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« Vrais policiers, faux policiers »


Le métier de policier fait-il encore rêver ? Entre les sondages visant à déterminer si les Français ont confiance dans leur police, les appels à manifester contre les violences policières et les protestations des policiers eux-mêmes, il y a de quoi en douter.

Pourtant cet article du Petit Journal du 23 juillet 1933 rappelle l’indubitable pouvoir d’attraction de cette profession : qui n’a pas joué au policier dans son enfance ? Mais lorsque les adultes s’y mettent, cela donne des « faux policiers » parfois encore plus redoutables que les vrais. Le reporter Maxime Cormier est parti sur leurs traces…

Verion ne fut pas trop étonné quand, un soir, il fut abordé à son poste de contrôleur à la gare de Pantin par un quidam d’aspect correct qui lui dit :

— Je suis inspecteur de la sûreté. Laissez-moi passer. J’ai mission de rechercher les « clochards » qui couchent dans les wagons abandonnés sur les voies de garage.

C’était plausible. En outre, le personnage avait vaguement exhibé une carte. M. Verion laissa passer. L’homme s’en alla parmi les voies. Il réveilla des pochards assoupis, de pauvres hères, et les invita à vider leurs poches. Habitués à toutes les vicissitudes, ils obéirent. L’« inspecteur » avait déjà radié ces tristes dépouilles, quand M. Verion, qui l’observait de loin et l’avait suivi, eut un soupçon. Il prévint la police locale. Des agents — des vrais — intervinrent. Ce ne fut pas long. À leur vue, l’« inspecteur » tenta de décamper. Rattrapé et empoigné il fut conduit, tout marri, au commissariat proche. M. le commissaire Love l’interrogea. L’homme déclina son identité : Roger Sanchet, 29 ans, sept fois condamné. Ce n’est qu’un tout petit fait-divers de plus.

Une étrange attraction

Seulement, il illustre une catégorie très particulière de malfaiteurs et même — et surtout, peut-être-— d’individus qui ne sont pas toujours des malfaiteurs.

Il y a tous les jours, dans Paris, une bonne centaine de faux policiers qui exercent leur fallacieuse profession. Pourquoi ? Par intérêt, pour faire des dupes ? Souvent. Pas toujours. Il y a les faux policiers désintéressés. Ceux-ci méritent évidemment une mention toute particulière. Leur cas constitue une sorte de psychonévrose bien connue des neurologues. Le métier de policier exerce une attraction particulière, et sans doute louable en soi, à l’égard de beaucoup d’hommes. D’autres professions ont également ce privilège. Il y a de faux acteurs, de faux avocats. Il y a aussi, il faut le dire, beaucoup de faux journalistes.

Combien de gens se font passer pour les titulaires d’une profession qu’ils envient ! Il arrive que le faux policier soit seulement un garçon qui aurait voulu et qui n’a pas pu devenir un vrai policier. C’est peut-être un excellent serviteur qui a manqué sa vocation.

Chaque fois qu’un crime est commis, on voit surgir sur les lieux du crime, à la porte de l’immeuble du drame, au pied du mur derrière lequel il s’est passé quelque chose, quelque personnage qui prétend appartenir à l’administration policière.

Mais le cas le plus fréquent est celui du policier amateur qui prétend savoir, deviner, expliquer, déduire… Combien de gens sont indicateurs de police ou tentent de le devenir par amour de la profession !

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Ceux de la « Secrète »

Une locution ou, plus exactement, une croyance populaire, désigne certains personnages qui paraissent louches ou mystérieux : « Il est de la secrète ! » « La secrète » est restée encore pour d’aucuns une énigme sombre. En vérité, et on le sait, il y a dans tous les milieux des gens exerçant les professions les plus diverses, les plus inattendues, qui fournissent des renseignements à la police. Elle a besoin de ces coups de sonde dans les mondes différents qui composent la société. L’intérêt général l’exige. Mais quels sont ces « indicateurs » parfois bénévoles ? Il existe à la préfecture de police, ainsi qu’à la sûreté générale, des dossiers où sont classées toutes les lettres de personnes qui demandent à servir à titre d’auxiliaire dans la grande armée policière. Qu’il serait intéressant de lire et de connaître ces missives singulières qui ne sont pas toutes dictées par le désir d’une prébende ou le besoin de dénonciations malicieuses ! Mais du moins a-t-il été permis à l’auteur de ces lignes de pénétrer sinon le secret du fait, au moins celui du chiffre. Une statistique est là, qui démontre l’attrait d’une profession qu’on croit romanesque et pareille aux aventures policières des auteurs. On sait mal que les policiers sont aussi des bureaucrates.

Chaque jour, cinq cents lettres environ, partant de tous les coins de la France, et aussi de l’étranger, apportent des propositions de ce genre. Mais le fait n’est pas nouveau.

