Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités »
par Olivier Postel-Vinay

Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités »

L’histoire le montre : les écarts entre riches et pauvres ne se comblent qu’à la suite de l’effondrement d’un État, d’une pandémie, d’une révolution sanglante ou d’une grande guerre. Le meilleur exemple est celui des deux derniers conflits mondiaux.

olivier postel-vinay Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Olivier Postel-Vinay

© Historica Graphica Collection/Heritage Images/Getty

Y a-t-il moyen de parvenir à l’égalité sans provoquer un bain de sang ? Ici, lors de la guerre civile russe consécutive à la révolution d’Octobre.

Walter Scheidel est un spécialiste autrichien de l’histoire ancienne. Il enseigne à l’université de Stanford, en Californie. The Science of Roman History (Princeton University Press, 2018) est son dernier ouvrage paru aux États-Unis.   Vous estimez que, dans l’histoire, seuls les moments de grande violence ont rendu les sociétés plus égalitaires. Vous identifiez ce que vous appelez « les quatre cavaliers du nivellement », en référence à l’Apocalypse. Dans le monde antique, les deux premiers étaient l’effondrement de l’État et la pandémie. Nous rencontrons les deux autres cavaliers essentiellement au XXe siècle : la révolution et la guerre de masse. Commençons par le dernier, que vous analysez longuement. Comment opère-t-il ? Au cours des deux guerres mondiales, d’énormes dégâts matériels, une fiscalité confiscatoire, une forte intervention des pouvoirs publics dans l’économie, l’inflation et la désorganisation des échanges et des flux de capitaux ont réduit à néant le patrimoine des élites et contribué à une redistribution massive des ressources. En France, un tiers du patrimoine national a été détruit pendant et après la Première Guerre mondiale, et deux tiers pendant et après la seconde. Aux États-Unis, l’impôt sur les biens immobiliers a atteint 77 % en 1941 et le taux s’appliquant à la tranche la plus élevée d’impôt sur le revenu a atteint 94 % en 1944. Ces conflits ont servi de puissants catalyseurs à des réformes égalitaristes, à l’extension du droit de vote, à la syndicalisation et la création de l’État-providence.   Vous vous inscrivez donc en faux contre l’idée répandue selon laquelle les progrès de l’égalité dans les pays occidentaux entre 1914 et les années 1960 sont le résultat de la démocratie et de l’État-providence ? Thomas Piketty aboutit à la même conclusion, quand il écrit, dans Le Capital au XXIe siècle : « Dans une large mesure, la réduction des inégalités observée au cours du siècle écoulé est le produit chaotique des guerres et des chocs économiques et politiques qu’elles ont provoqués et non le produit d’une évolution graduelle, consensuelle et apaisée. Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et non la paisible rationalité politique ou économique. » Beaucoup de personnes aux États-Unis et en Europe se souviennent des décennies d’après-guerre comme d’une période de grand progrès et de bien-être. L’idée de « rendre aux États-Unis leur grandeur » doit beaucoup à cette époque heureuse qui conjuguait prospérité et égalité, et témoigne du désir compréhensible de la ressusciter d’une manière ou d’une autre. Mais il ne faut pas oublier que le carnage et les épreuves de la Seconde Guerre mondiale sont à l’origine de tout le processus. Après les mesures progressistes prises dans le cadre du New Deal, c’est l’effort de guerre qui a donné lieu aux nombreuses lois et mesures fiscales permettant une répartition plus équitable des richesses à venir. Ces retombées positives de la guerre se sont estompées avec le temps jusqu’à ce qu’une nouvelle étape de libéralisation, de mondialisation compétitive et d’évolution technologique fasse de nouveau s’envoler les inégalités. Depuis les années 1980, l’économie continue de croître, mais une part de plus en plus grosse du gâteau est accaparée par les fameux « 1 % » les plus riches.   Pour l’historien, le niveau actuel d’inégalités est-il exceptionnel ? Pas vraiment. La part de revenus détenue par les Américains les plus riches n’a que tout récemment atteint le niveau constaté en 1929. Au Royaume-Uni, avant la Première Guerre mondiale, les 10 % les plus riches détenaient plus de 90 % des richesses ; aujourd’hui, ils n’en détiennent qu’un peu plus de 50 %. Il y a deux mille ans, les plus grandes fortunes privées de l’Empire romain représentaient environ 1,5 million de fois le revenu moyen annuel par habitant : à peu près le même rapport qu’entre Bill Gates et l’Américain moyen aujourd’hui. J’aime bien citer la description que fait le regretté anthropologue Bruce Trigger des pipiltin, les fils des membres de la classe dirigeante aztèque : ils portaient « des ornements de plumes et de jade, vivaient dans des maisons en pierre à deux étages, mangeaient la chair des humains sacrifiés, buvaient en public du chocolat et des boissons fermentées (avec modération), entretenaient des concubines et pénétraient librement dans le palais royal […]. Ils ne payaient pas d’impôts. » Il n’en reste pas moins que la montée actuelle des inégalités, qui a commencé dans les années 1970, a de quoi inquiéter. Dans 26 pays pour lesquels nous disposons de données fiables, la part des « 1 % » dans le revenu total a crû de moitié entre 1980 et 2010 et continue à croître.   Qu’en est-il des trois autres cavaliers de l’Apocalypse ? L’effondrement d’un État n’était pas rare dans l’Antiquité. Tout le monde en pâtissait, mais c’étaient les riches qui avaient le plus à perdre. Vers 600, les grands domaines romains avaient disparu. La chute de la dynastie Tang à la fin du IXe siècle a causé la…
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