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La campagne anglaise transplantée au Pendjab

Au tournant du XXe siècle, les autorités coloniales britanniques ont imposé à l’Inde leur vision agraire en créant des colonies de peuplement et en clôturant les terres communales. Le paysage en a été profondément bouleversé.


© SSPL / Getty

En les délimitant, les arpenteurs coloniaux ont transformé les villages en réalités cartographiques dotées de territoires bien définis.

Ces dernières années, notre ­vision de ce qu’ont fait (ou pas) les Britanniques en Inde a davantage été forgée par des idéologues que par des chercheurs. Les patriotes de fraîche date invoquent le massacre d’Amritsar (1), en 1919, et les famines de 1770 et de 1943 au Bengale comme preuves incontestables et défi­nitives que le colonialisme a fait des ­ravages. Les nouveaux nostalgiques ­ripostent en brandissant les chemins de fer et les universités comme pièces à conviction afin de montrer que le colonisateur a tiré le pays vers le haut. Les deux camps construisent leurs arguments à partir de bribes d’information glanées sur Internet. Ni l’un ni l’autre ne s’efforce de nuancer ou de complexifier un tant soit peu sa représentation manichéenne en s’appuyant sur des travaux de recherche originaux. Dans cette arène de gladiateurs vient d’entrer discrètement un universitaire admiré de longue date par ses pairs mais inconnu de l’univers enfiévré des réseaux sociaux, Neeladri Bhattacharya. The Great Agrarian Conquest est le fruit de décennies de recherches dans les archives et de nombreuses lectures d’ouvrages de sociologie, de sciences politiques et de droit. C’est l’œuvre d’un éminent chercheur au sommet de ses capacités, très conscient de la complexité et des ambivalences des réalités de terrain. Par sa méthode, son style et son contenu, le livre se démarque de façon salutaire des récents pamphlets sur le colonialisme qui ont fait grand bruit ces derniers temps. Bhattacharya traite du Pendjab (2) d’avant la Partition, des années 1840 aux années 1940, c’est-à-dire de la chute du dernier maharadjah Ranjit Singh à l’ascension de Master Tara Singh, leader politique de la communauté sikhe et promoteur d’un État sikh unifié. Le premier chapitre s’ouvre sur un récit de fiction ­racontant une course entre deux cavaliers accomplis, un Britannique et un sikh. Puisque c’est un administrateur ­colonial – le ­célèbre Henry ­Lawrence – qui écrit, c’est l’homme blanc qui l’emporte. Ici, « la maîtrise du cheval se confond avec l’aptitude à commander : un mauvais cava­lier ne saurait faire un bon maître ». A contrario, « maîtriser un cheval revient en quelque sorte à dominer le monde ». Le Pendjab sous tutelle britannique du XIXe siècle est régi par ce que Bhattacharya appelle un « paternalisme viril », qui valorise « l’énergie folle déployée sur la monture ». Ainsi, « l’administrateur dévoué doit donner l’impression d’être toujours sur la brèche, prêt à agir, l’œil rivé sur la frontière, capable de franchir une trentaine de kilomètres au galop pour se rendre sur les lieux d’un conflit, de travailler à un rythme phénoménal, d’inventorier, cartographier et réorganiser la vie de la population ». Henry Lawrence est lui-même un pater­naliste bienveillant. Après la victoire des Britanniques sur les sikhs du Pendjab, en 1849, il insiste pour que les nouveaux dirigeants respectent les institutions ­locales et témoignent de l’intérêt à leurs nouveaux sujets. Mais son chef, le gouverneur général lord Dalhousie, est partisan d’une stricte reprise en main. Il souhaite, proclame-t-il, « la destruction totale du pouvoir sikh, le renversement de sa dynastie et la sujétion de son peuple », et ce « sans délai, pleinement et définitivement ». John Lawrence se ­situe à mi-chemin entre ces deux optiques. Lorsqu’il succède à son frère Henry au poste de haut-commissaire du Pendjab, il exhorte ses fonctionnaires à abandonner les rapports informels au profit de procédures dûment codifiées par écrit. Ainsi, à mesure que le colonialisme étend son emprise, « l’écriture se substitue à l’équitation. Le pouvoir doit désormais se structurer autour de règles, de codes, de circulaires, de lettres, de devis, de notes explicatives, de propositions, d’agréments, de validations et de rapports ». En d’autres termes, pour reprendre les catégories ­popularisées par Max Weber, l’autorité traditionnelle charismatique a fait place à l’autorité ­bureaucratique. La province du Pendjab présentait une grande diversité humaine et géographique. Bhattacharya dessine bien ses différentes sous-régions : les plaines alluviales centrales densément peuplées, où dominent les cultures sédentaires ; le sud-est aride, où l’
