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Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités »

L’histoire le montre : les écarts entre riches et pauvres ne se comblent qu’à la suite de l’effondrement d’un État, d’une pandémie, d’une révolution sanglante ou d’une grande guerre. Le meilleur exemple est celui des deux derniers conflits mondiaux.


© Historica Graphica Collection/Heritage Images/Getty

Y a-t-il moyen de parvenir à l’égalité sans provoquer un bain de sang ? Ici, lors de la guerre civile russe consécutive à la révolution d’Octobre.

Walter Scheidel est un spécialiste autrichien de l’histoire ancienne. Il enseigne à l’université de Stanford, en Californie. The Science of Roman History (Princeton University Press, 2018) est son dernier ouvrage paru aux États-Unis.   Vous estimez que, dans l’histoire, seuls les moments de grande violence ont rendu les sociétés plus égalitaires. Vous identifiez ce que vous appelez « les quatre cavaliers du nivellement », en référence à l’Apocalypse. Dans le monde antique, les deux premiers étaient l’effondrement de l’État et la pandémie. Nous rencontrons les deux autres cavaliers essentiellement au XXe siècle : la révolution et la guerre de masse. Commençons par le dernier, que vous analysez longuement. Comment opère-t-il ? Au cours des deux guerres mondiales, d’énormes dégâts matériels, une fiscalité confiscatoire, une forte intervention des pouvoirs publics dans l’économie, l’inflation et la désorganisation des échanges et des flux de capitaux ont réduit à néant le patrimoine des élites et contribué à une redistribution massive des ressources. En France, un tiers du patrimoine national a été détruit pendant et après la Première Guerre mondiale, et deux tiers pendant et après la seconde. Aux États-Unis, l’impôt sur les biens immobiliers a atteint 77 % en 1941 et le taux s’appliquant à la tranche la plus élevée d’impôt sur le revenu a atteint 94 % en 1944. Ces conflits ont servi de puissants catalyseurs à des réformes égalitaristes, à l’extension du droit de vote, à la syndicalisation et la création de l’État-providence.   Vous vous inscrivez donc en faux contre l’idée répandue selon laquelle les progrès de l’égalité dans les pays occidentaux entre 1914 et les années 1960 sont le résultat de la démocratie et de l’État-providence ? Thomas Piketty aboutit à la même conclusion, quand il écrit, dans Le Capital au XXIe siècle: « Dans une large mesure, la réduction des inégalités observée au cours du siècle écoulé est le produit chaotique des guerres et des chocs économiques et politiques qu’elles ont provoqués et non le produit d’une évolution graduelle, consensuelle et apaisée. Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et non la paisible rationalité politique ou économique. » Beaucoup de personnes aux États-Unis et en Europe se souviennent des décennies d’après-guerre comme d’une période de grand progrès et de bien-être. L’idée de « rendre aux États-Unis leur grandeur » doit beaucoup à cette époque heureuse qui conjuguait prospérité et égalité, et témoigne du désir compréhensible de la ressusciter d’une manière ou d’une autre. Mais il ne faut pas oublier que le carnage et les épreuves de la Seconde Guerre mondiale sont à l’origine de tout le processus. Après les mesures progressistes prises dans le cadre du New Deal, c’est l’effort de guerre qui a donné lieu aux nombreuses lois et mesures fiscales permettant une répartition plus équitable des richesses à venir. Ces retombées positives de la guerre se sont estompées avec le temps jusqu’à ce qu’une nouvelle étape de libéralisation, de mondialisation compétitive et d’évolution technologique fasse de nouveau s’envoler les inégalités. Depuis les années 1980, l’économie continue de croître, mais une part de plus en plus grosse du gâteau est accaparée par les fameux « 1 % » les plus riches.   Pour l’historien, le niveau actuel d’inégalités est-il exceptionnel ? Pas vraiment. La part de revenus détenue par les Américains les plus riches n’a que tout récemment atteint le niveau constaté en 1929. Au Royaume-Uni, avant la Première Guerre mondiale, les 10 % les plus riches détenaient plus de 90 % des richesses ; aujourd’hui, ils n’en détiennent qu’un peu plus de 50 %. Il y a deux mille ans, les plus grandes fortunes privées de l’Empire romain représentaient environ 1,5 million de fois le revenu moyen annuel par habitant : à peu près le même rapport qu’entre Bill Gates et l’Américain moyen aujourd’hui. J’aime bien citer la description que fait le regretté anthropologue Bruce Trigger des pipiltin, les fils des membres de la classe dirigeante aztèque : ils portaient « des ornements de plumes et de jade, vivaient dans des maisons en pierre à deux étages, mangeaient la chair des humains sacrifi
