La campagne anglaise transplantée au Pendjab
par Ramachandra Guha

La campagne anglaise transplantée au Pendjab

Au tournant du XXe siècle, les autorités coloniales britanniques ont imposé à l’Inde leur vision agraire en créant des colonies de peuplement et en clôturant les terres communales. Le paysage en a été profondément bouleversé.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Ramachandra Guha

© SSPL / Getty

En les délimitant, les arpenteurs coloniaux ont transformé les villages en réalités cartographiques dotées de territoires bien définis.

Ces dernières années, notre ­vision de ce qu’ont fait (ou pas) les Britanniques en Inde a davantage été forgée par des idéologues que par des chercheurs. Les patriotes de fraîche date invoquent le massacre d’Amritsar (1), en 1919, et les famines de 1770 et de 1943 au Bengale comme preuves incontestables et défi­nitives que le colonialisme a fait des ­ravages. Les nouveaux nostalgiques ­ripostent en brandissant les chemins de fer et les universités comme pièces à conviction afin de montrer que le colonisateur a tiré le pays vers le haut. Les deux camps construisent leurs arguments à partir de bribes d’information glanées sur Internet. Ni l’un ni l’autre ne s’efforce de nuancer ou de complexifier un tant soit peu sa représentation manichéenne en s’appuyant sur des travaux de recherche originaux. Dans cette arène de gladiateurs vient d’entrer discrètement un universitaire admiré de longue date par ses pairs mais inconnu de l’univers enfiévré des réseaux sociaux, Neeladri Bhattacharya. The Great Agrarian Conquest est le fruit de décennies de recherches dans les archives et de nombreuses lectures d’ouvrages de sociologie, de sciences politiques et de droit. C’est l’œuvre d’un éminent chercheur au sommet de ses capacités, très conscient de la complexité et des ambivalences des réalités de terrain. Par sa méthode, son style et son contenu, le livre se démarque de façon salutaire des récents pamphlets sur le colonialisme qui ont fait grand bruit ces derniers temps. Bhattacharya traite du Pendjab (2) d’avant la Partition, des années 1840 aux années 1940, c’est-à-dire de la chute du dernier maharadjah Ranjit Singh à l’ascension de Master Tara Singh, leader politique de la communauté sikhe et promoteur d’un État sikh unifié. Le premier chapitre s’ouvre sur un récit de fiction ­racontant une course entre deux cavaliers accomplis, un Britannique et un sikh. Puisque c’est un administrateur ­colonial – le ­célèbre Henry ­Lawrence – qui écrit, c’est l’homme blanc qui l’emporte. Ici, « la maîtrise du cheval se confond avec l’aptitude à commander : un mauvais cava­lier ne saurait faire un bon maître ». A contrario, « maîtriser un cheval revient en quelque sorte à dominer le monde ». Le Pendjab sous tutelle britannique du XIXe siècle est régi par ce que Bhattacharya appelle un « paternalisme viril », qui valorise « l’énergie folle déployée sur la monture ». Ainsi, « l’administrateur dévoué doit donner l’impression d’être toujours sur la brèche, prêt à agir, l’œil rivé sur la frontière, capable de franchir une trentaine de kilomètres au galop pour se rendre sur les lieux d’un conflit, de travailler à un rythme phénoménal, d’inventorier, cartographier et réorganiser la vie de la population ». Henry Lawrence est lui-même un pater­naliste bienveillant. Après la victoire des Britanniques sur les sikhs du Pendjab, en 1849, il insiste pour que les nouveaux dirigeants respectent les institutions ­locales et témoignent de l’intérêt à leurs nouveaux sujets. Mais son chef, le gouverneur général lord Dalhousie, est partisan d’une stricte reprise en main. Il souhaite, proclame-t-il, « la destruction totale du pouvoir sikh, le renversement de sa dynastie et la sujétion de son peuple », et ce « sans délai, pleinement et définitivement ». John Lawrence se ­situe à mi-chemin entre ces deux optiques. Lorsqu’il succède à son frère Henry au poste de haut-commissaire du Pendjab, il exhorte ses fonctionnaires à abandonner les rapports informels au profit de procédures dûment codifiées par écrit. Ainsi, à mesure que le colonialisme étend son emprise, « l’écriture se substitue à l’équitation. Le pouvoir doit désormais se structurer autour de règles, de codes, de circulaires, de lettres, de devis, de notes explicatives, de propositions, d’agréments, de validations et de rapports ». En d’autres termes, pour reprendre les catégories ­popularisées par Max Weber, l’autorité traditionnelle charismatique a fait place à l’autorité ­bureaucratique. La province du Pendjab présentait une grande diversité humaine et géographique. Bhattacharya dessine bien ses différentes sous-régions : les plaines alluviales centrales densément peuplées, où dominent les cultures sédentaires ; le sud-est aride, où l’agriculture pluviale coexiste avec le pastoralisme ; la région du nord-ouest, connue sous le nom de Bar, où prédominent les nomades ; le désert du Thal, entre le fleuve Indus et son ­affluent, la Jhelum ; les collines ­recouvertes de ­végétation arbustive autour de Rawalpindi ; les vallées de Kullu et de Kangra, où les cultures en terrasses voisinent avec de luxuriantes forêts de pins et de chênes.   Le colonisateur britannique a cherché à éliminer et à aplanir cette diversité. L’idéologie coloniale britannique posait comme principe que « l’agriculture séden­taire devait être la norme du monde rural, déniant toute légitimité aux autres modes de subsistance et formes de paysage ». Les éleveurs, les forestiers…
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