A l’école de Tolstoï
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A l’école de Tolstoï

Écrit par La rédaction de Books publié le 22 septembre 2017

Après la diffusion du slogan « Si l’école faisait son travail, j’aurais un travail », le MEDEF s’est dépêché de s’excuser. Mais cette bourde dénote une conception persistante de l’Education nationale comme l’antichambre de la vie professionnelle. Ne dit-on pas toujours aux enfants qu’il faut bien travailler à l’école pour avoir un bon métier plus tard ? Léon Tolstoï disait lui tout l’inverse à ses jeunes élèves. Apprendre à travailler, ils auraient bien le temps quand le besoin se fera sentir. Dans sa préface à la traduction de L’école de Yasnaïa Poliana, Emile Bergerat présente l’établissement hors-norme fondé par l’auteur de Guerre et Paix : une école où les enfants sont rois.

 

« Je suis convaincu que l’école n’a pas à intervenir dans l’éducation, pure affaire de famille ; — que l’école ne doit ni punir ni récompenser, qu’elle n’en a pas le droit ; — que sa meilleure police et administration consiste à laisser aux élèves liberté absolue d’apprendre et de s’arranger entre eux, comme bon leur semble. »

Telles sont les théories que, déjà en 1862, le comte Léon Tolstoï professait — et appliquait — en pédagogie.

Il dirigeait alors, dans la province de Toula et sur son propre domaine, à Yasnaïa Poliana, une école modèle, gratuite et libre, où quarante enfants des deux sexes venaient s’instruire à sa parole et se former à sa bonté. Le livre que nous traduisent aujourd’hui MM. Tseytline et Jaubert est le recueil de trois études consacrées aux observations du maître sur ses élèves. J’imagine qu’il va faire grand bruit en France, car, en Russie, il est déjà populaire.

Je suis de ces philosophes qui estiment que toute la question sociale se réduit à un problème d’éducation. Il serait aisé de prévoir et de prédire le sort d’une génération sur les données pédagogiques de l’instruction qu’elle a reçue. L’esprit de routine, décidément incurable, qui arrête chez nous toute évolution progressiste, nous souffle, de la Sorbonne, de l’absurde latin classique et de l’ensemble de ces institutions universitaires, léguées par le moyen âge, que la vie moderne déborde. Le nouveau ne sort pas de l’ancien, et tant qu’Abeilard continuera à être le grand-maître de l’Université de France, nous resterons à la queue des peuples dans toutes les lices d’initiative et d’investigation. La France a, pour ce double moine d’Abeilard, la tendresse résignée et stérile d’Héloïse au Paraclet.

Renverser de fond en comble notre système de pédagogie nationale, qui ne tire plus de la race que des prêtres, des soldats, des avocats et des photographes, qui l’osera ? Nous en sommes encore à croire que le propre d’une tradition est d’être respectable. Ce qualificatif se colle à ce substantif comme le fer à l’aimant et l’on restaure la Sorbonne ! Pourquoi pas Montfaucon, puisqu’il ne faut rien perdre ? Hélas ! l’exemple du libre examen et de la marche en avant nous vient encore de l’étranger ; tandis que nous trépignons sur place dans le bonnet du double moine, un barine russe affranchit les mougiks et les débarrasse de Cicéron, des cicéronifères, des cicéronicornes, des cicéronivores et de toute la pionerie héréditaire des empêcheurs de vivre, de voir, de savoir et d’être heureux. Et les petits Slaves sont libérés par le comte Tolstoï.

Fortunés petits mougiks, un brave homme de barine est venu, qui leur a dit : « Qu’est-ce que tu fais de tes bras et de tes jambes ? Sur quels objets portes-tu les yeux ? À quelles perceptions appliques-tu ton intelligence éveillée ? De quoi ris-tu, toi qui ris de si bon cœur ? Qu’aimes-tu, toi qui aimes si bien ? » Les petits mougiks lui ont montré des bancs étroits, rangés devant des pupitres noirs, dans une chambre triste, nue, sans air, sans jour, et, tout au bout, un être ennuyeux, menaçant, vitré de lunettes et brandissant une férule, qui traçait sur un tableau d’ardoise des alphabets de langues mortes ! Alors le brave homme de barine les a emmenés se promener dans la campagne, et, chemin faisant, il leur a présenté la nature.

Puis, les ayant conduits à son château, il leur en a ouvert une grande salle dans laquelle il y avait des tas de choses jolies à voir, curieuses à connaître, pratiques à manier, qui sont les outils familiers de la civilisation. « Voilà l’École, leur a-t-il dit, la vraie. Instruisez-vous les uns les autres, selon vos aptitudes et vos goûts, car l’enfant est le meilleur maître de l’enfant. Je laisse la porte ouverte pour ceux qui, obéissant aux lois secrètes de la croissance et du développement, éprouveront le besoin de faire fonctionner leurs organes et de grimper aux arbres pour voir si l’épouvantable Cicéron ne vient pas, avec son pois chiche !… » Et c’est ainsi que s’est fondée l’École modèle de Yasnaïa Poliana, dont ce grand seigneur, ce grand écrivain et ce grand homme fut l’instituteur exemplaire et béni.