s, buvaient en public du chocolat et des boissons fermentées (avec modération), entretenaient des concubines et pénétraient librement dans le palais royal […]. Ils ne payaient pas d’impôts. » Il n’en reste pas moins que la montée actuelle des inégalités, qui a commencé dans les années 1970, a de quoi inquiéter. Dans 26 pays pour lesquels nous disposons de données fiables, la part des « 1 % » dans le revenu total a crû de moitié entre 1980 et 2010 et continue à croître.   Qu’en est-il des trois autres cavaliers de l’Apocalypse ? L’effondrement d’un État n’était pas rare dans l’Antiquité. Tout le monde en pâtissait, mais c’étaient les riches qui avaient le plus à perdre. Vers 600, les grands domaines romains avaient disparu. La chute de la dynastie Tang à la fin du IXe siècle a causé la destruction des richesses de l’élite. Et puis, il y a les grandes épidémies. En de nombreuses occasions, notamment bien sûr pendant la Peste noire, à la fin du Moyen Âge, la pandémie a emporté tant de gens que l’offre de travail s’est raréfiée ; le revenu réel des travailleurs a progressé tandis que le patrimoine financier et foncier de la classe dominante a fondu. En Europe de l’Ouest, les salaires réels ont doublé ou triplé après la Peste noire. Les grandes révolutions, elles, ont essentiellement été un phénomène du XXe siècle : les communistes ont exproprié, redistribué puis collectivisé, dans un processus qui a rivalisé avec les guerres mondiales pour ce qui est du nombre de morts et de la souffrance humaine. Si vous êtes Lénine ou Mao et que vous expropriez tous les riches, souvent en les assassinant, et si vous nationalisez tout, vous planifiez une économie dans laquelle vous fixez tous les salaires et les prix. C’est un processus extrêmement invasif, mais, si vous ne vous intéressez qu’à l’égalité, c’est un moyen rapide d’y parvenir.   Votre livre couvre des millénaires. Mais les choses ont forcément évolué au fil du temps… Bien sûr, mais moins qu’on pourrait le penser. Ce sont les sources des inégalités qui ont le plus changé. Avec le passage à l’agriculture et à l’élevage après le dernier âge glaciaire, nos ancêtres ont créé des richesses matérielles qui ont pu être transmises aux générations suivantes, permettant à certaines familles de sortir du lot. Plus tard, lorsque des États et des empires sont apparus, se sont étendus et ont accru leur pouvoir, les élites se sont rempli les poches avec les profits issus des emplois publics, de la corruption, de la coercition et du pillage. Même si ce sont encore des pratiques courantes dans certaines régions du monde, en Occident, les gains tirés de l’activité économique ont peu à peu remplacé ces formes d’enrichissement archaïques. Mais, en dépit des changements qui se sont produits au fil du temps, les chocs violents sont restés le plus puissant mécanisme de nivellement.   N’y a-t-il pas moyen de réduire les inégalités sans provoquer des souffrances et un bain de sang ? Sans aucun doute. Mais, pour une raison ou une autre, ces facteurs n’atteignent souvent pas le but visé. Les riches peuvent subir les conséquences d’une crise économique pendant quelques années, mais leur situation n’en pâtit pas généralement à long terme. La crise de 1929, qui a réduit les inégalités et induit des mesures progressistes aux États-Unis, fait figure d’exception. Cela peut sembler surprenant, mais un régime démocratique ne garantit pas à lui seul une distribution plus équitable du revenu et de la richesse. Pas plus que la croissance économique. L’éducation joue indéniablement un rôle important en appariant l’offre et la demande de compétences sur le marché du travail. Malgré tout, l’histoire montre que tous ces facteurs n’ont vraiment joué que dans le contexte ou le sillage de chocs très violents, comme les guerres mondiales. Les réformes agraires réussies, qui revêtaient une importance cruciale dans les sociétés préindustrielles, ont aussi été bien souvent le produit d’une guerre, d’une révolution ou de la crainte d’un conflit violent.   