agriculture pluviale coexiste avec le pastoralisme ; la région du nord-ouest, connue sous le nom de Bar, où prédominent les nomades ; le désert du Thal, entre le fleuve Indus et son ­affluent, la Jhelum ; les collines ­recouvertes de ­végétation arbustive autour de Rawalpindi ; les vallées de Kullu et de Kangra, où les cultures en terrasses voisinent avec de luxuriantes forêts de pins et de chênes.   Le colonisateur britannique a cherché à éliminer et à aplanir cette diversité. L’idéologie coloniale britannique posait comme principe que « l’agriculture séden­taire devait être la norme du monde rural, déniant toute légitimité aux autres modes de subsistance et formes de paysage ». Les éleveurs, les forestiers et les cueilleurs sont ainsi traités avec mépris et condescendance par une administration qui cherche à les sédentariser de force, tout en s’emparant des ressources naturelles auxquelles ils accédaient sans entraves jusque-là. Ériger l’agriculture sédentaire en norme implique de faire du village l’unité administrative de base. Dans les plaines alluviales fertiles, la population vit en ­effet dans des villages de plusieurs dizaines de maisons où chaque caste dispose de sa rue. En revanche, dans les zones plus arides où l’eau est rare, un petit nombre de maisons sont disposées en grappe ­autour d’un puits, un habitat dispersé qui n’a pas l’heur de plaire aux autorités. Les administrateurs cherchent donc à regrouper les hameaux épars pour former des localités plus importantes, seules dignes à leurs yeux d’être considérées comme des vrais villages légalement reconnus. L’instauration d’un ordre social ­fondé sur le village va de pair avec la clôture des terres communales. Dans le passé, de vastes étendues de forêts et de pâturages n’appartenaient à personne : les éleveurs nomades faisaient paître leurs troupeaux librement sur ces terres incultes, tandis que cultivateurs, bergers, paysans sans terre et artisans venaient s’y approvisionner en bois de chauffe, en chaume, en plantes médicinales et autres. Mais les Britanniques imposent une série de restrictions. Les zones boisées abritant des essences d’intérêt commercial comme le pin ou le sapin sont déclarées forêts ­domaniales et surveillées par des gardes en uniforme. Les pâturages et les ­formations arbustives autrefois non délimités sont divisés en parcelles et assignés à des villages. Ce remembrement contribue à rendre le paysage pendjabi plus lisible pour les autorités coloniales. Il est beaucoup plus facile de cartographier, d’imposer et de contrôler un grand village que plusieurs hameaux. Bhattacharya montre que, après le passage des arpenteurs coloniaux qui les ont délimités, les villages sont devenus « des réalités cartographiques dotées d’un nom et d’un territoire bien défini ». Parallèlement, dans les rapports entre les individus et entre les familles, la souplesse de la coutume est bannie au profit de règles strictes : « Aux dispositions floues du droit coutumier devaient se substituer des dispositions codifiées par la puissance publique, clairement énoncées et connues de tous . » Bhattacharya étudie minutieusement l’histoire complexe des droits fonciers au Pendjab. Dans les villages, le colonisateur a cherché à articuler ces droits autour de l’homme chef de famille. Il a ainsi imposé un régime successoral qui « renforçait le patriarcat et défavorisait les femmes ainsi que les hommes exclus des lignées masculines ». Ces changements suscitent toutefois des résistances. Bhattacharya consacre un chapitre à l’analyse d’une série de procès dans lesquels des veuves, des filles et des gendres contestent le droit absolu du patriarche à la propriété foncière. Comme les tenants des idées ­modernes partout ailleurs, les Britanniques en Inde préfèrent le grand au petit et l’ensemble au fragment. Qu’un paysan ou une ­famille possède plusieurs lopins éparpillés à différents endroits du village, voilà qui les consterne. Ils insistent donc pour que l’on procède à un remembrement à l’échelle de chaque village, et, quand ils n’y parviennent pas, ils créent carrément de nouvelles localités. L’historien consacre un chapitre aux colonies de canaux du Pendjab oriental, où les Britanniques ont fait creuser un vaste réseau de canaux d’irrigation afin de développer l’agriculture intensive. Pas moins