Le site est en chantier pour vous permettre de retrouver toutes vos fonctionnalités.

À la conquête du temps

L’écrivain H. G. Wells inaugure à la fin du XIXe siècle une nouvelle conception du temps. Elle ouvrira des pistes d’exploration littéraire et scientifique.

 


Nous vivons une année des plus déroutantes. Et si, pour nous rassurer, nous faisions un petit bond dans le futur ? C’est exactement ce qu’a fait le premier voyageur temporel, le héros du célèbre ­roman d’H. G. Wells La ­Machine à explorer le temps, paru en 1895. Son aperçu de ce qui nous attend n’a rien de réconfortant. Il découvre un monde coupé en deux par les inégalités et une Terre promise à la destruction. Mais là n’est pas l’enseignement principal de son aventure.

Dans Time Travel, le journaliste scientifique James Gleick considère ce roman comme le point de départ d’une nouvelle conception du temps. Avant Wells, d’autres écrivains avaient déjà fait se déplacer leurs personnages à travers l’histoire. Mais ceux-ci « voyageaient » de ­manière accidentelle. Le héros de Wells est le premier à souhaiter traverser les époques, au point de construire une ­machine dans ce but. « Dans son histoire, l’humanité a, par son ingéniosité, conquis le temps. Et c’est cela qui est nouveau », observe John Lanchester dans The New York Review of Books.Nouveau parce que, pendant l’essentiel de l’histoire ­humaine, le temps était cyclique et le changement incrémental. Hier ressemblait à aujourd’hui et aujourd’hui à ­demain. Selon Gleick, l’invention de l’imprimerie a constitué une première étape dans cette redéfinition. En permettant l’enregistrement du passé à grande échelle, le livre marque la différence entre hier et aujourd’hui. Au xixe siècle, la révolution industrielle et toutes sortes d’inventions et découvertes (le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe, l’horlogerie fiable et bon marché, la mise au jour d’artefacts préhistoriques et antiques) augmentent la conscience du temps. Si bien qu’à la fin du siècle philosophes et physiciens s’emparent du sujet.

Quand, dans son roman, Wells parle du temps comme d’une dimension, il préfigure les travaux qu’Einstein publiera dix ans plus tard, en 1905. La ­découverte du savant autrichien, l’espace-temps quadridimensionnel, centrale pour la physique contemporaine, remet en question la manière dont nous percevons le temps. Car s’il est une dimension comme les trois autres, notre passé et notre ­futur sont fixes. La seule chose qui puisse évoluer dans cet espace est notre conscience ; notre libre arbitre n’existe pas. Encore plus contre-intuitif, le temps tel qu’il est défini par les équations du physicien n’a pas de direction. Il peut aller à rebours.

Voilà un nouveau terrain de jeu tentant pour les écrivains. Bricoler la flèche du temps ouvre la voie à toutes sortes de ­paradoxes : le voyageur temporel arrivera-t-il nu à destination, ses vêtements coincés dans le présent ? Si je remonte le temps pour épouser ma mère, suis-je mon père ? Puis-je remonter le temps pour tuer mon grand-père et ainsi prévenir ma propre naissance ?

« Tous les paradoxes sont des boucles temporelles. Elles nous obligent à penser la causalité », écrit Gleick, qui se délecte à ­décrire des récits de science-­fiction tous plus inven­tifs les uns que les autres. « Il se fait un observateur attentif de l’interaction qui existe entre l’imaginaire et la réalité, la façon dont la science et la fiction s’alimentent mutuellement », note Mark O’Connell dans Slate. Jorge Luis Borges anticipe ­ainsi les multivers de la mécanique quantique, alors que les scé­naristes créent des mondes où les journées sont sans fin en jouant avec la théorie des boucles causales fermées du ­logicien Kurt Gödel.

« Si ce livre peut parfois res­sembler à un catalogue assommant de références littéraires et cinématographiques, note ­Anthony Doerr dans The New York Times, il nous rappelle également que la meilleure technique pour voyager dans le temps est la plus ­ancienne que nous ayons : l’art de raconter des histoires. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Time Travel: A History de James Gleick, Pantheon Books, 2016

SUR LE MÊME THÈME

Périscope Du poids des boutons
Périscope Bon voisinage ?
Périscope Sale guerre

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.