a décidé parce que le mari est un peu illuminé. Elle ajoute que tous les jeunes gens sont aussi illuminés et qu’il faudrait battre ceux qui leur mettent la Palestine en tête.

– Où étaient-ils installés ?

– A Tel-Aviv !

– S’ils y vendaient des fourrures, je comprends tout !

– Non ! Ils s’étaient mis fryser. Elle, les enfants, la sœur, le mari, tous coupaient les cheveux et les barbes, mais il y eut bientôt autant de fryser que de barbes. Et puis ils n’ont pas été les seuls à revenir. Il en partait, dit-elle, plus qu’il n’en arrivait. Elle dit que la Palestine c’est bien pour les très riches ou les très pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre et ceux qui n’ont plus besoin de gagner.

– Demandez-lui ce qu’elle fait de l’idéal.

– Elle dit… Mais vous avez compris, fit Ben.

En effet, de la main, elle nous désignait ses harengs. L’idéal de son époux avait sombré dans la saumure ! Sassner mâle fit son apparition. Il ne partageait pas l’amertume de son épouse. La Palestine avait été contre lui, mais il n’était pas contre la Palestine. Il défendit assez bien l’idée qu’une victoire est surtout remportée par des morts et des blessés.

– Demandez-lui s’il savait que le sionisme est basé sur l’agriculture et non sur le commerce.

L’ex-coiffeur de Tel-Aviv ne l’ignorait pas Mais sa foi avait manqué de force pour le courber vers le sol. Il avait voulu faire du sionisme à bon compte. Et il conclut que le retour des Sassner ne prouvait rien contre Théodore Herzl. Une femme juive est respectueusement soumise à son mari, aussi Mme Sassner ne leva-t-elle pas les épaules.

Da là, les deux compères que nous étions, partirent pour d’autres boutiques. Nous-entrerons, dis-je à Ben, et vous, demanderez sans préparation « Voulez-vous aller en Palestine ? »

Nous franchîmes le seuil de Jacob Isler, peintre d’enseignes. Il achevait en lettres bleues la commande d’un M. Samuel Mandula. Penché sur le panneau, il semblait, pour aller plus vite, peindre une lettre avec son pinceau, une autre avec sa barbe. Ben lui envoya la formule à bout portant.

Jacob lsler se leva et d’abord ne répondit rien. Il jeta un regard inquiet dans la rue, craignant sans doute que nous eussions amené du renfort. Puis il demanda : – De quelle organisation êtes-vous ?

– C’est pour savoir combien Cernauti pourrait fournir d’émigrants.

– Est-ce de la part du gouvernement roumain ?

– Non, c’est une affaire intérieure

Juive.

Jacob Isler déclara se trouver bien ici.

– Vous avez pourtant, à votre mur, le portrait, de Théodore Herzl.

– Mais, fit-il vivement, ce n’est pas défendu !

– Alors, vous ne voulez pas aller en Palestine ?

– Non ! Je suis trop vieux.

Le pinceau à la main, Jacob Isler, sur le pas de son atelier, suivit des yeux les mystérieux ambassadeurs.

Bela Polak, libraire. Nous entrons.

Chalom ! fit Ben.

Chalom !

On feuillette de vieux Talmud. J’achetai même le Zohar, le livre de la splendeur. Le libraire reconnut alors qui, nous étions des cabbalistes. Il en était un. Dieu demandait à être aimé dans la joie, dans l’extase, à travers le vin, les danses, les chants et non dans l’ascétisme. Nous lui certifiâmes que c’était bien notre opinion. Ensemble, nous daubâmes sur le Gaon de Vilna, qui jeta l’anathème sur un si beau livre, et je poussai Ben du coude. Il lâcha la formule. Le libraire branla la tête, éventant sa poitrine de sa barbe. Il répondit que l’affaire des juifs n’était pas l’affaire des hommes. On pouvait évidemment aller en Palestine, mais aucun signe ne l’avait encore ordonné. Le rassemblement d’Israël n’avait pas sonné. Il resterait à Cernauti. Le pain blanc du sabbat n’y était pas trop difficile à gagner. Quant aux persécutions morales, l’esprit d’un juif devait en connaître suffisamment le goût pour ne pas s’en étonner.

Nous sortîmes, mon Zohar sous le bras. Juda Fried était horloger. On le voyait, du trottoir, la tête penchée sur l’établi et taquinant le ressort d’une montre de dame. Il faisait encore, ce jour-là, vingt-six sous zéro. L’attrait d’un intérieur nous fit pousser la porte de Judo Fried. Un portrait de Théodore Herzl pendait au milieu des pendules.

Chalom !

Chalom !

Ma montre ne marchant jamais, je la mis tout naturellement dans la main du spécialiste. Et je priai Ben de la lui recommander, car j’allais faire un grand voyage, je partais pour Jérusalem. Au nom de Jérusalem, un second ouvrier leva le nez, un jeune homme. Puis il parla à Ben. Et le père se mêla à l’entretien. Juda Fried expliqua que son fils avait la tête tournée par le sionisme. Il avait acheté le portrait de Herzl.

-Dites-lui que j’emmène son fils s’il le veut.

Un souffle de colère fit onduler la barbe de l’horloger en chef. Son fils n’irait pas là-bas, jamais.

– Et quand il aura grandi ?

– Alors, l’idée sera loin.

Juda Fried nous regarda ensuite sans amitié. Il nous avait pris pour des Haloutzin. Certainement, il sabotera ma montre.

Dans la boutique d’un marchand de saucissons de cheval, nous avons rencontré M. Salomon R. Un vieillard était assis près du poêle. C’était lui. Au son du français, il se leva et nous dit : Je vous salue, messieurs !

Salomon R. était rasé et tristement vêtu. La misère et la philosophie accompagnaient dignement sa personne. Il nous dit que notre rencontre dans ce pays si peu fréquenté le rendait heureux parce qu’il avait longtemps habité la France. Zadoc Kahn fut un ami de son père, lequel était grand rabbin de Francfort. Lui, avait vécu à Paris comme un vrai Français, puis longtemps à Vienne. Il finissait ses jours incertains à Cernauti, la communauté juive, en souvenir du passé des siens, ayant bien voulu le secourir. Il répéta :

Je vous salue bien ; puis-je ainsi remercier la France. Une longue vie, messieurs. Soixante-treize ans mais ni Français, ni Allemand, ni Roumain, toujours juif.

– Peut-être pourriez-vous alors aller en Palestine ?

– Messieurs, j’ai mis soixante-treize ans à charmer les Européens ; à d’autres de charmer les Arabes !

Albert Londres

 

LE LIVRE
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Le Petit Parisien de Louis Andrieux, 1876-1944

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