de 1,6 million d’hectares jusque-là utilisés pour l’élevage ont été morcelés pour y établir des colonies agraires. Des villages y ont été construits, tous selon le même plan en damier, chacun avec ses champs tracés eux aussi au cordeau. On a fait ­venir des musulmans et des sikhs de l’ouest de la province pour peupler ces nouveaux villages et travailler la terre. Dans un premier temps, ces nouvelles colonies sont une réussite : la production agricole, notamment de blé et de coton, enregistre une forte augmentation. Mais des conflits éclatent entre les nouveaux arrivants et les communautés pastorales qui vivaient sur ces terres avant la construction des canaux. « Les éleveurs ont été priés d’empêcher leur bétail de s’aventurer dans les champs cultivés, de piétiner les cultures et de détruire les ­récoltes, écrit Bhattacharya. Ils sont soudain devenus des intrus sur des terres qu’ils considéraient depuis longtemps comme les leurs. Les migrants se sont mis à affluer, ont ­dépassé en nombre les habitants de longue date et assis leur domi­nation sur ce qui était, quelques ­années plus tôt, le territoire des nomades. » Avec le temps, cependant, la viabilité économique des nouvelles exploitations devient moins évidente : les plans d’eau artificiels augmentent la salinité des sols ; les nouvelles plantations sont attaquées par les mauvaises herbes et les nuisibles.   Neeladri Bhattacharya commence son livre avec un cavalier européen et le termine avec un autre. Au cours de l’hiver 1946-1947, Malcolm Darling décide de traverser une province dans laquelle il a été affecté autrefois. À l’époque où ce haut fonctionnaire de l’Empire britannique des Indes était en poste au Pendjab, il incarnait l’archétype du paternaliste : il faisait preuve de bienveillance à l’égard des autochtones tout en étant absolument convaincu des bienfaits de la ­colonisation. Dans un livre publié en 1925, Darling évoquait en des termes élogieux les colo­nies de canaux, dans lesquelles il voyait l’exemple même de la « nouvelle vie appor­tée par la Pax britannica: prospère, tournée vers le progrès et la modernité ». Deux décennies plus tard, il constate les dégâts écologiques qu’ont provoqués ces grands travaux : les villageois se plaignent de l’engorgement des sols qui a dégradé la terre et étouffé les cultures. Darling, qui espérait trouver amitié et respect, tombe sur des villageois « assoiffés de liberté » qui font « le récit des malheurs et de la souffrance » que leur a apportés le régime colonial britannique. The Great Agrarian Conquest vaut à la fois pour sa profondeur théorique et pour sa solidité empirique. Il a le grand mérite de conjuguer histoire agraire et histoire de l’environnement, deux sous-­disciplines qui dialoguent rarement. ­Bhattacharya étudie les champs cultivés conjointement aux plans d’eau, aux forêts, aux pâturages et aux formations arbus­tives. Il s’intéresse de près à l’utilisation (bonne ou mauvaise) que font les hommes de ces paysages aussi divers qu’interdépendants. Bien qu’il se concentre sur le Pendjab, le livre ne perd jamais de vue le cadre plus vaste dans lequel s’insère la province. On y trouve des comparaisons instructives entre le Bengale, premier territoire de l’Inde conquis par les Britanniques en 1757, et le Pendjab, qui fut le dernier. Avant la colonisation, les deux provinces possédaient des régimes fonciers et politiques très différents. Au Bengale, comme ailleurs en Inde, les Britanniques ont fait des brahmanes les gardiens de la tradition et les délégataires de l’autorité ; au Pendjab en revanche, ils ont dévolu cette fonction aux chefs de village. Reste un point clé, que l’auteur ­aurait pu développer davantage : la vision agraire coloniale prend sa source dans la campagne anglaise. Dans une Grande-­Bretagne au climat tempéré, le pastoralisme nomade n’existait pour ainsi dire pas. Sur « la verte et douce terre d’Angleterre », pour reprendre un vers de William Blake, pas de désert non plus ni de forêts denses. Ayant grandi dans un paysage rela­tivement homogène où dominait l’agriculture sédentaire, les colons ont cherché à en faire la norme en Inde également.   — Cet article est paru sur le site d’information indien The Wire le 2 décembre 2018. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
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The Great Agrarian Conquest: The Colonial Reshaping of a Rural World de Neeladri Bhattacharya, Permanent Black, 2018

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