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« Nous vivrons tous un jour à Kochland »

Charles Koch a bâti son empire industriel et sa fortune dans la plus grande discrétion. Une enquête sur ce milliardaire libertarien révèle ses puissants leviers d’influence.

Que sait-on du groupe Koch Industries ? En France, presque rien. Aux États-Unis, étonnamment, pas beaucoup plus. Car cette entreprise fami­liale non ­cotée en Bourse prospère en toute discrétion, et son PDG, Charles Koch, aujour­d’hui octogénaire, se tient éloigné des feux des projecteurs.

La société pétrolière cofondée en 1940 par son père, Fred Koch, à Wichita, au Kansas, est pourtant devenue au fil des décennies un mastodonte, un conglomérat tentaculaire, rappelle The New York Times. Des énergies fossiles à la chimie en passant par les ­engrais et les pesticides, le textile, la papeterie et le négoce, « Koch Industries s’est infiltré dans tous les aspects de la vie quotidienne, engrangeant des milliards de dollars », et gagnant au passage auprès de ses détracteurs le ­surnom de « ­Kochtopus », la pieuvre Koch.

Pour écrire Kochland, le journaliste économique Christopher Leonard a passé près de dix ans à se documenter et à interviewer des connaisseurs de la maison – les dirigeants de Koch Industries ne se sont pas montrés très coopératifs, même si le PDG a daigné lui accorder un entretien. Leonard raconte dans son livre comment Charles et son frère David, décédé en août dernier, ont transformé l’affaire familiale en une société si rentable qu’à eux deux, souligne The New Yorker, « ils ont amassé quelque 120 milliards de dollars, soit plus que Jeff Bezos, patron d’­Amazon, et Bill Gates, fondateur de Microsoft », les deux premières fortunes mondiales.

L’histoire d’une entreprise qui a réussi ? Pas seulement, car les enjeux, au fond, sont politiques. Comme l’écrivent aussi bien The Washington Post que The New York Times, les frères Koch exercent « une énorme influence sur la vie économique et politique américaine ».

Dans Dark ­Money (2016), la journaliste du New Yorker Jane Mayer avait déjà dévoilé le lobbying tous azimuts qu’exerce Koch afin de ­peser sur la ligne du ­Parti républicain. Kochland apporte de nouveaux éléments. Avec son frère David, Charles a « généreusement financé des élus républicains, des cercles de réflexion et des groupes de pression tels qu’Americans for Prosperity et cherché à infléchir ou à bloquer des textes législatifs qu’il considère comme une entrave à ses activités et à l’économie en géné­ral », résume la journaliste économique ­Suzanne Goldenberg dans The Washington Post. L’enquête au long cours de Leonard peut se lire, note-t-elle encore, comme « une chronique du capitalisme américain au XXIe siècle ».

Excellente connaisseuse de l’entreprise, Jane Mayer salue pour sa part dans The New Yorker les révélations de son confrère sur le rôle joué par Koch pour empêcher toute action publique contraignante en matière d’émissions de gaz à effet de serre, et ce dès le début des années 1990. Surtout, Leonard dissèque méti­culeusement ce qu’il appelle « l’utopie de Charles Koch », à savoir « une économie de marché aux mains des familles », note Andrew Edgecliffe-Johnson dans le Financial Times. Chez le patron du groupe, management, vision du monde et lobbying sont étroitement mêlés ; l’idéologie libertarienne se combine avec la recherche du profit.

Son père, Fred, hostile à l’intervention de l’État dans l’économie, fut également en 1958 l’un des fondateurs de la John Birch Society, un groupe de défense d’intérêts très à droite. Charles, lui, a mis au point une méthode de management fondée sur la concurrence instillée à l’intérieur même de l’entreprise, le « management axé sur le marché », censé libérer les énergies et tailler dans les coûts.

Et ce, au prix d’un apprentissage digne d’une « société secrète », indique le quotidien de la City. Au prix également de l’écrasement des syndicats et de spectaculaires entorses aux normes en matière de sécurité et d’environnement, qui ont valu à Koch des amendes record, dont une de 30  millions de dollars.

Koch n’avait pas soutenu Trump, pas assez libre-échangiste, mais il s’est adapté sans trop de mal, note Leonard, au nouveau contexte politique. Comme le relève le Financial Times, l’industriel semble convaincu que « nous vivrons tous un jour à Kochland ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Kochland: The Secret History of Koch Industries and Corporate Power in America de Christopher Leonard, Simon & Schuster, 2019

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