Il faut lire, — et vous lirez tous, vous qui avez des enfants ou qui les aimez, — les annales de cette école étonnante, où un poète gentilhomme expérimente la pédagogie libre et mutuelle sur un village de cent feux. Elles sont décisives. Le maître n’y joue d’autre rôle que celui de renseignement permanent, de dictionnaire vivant, accessible à tous, que chaque curiosité consulte ou même néglige, selon le tempérament propre de l’enfant, son caprice ou sa bonne volonté. Oh ! le tempérament, comme Tolstoï le respecte ! Comme il craint de le fausser et de dévoyer les originalités du caractère qu’il annonce ! Autant d’hommes que d’hommes, dit la nature, et la société vit de cette diversité. En voilà un au moins qui ne verse pas dans l’erreur mortelle de la moyenne ! À l’arbre de science, aux fruits amers, chacun s’adresse à la branche qui est à sa portée, et la gloire de Tolstoï est d’avoir découvert que cet arbre était dans un jardin.

Est-ce donc une chose que nous ne connaîtrons jamais, élèves mornes du double moine d’Héloïse, que ce respect de la nature dans l’enfant, et n’aurons-nous toujours pour idéal paternel que ce bizarre lauréat de grand concours, dont la vie réelle fait un chef de gare recommandé, aboutissant à la Légion d’honneur ? Est-ce que madame la République n’accouchera pas de quelque Duruy généreux qui abolira la torture de ce système connu sous le nom d’examens, l’ânerie des compositions et des distributions de prix sur estrades, et l’impasse prodigieuse du baccalauréat ? Ce n’est même plus du moyen âge, c’est du moyen âge chinois. Abeilard se fait mandarin et il met des boules à son capuchon sorbonique.

Sans doute, à l’Université de Moscou, Tolstoï, comme tous les êtres délicats, a souffert de la cérémonie imbécile de l’examen. Il a ruisselé de sueur et perdu la parole devant le tribunal austère de ces barrettes patentées qui vous demandent compte de votre savoir comme on demande compte d’un meurtre, d’un vol et d’un viol combinés. Vous êtes accusé de savoir à quoi équivaut le carré de l’hypoténuse, et d’être tellement intimidé par l’appareil de la justice, que vous ne pouvez proférer même un son sur cette question. Cependant nous savons que vous le savez, et que si vous aviez le toupet nécessaire, vous le diriez immédiatement. Mais vous n’avez pas ce toupet, allez vous asseoir, la Sorbonne vous condamne ! Et l’on s’étonne qu’il y ait tant d’avocats en France ! Ils sortent de l’examen et de son système comme les mouches vertes d’une boîte d’appâts.

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Est-ce à dire que l’école de Yasnaïa Poliana se targue de n’en pas fournir à la Russie ? Non. Jamais le comte Tolstoï n’a nourri une pareille illusion. Il ne nous garantit pas non plus, par sa méthode d’éducation libre, de lui donner des grands poètes ou des artistes tels que lui, et s’il veut que le pauvre mougik ait droit à l’art, comme il a droit au dimanche, au même titre que tous les autres hommes, il ne se charge pas de forcer la nature et d’obtenir de la pédagogie ce que le génie seul accorde. Si l’un de ses élèves, en quittant l’école, mérite d’écrire à la Revue des Deux-Mondes de son pays, le maître n’y est pour rien et il peut déclarer à la face du ciel bleu qu’il n’a rien fait pour ça ! Il n’en est pas de même dans le système d’Abeilard.

Oui, certes, c’est un beau livre, un livre d’un accent moderne et plus crânement anarchique, malgré le charme et la politesse de son style, que toutes les déclamations antisociales des contre-maîtres en rupture d’établi. Si on veut entendre ce qu’il prêche, — et ce qu’il prouve, — et si on consent à en essayer quelques principes, la génération qui vient et nous pousse sera plus forte, plus sage, plus instruite et plus heureuse que ses devancières. Car ce n’est pas renier les traditions, puisque tradition il y a, que de vouloir vivre de son temps, être son propre contemporain, au lieu de reproduire son aïeul, et créer des traditions nouvelles, un peu plus fraîches que celles dont l’aimable Cicéron est le plus récent conservateur.

Si vous ne trouvez pas grotesque qu’au siècle d’Édison et de Pasteur on en soit encore à entonner aux enfants l’histoire, d’ailleurs incertaine, de la dynastie des Arsacides, l’idée approximative et erronée que Ptolémée avait de la forme de la terre, l’insociable règle du « que retranché » et la blague sacrée et métaphorique du phénix qui renaît de ses cendres, c’est que vous voulez arriver à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur des cadavres de mômes.

Une pédagogie qui consiste à tenir secret à l’élève tout ce qu’il doit savoir pour comprendre la vie et sa propre destinée, et à lui révéler à grand fracas tout ce qu’il lui est absolument inutile de connaître et même tout ce qu’il devra oublier afin d’être à l’unisson du reste du genre humain, est un instrument social à peu près aussi pratique qu’un télégraphe aérien sur une tour. Les gestes en sont très beaux au soleil couchant, et j’ose même les qualifier de vénérables. Mais si j’ai une dépêche à envoyer, je me hâte de courir au bureau moderne où l’électricité fonctionne.

Du reste, tranquillisez-vous ; il n’y a rien à craindre. Dors en paix, vieille Sorbonne ! Le cri douloureux du bon barine date déjà, comme son école modèle, de 1862. Il datera du double quand tu l’entendras, et les tuyaux acoustiques auront été perfectionnés, avec les abat-jours verts ! Ce n’est pas encore sous cette République que les enfants cesseront de souffrir et de prendre l’étude en horreur. Les pions ont encore de beaux jours à vivre. Aucune expérience de Tolstoï ne sera appliquée, pas même celle qui propose de professer l’histoire en partant de la contemporaine pour remonter aux autres, ainsi qu’il semblerait logique et naturel à un Patagon. La Sorbonne commence par la nuit des temps !… C’est là qu’on s’amuse !

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