Tout le monde ne souscrit pas à votre thèse. En rendant compte de votre livre dans une revue spécialisée, le sociologue Michael Mann rappelle que les idées qui devaient plus tard fonder les social-démocraties étaient déjà bien établies et certaines d’entre elles déjà appliquées avant la Première Guerre mondiale. Et d’autres réformes ont été entreprises dans l’entre-deux-guerres. Il écrit : « Les deux guerres ont effectivement réduit les inégalités, mais d’autres forces étaient à l’œuvre pendant toute la période. » Que lui répondez-vous ? Dans l’idéal, il faudrait pouvoir comparer notre monde, marqué par les deux guerres mondiales, avec un monde dans lequel le XXe siècle se serait déroulé sans catastrophe majeure. Ce serait la seule façon de constater jusqu’à quel point les inégalités auraient pu régresser en l’absence de chocs violents. En pratique, il est impossible de démêler cette évolution potentielle de l’effet de ces désastres. Il est bien sûr indéniable que le droit de vote, les syndicats et l’éducation de masse ont précédé la Première Guerre mondiale, et il est probable qu’ils auraient contribué d’eux-mêmes à réduire les inégalités. En même temps, il est difficile d’imaginer comment les écarts de revenu et de richesse auraient pu à ce point se resserrer si la guerre et les révolutions n’avaient pas eu lieu. La question n’est pas de savoir si d’autres facteurs ont contribué à une égalité accrue – ce qui a sûrement été le cas –, mais quel est leur poids relatif et si (et comment) ils auraient pu agir en temps de paix. De toute évidence, ces chocs violents ont joué un rôle essentiel dans le bouleversement qui s’est produit, même s’ils l’ont fait pour une part en amplifiant considérablement des dynamiques de long terme.   Vous écrivez : « Il ne fait aucun doute que, dans une bonne partie de l’Europe continentale, où un haut niveau de développement économique va de pair avec une répartition plus équitable du revenu disponible, les inégalités réelles sont beaucoup plus faibles qu’elles ne l’étaient avant les deux guerres mondiales ; en général, une redistribution massive vient compenser le haut niveau d’inégalités dû au marché. » Or la dernière guerre est loin derrière nous à présent. La redistribution ne peut-elle être aussi un « grand niveleur » ? La redistribution est sans nul doute un mécanisme de nivellement. Mais il faut se rappeler qu’elle n’a vraiment commencé qu’à l’issue des guerres mondiales. Nous continuons à bénéficier de ce changement, qui assure que les inégalités après impôts et transferts sociaux sont considérablement plus faibles qu’elles le seraient sans eux. Ces mécanismes ont prouvé leur résistance au temps. Mais nous ne devons pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles ils sont nés. Pour des régions qui n’ont pas connu d’épisodes aussi violents, comme l’Amérique latine, il a été beaucoup plus difficile de mettre en œuvre des politiques redistributives sur une large échelle.   Faut-il en conclure qu’il n’y a guère d’espoir pour l’avenir ? Quelles sont nos chances de revenir à une distribution plus équitable des revenus et de la richesse ? Ma réponse ne va pas plaire à grand monde. Les mécanismes traditionnels de nivellement, les « quatre cavaliers », sont pour l’instant en sommeil. Le progrès technologique a rendu la guerre de masse moins susceptible de se produire à l’avenir, il n’y a pas de grande révolution à l’horizon, les États sont beaucoup plus stables que par le passé et la génétique contribue à écarter le risque de nouvelles pandémies. C’est une bonne chose – personne ne peut raisonnablement souhaiter la mort et la destruction simplement pour créer plus d’égalité. Mais, pour l’heure, nous n’avons pas trouvé de moyens de nivellement pacifiques aussi puissants. Et, pour aggraver les choses, plusieurs tendances actuelles sont à même de creuser encore les inégalités : la mondialisation, le vieillissement des sociétés occidentales, la pression qu’exerce l’immigration sur la solidarité sociale et les politiques redistributives, ainsi que les techniques de plus en plus perfectionnées d’amélioration génétique et cybernétique du corps humain. À moins d’un bouleversement majeur ou d’une politique de l’égalité entièrement nouvelle, nous nous apprêtons selon toute vraisemblance à connaître une longue période de clivage très marqué entre riches et pauvres.     — Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay. Certaines questions et réponses ont été en partie reprises d’un entretien paru sur le site des éditions Princeton University Press.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century de Walter Scheidel, Princeton University Press, 2017

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