Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour préserver l’indépendance de Books !

79, année névrotique

Révolutions en Iran et au Nicaragua, invasion soviétique de l’Afghanistan, arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher… Autant d’événements fondateurs qui expliquent notre présent.

On a coutume de voir en 1989 un tournant, la fin du XXe siècle, pour certains. Mais le vrai tournant n’a-t-il pas en réalité eu lieu dix ans plus tôt ? C’est ce que suggère l’historien allemand Frank Bösch dans son ouvrage Zeitenwende 1979. Als die Welt von heute begann (« Le tournant de 1979. L’année où le monde d’aujourd’hui a commencé »). À l’appui de sa thèse, l’auteur passe en revue dix événements dont les répercussions se font toujours sentir. Certains sont restés dans les mémoires : le retour de l’ayatollah Khomeyni en Iran ou l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques. D’autres, comme la visite de Deng Xiaoping à Washington, ont été un peu oubliés. Cette visite était pourtant la première d’un chef d’État chinois aux États-Unis et elle marqua, selon Bösch, le début de l’ouverture de la Chine à l’économie de marché. Sont abordées aussi la visite du pape Jean-Paul II en Pologne (qui contribua à fissurer le rideau de fer), la chute de la dictature des Somoza au Nicaragua, la crise des boat people vietnamiens, l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, la première Conférence mondiale sur le climat ou encore la diffusion de la série Holocauste (qui fit prendre conscience aux Allemands que Hitler n’avait pas agi seul mais avait été aidé par un large pan de la population allemande). À vrai dire, cette thèse n’est pas exactement nouvelle. Il y a dix ans déjà, dans la revue
>Foreign Policy, le journaliste américain Christian Caryl comparait les biographies de Thatcher, Khomeyni, Deng Xiaoping et Jean-Paul II et les qualifiait d’« étranges rebelles » pour avoir déclenché tous les bouleversements de 1979. Il en a tiré ensuite un ouvrage, Strange Rebels, que cite Frank Bösch. Toujours en 2009, l’historien britannique Niall Ferguson expliquait dans Newsweek « pourquoi 1979 compte plus que 1989 ». Et, en Allemagne, le politologue Claus Leggewie publiait dans le Süddeutsche Zeitung un article sur l’« anniversaire de 1979 » intitulé, déjà, « Le tournant ». Mais, en 2019, c’est bien vers Bösch que se tournent des Allemands désorientés, soucieux de comprendre leur histoire – l’hebdomadaire Der Spiegel, notamment, s’intéresse aux « controverses » suscitées par la série Holocauste, qui s’est « heurtée à de fortes résistances ». L’ouvrage, c’est son mérite, permet de mesurer tout ce qui a changé en quarante ans. « Aucun dirigeant politique allemand ne saurait aujourd’hui se rendre dans un État autoritaire sans mentionner au moins pour la forme les “droits de l’homme”. À la fin des années 1970, ce n’était pas le cas », rappelle Franziska Augstein dans le Süddeutsche Zeitung. L’ambassadeur allemand à Managua entretint jusqu’à son remplacement, en 1978, les meilleures relations avec le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza. Après la chute du chah d’Iran, le président Valéry Giscard d’Estaing expliqua au chancelier Helmut Schmidt qu’il espérait vraiment que l’ayatollah Khomeiny allait l’emporter sur la gauche, quelque “dure et sanguinaire” que fût sa victoire. Quant à Schmidt, l’important à ses yeux était que la République fédérale allemande conserve ses liens économiques très lucratifs avec l’Iran. » Reste que la démarche de Zeitenwende 1979 n’a pas convaincu tout le monde. « Selon toute vraisemblance, le livre suit la mode, inaugurée par le 1913 de Florian Illies, des monographies consacrées à une année particulière », juge Günther Nonnenmacher dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. D’une façon plus générale, Nonnenmacher reproche à Frank Bösch le côté artificiel de sa méthode. Certains rapprochements ont heurté. Quel rapport entre la victoire de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et les mouvements de protestation suscités par la fusion du cœur d’un réacteur nucléaire dans la centrale de Three Mile Island, aux États-Unis ? En somme, comment la naissance du néolibéralisme s’articule-t-elle, au juste, avec celle du mouvement écologique ? L’un comme l’autre, écrit Bösch, « pour des motifs certes différents, en appelaient à davantage d’austérité, les uns pour préserver l’environnement, les autres pour assainir le budget ». Comme deux diagnostics de crise, que tout oppose par ailleurs.
LE LIVRE
LE LIVRE

Zeitenwende 1979. Als die Welt von heute begann de Frank Bösch, C. H. Beck

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers Cauchemar bucolique
Bestsellers Le printemps malgré tout
Bestsellers Les meilleures ventes en Italie - Les polars au sommet

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.