En 1871, lors de la proclamation de la République, le peuple envahit la préfecture de police et elle livra ses dossiers aux maîtres de la Révolution. Alors, les lettres de demandes de services furent retrouvées et implacablement publiées. Il s’agissait surtout, il est vrai, d’offres de renseignements et de dénonciations politiques. Ici, c’était un étudiant qui proposait de vendre des renseignements sur ses camarades de Faculté. Là, c’était un commerçant qui voulait renseigner le pouvoir sur les opinions de sa clientèle. Un médecin exposait que sa profession le faisait pénétrer dans tous les milieux et lui permettait d’en surprendre les secrets. Cette publication causa de retentissants scandales. On signala de terribles représailles et de sanglantes vengeances. Mais, dans le même temps, des amis du gouvernement nouveau offraient leurs services contre les partisans de l’ancien régime. Ces dénonciateurs étaient très probablement les mêmes. Plus que la foi politique, l’amour du métier de police les animait.

Offres de service

On comprend qu’il n’ait pas été possible au reporter de jeter un regard professionnellement indiscret sur de telles lettres d’aujourd’hui, exactement semblables à celles d’antans. L’intérêt véritable, au demeurant, était de savoir quel sort leur était réservé.

L’avouerai-je ? Je pensais, dès l’abord, que c’était la corbeille aux paperasses. L’aimable fonctionnaire qui me renseigne avec prudence m’explique mon erreur.

D’abord, toute lettre qui parvient à la Sûreté ou à la Préfecture est enregistrée et classée. Si elle se réfère à une affaire en cours, elle est jointe au dossier. Si elle est une offre générale de collaboration, elle est versée au service des renseignements. Si l’offre du candidat-indicateur paraît intéressante, celui-ci est l’objet d’une enquête. Il reçoit ensuite, quelquefois, une convocation. Et sa demande peut être agréée.

— À quel prix ?

Mon distingué interlocuteur sourit :

— Il n’y a pas de prix. Tout dépend de la valeur du renseignement donné. Nos services peuvent disposer de crédits, d’ailleurs assez restreints, dès qu’ils sont distribués aux différents services. Ce sont, ni plus ni moins, ces fameux fonds secrets que l’opposition prétend faire supprimer, mais qu’elle s’empresse toujours d’utiliser dès qu’elle est au pouvoir.

On m’explique ceci : le correspondant peut recevoir la récompense que mérite son information. Il faut posséder une longue patience et inspirer une vraie confiance pour être appointé régulièrement, sans cependant figurer dans les cadres du personnel.

J’apprends quelles sont les personnes dont les offres sont immédiatement instruites et le plus souvent acceptées. Ce sont celles qui sont en contact habituel avec le public, surtout avec les publics les plus spéciaux. D’abord, les hôteliers et les marchands de vins, qui sont susceptibles de recevoir ou de surprendre bien des confidences. Il y a également des coiffeurs, et aussi des employés d’administration. Ceux qui vivent sur la voie publique sont acceptés aussi dans cette armée clandestine. Enfin, il est même de hauts personnages, des gens du monde, ou qui, au moins, en ont gardé les apparences, qui apportent les échos scandaleux des salons et des indiscrétions sur la haute société où se glissent des interlopes.

Indicateurs obligatoires

Ceux-ci cherchent des avantages positifs. D’autres cèdent à leur goût. Il en est aussi qui sont policiers par nécessité. Ce sont ceux que le milieu qualifie du nom de « donneurs », singulièrement expressif. L’interdit de séjour, le « smicard », obtiendra la tolérance de la police à la seule condition de livrer ses amis de la veille ou du lendemain. Débat de conscience qui pourrait, en son genre, être cornélien, mais qui, en fait, se résout le plus souvent par une trahison. Il ne faut pas trop croire à cette sorte de loyauté farouche, d’honneur spécial de la pègre. N’accordez nulle vertu à ces âmes pourries. Quelques instants de conversation avec un policier authentique vous enseigneront bientôt le scepticisme à l’égard de l’honneur spécial des malfaiteurs.

Le faux agent des mœurs

Beaucoup de policiers cèdent à une considération assez différente. Eux aussi sont mus par l’intérêt. Mais ils n’attendent rien que d’eux-mêmes. En feignant d’exercer une profession honorable entre toutes, et qui ouvre tant de portes et tant d’âmes, ils savent quels avantages délictueux ils en peuvent tirer.

Le faux agent des mœurs est légion. Il s’adresse de préférence aux débutantes, qui ignorent encore tous les dangers de la carrière galante et qui ne connaissent pas les inspecteurs de leur quartier. En leur montrant une carte quelconque, ou, plus simplement, en abordant les filles « à l’esbroufe », le faux agent des mœurs arrive à ses fins, qu’on devine. C’est, en somme, une escroquerie aussi malhonnête que tant d’autres.

Exploits de faux inspecteurs

Les faux policiers les plus nombreux sont ceux qui tirent un parti immédiat de leur qualité usurpée. Le coup classique, assez difficile à réussir, consiste à exécuter une « descente » dans un hôtel louche. Il n’y faut, en somme, qu’une fausse carte. Il est des officines qui en fabriquent et qui en vendent. Ce n’est jamais qu’une affaire de cartons, d’impression et de cachets.

Au quartier de la Chapelle, récemment, trois « inspecteurs », dont l’un montra une carte en règle, d’apparence, se présentèrent au « tôlier » rudement réveillé et, « à l’estomac », perquisitionnèrent dans les chambres en réveillant les locataires. Après leur départ, on constata des vols de numéraire, de porte-monnaie et de portefeuilles consécutifs aux fouilles. Réclamations et plaintes à la Préfecture. Et découverte de la vérité. Aucune descente, aucune perquisition n’avait été ordonnée ce jour-là.

Autre tentative, infructueuse celle-ci. Dans un hôtel meublé, une locataire était réputée posséder des joyaux de prix et volés. Un jour quatre policiers se présentent porteurs d’un mandat de perquisition. Grand émoi. On appelle le patron de l’hôtel, qui, mieux renseigné, garde son sang froid. Il ferme la porte et ouvre les fenêtres pour crier au voleur ! Les quatre faux policiers, leur faux mandat de perquisition en main, sont arrêtés.

Souvent, des concierges voient entrer dans leurs loges des individus qui, toujours, exhibent à demi un carton qu’ils estiment prestigieux et sollicitent des renseignements sur un locataire. Ils se retirent insoupçonnés. La portière, parfois, fait confidence à son locataire de l’étrange visite. Celui-ci est, d’habitude, plus au moins compromis dans une quelconque affaire. Alors, il ne s’étonne plus lorsqu’un « inspecteur » vient le visiter à domicile.

— Il s’agit, dit le policier, d’une enquête. Il a tiré de sa poche du papier à en-tête impressionnant. Et, après quelques mots d’interrogatoire, il laisse entendre que l’affaire « pourrait s’arranger ».

C’est le classique chantage. La victime, souvent mal renseignée, marche, et est convaincue de la vénalité de braves gens incorruptibles, parce qu’elle a été la victime et la proie d’un astucieux coquin. Des marchands de stupéfiants, des malfaiteurs, professionnellement avertis, cependant, ont été maintes fois dupés par des inspecteurs illusoires.

Détectives privés

II existe enfin le policier privé. II faut bien remarquer que nombreux sont les honnêtes gens qui exercent cette délicate industrie. D’anciens fonctionnaires de la Préfecture ou de la Sûreté honorent une profession souvent utile et bienfaisante.

Des gens distingués, d’anciens magistrats ont ouvert des cabinets de police privée irréprochables. Mais cette profession, comme tant d’autres, plus que beaucoup d’autres, devait avoir ses brebis galeuses.

Parfois, des agences de surveillance, de filature ou de recherches employaient de véritables et authentiques agents de la Préfecture. Ceux-ci possédaient la fonction réelle, la carte officielle qui permettait les enquêtes. Mais une interdiction sévère interdit, sous peine des plus graves sanctions, aux agents du personnel de travailler pour l’industrie privée.

Alors, une profession est née. Celle de détective privé, qui vaut ce que vaut l’homme qui l’exerce et l’officine qui l’emploie.

Le truc qui consiste à se faire passer pour policier véritable, encore qu’il soit le plus pratique et du meilleur rendement, ne va pas sans risques. L’usurpation de fonctions est un délit qui coûte cher. Et cette manoeuvre est un des éléments constitutifs de l’escroquerie.

Un détective privé qui, en louant des chambres d’hôtel sous des noms supposés, se faisait ainsi délivrer de fausses pièces d’identité et se faisait remettre, au guichet de la poste restante des lettres qui ne lui étaient pas destinées, a été récemment condamné à dix-huit mois d’emprisonnement. Il n’a dû cette condamnation, qu’au Palais on a estimée modérée, qu’à ce seul fait qu’il n’avait pas formellement déclaré appartenir officiellement à l’administration de la Préfecture.

En vérité, à côté de l’armée régulière de la police, toujours en guerre contre les ennemis de la société, il y a les francs tireurs qui apportent une aide parfois compromettante. Il y a aussi les traîtres, qui empruntent les signes officiels pour mieux trahir.

Mais il faut penser aussi à cette jeunesse ardente et sportive qui, à une époque trop pratique, rêve encore d’aventure et de mystère. C’est parmi ceux-ci que la Police de demain retrouvera les limiers passionnés et les héros de sa Légende.

 

Maxime CORMIER.

LE LIVRE
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Le Petit Journal de Moïse Millaud, 1863-1944

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