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Alain Prochiantz : « La radicale originalité de Sapiens »

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Notre particularité, c’est notre cerveau. Comparé à celui des autres animaux, chimpanzés compris, il est littéralement monstrueux. C’est lui qui nous permet de concevoir des droits pour d’autres espèces.


© Dani Pozo / AFP

Madrid, décembre 2011. « Combien de vies pour un manteau ? » interrogent ces militants animalistes pour dénoncer l’industrie de la fourrure.

Alain Prochiantz est chercheur en neurobiologie et professeur au Collège de France. Ses derniers ouvrages parus sont : Qu’est-ce que le vivant ? (Seuil, 2012) et Darwin, 200 ans (Odile Jacob, 2010).   Un biologiste déclarait récemment : « Nous n’avons cessé, depuis Descartes, de chercher tout ce qui nous distingue des autres animaux. C’est évidemment absurde et scientifiquement sans intérêt 1. » Ce n’est manifestement pas votre point de vue… Il faut bien accepter que nous sommes nous aussi des animaux et que nous partageons beaucoup de traits avec les autres primates. Cela ne veut pas dire que nous sommes des singes comme les autres, tant les mutations qui ont donné naissance à la lignée des hominidés puis à Sapiens ont eu des effets biologiques et culturels hors de proportion avec la distance génétique qui sépare celui-ci de ses cousins bonobos et chimpanzés. Je pense qu’il n’est nullement absurde et qu’il est scientifiquement d’un grand intérêt d’identifier ce qui nous sépare d’autres animaux.   Que savons-nous de la distance génétique qui nous sépare des chimpanzés ? On entend sans cesse qu’il n’y a que 1,23 % de différence génétique entre le chimpanzé et l’homme. Sous-entendu, nous serions chimpanzé à 98,77 %. La réalité est bien différente. D’abord, 1,23 % (chiffre sujet à caution) signifie 30 millions de mutations ponctuelles. De quoi opérer des changements importants, d’autant qu’une seule mutation peut avoir des conséquences considérables. Ainsi, des mutations portant sur des séquences régulatrices de l’expression génétique, dont celle de gènes du développement. Or les séquences régulatrices représentent environ 98 % du génome. Ensuite; il faut y ajouter des insertions et des duplications de fragments d’ADN, ainsi que des délétions. Ce n’est pas négligeable : on compte par exemple 510 séquences génétiques présentes chez tous les primates mais absentes chez Sapiens.   Pouvez-vous donner des exemples concrets de différences génétiques qui ont une incidence importante ? Je vais prendre deux exemples parmi tant d’autres qui illustrent la radicale originalité de Sapiens. Le premier, c’est l’existence chez nous d’un réseau de gènes solidaires, exprimés dans le cerveau, qui est absent chez le chimpanzé. Dans ce module, on trouve de nombreux gènes « neuronaux » mais aussi des gènes impliqués dans le métabolisme énergétique. C’est un point essentiel, car si nous faisons le rapport entre masse cérébrale et masse corporelle, par rapport à un chimpanzé nous avons 900 cm3 de cerveau en trop. Il existe en effet une relation de linéarité chez les primates entre la taille du corps et celle du cerveau. Or cette relation, conservée chez le chimpanzé, se perd dès qu’on passe aux hominidés. Le point extrême de cette anomalie est atteint avec Sapiens, qui se trouve porteur d’un cerveau de 1 400 cm3, quand 500 suffiraient largement, étant donné sa taille, aux fonctions sensorimotrices d’un primate de base. Notre cerveau compte pour 2 % du poids du corps mais consomme 20 % de son énergie. Autre exemple : ce sont deux mutations qui nous distinguent du chimpanzé dans le gène FOXP2. Ces mutations sont probablement impliquées dans l’invention du langage humain, en particulier dans son contrôle moteur. Le système vocal des
chimpanzés est très limité.   Ne sommes-nous pas malgré tout très proches des chimpanzés à certains égards ? Nous sommes troublés par notre proximité avec les autres animaux et, surtout, avec les chimpanzés et les bonobos, qui sont les plus proches de nous. Mais cette proximité est toute relative. L’ancêtre commun entre eux et nous a vécu entre 6 et 8 millions d’années, ce qui fait entre 12 et 16 millions d’années de différence, puisqu’il faut additionner les deux branches qui, de l’ancêtre commun, vont l’une vers Sapiens, l’autre vers les deux espèces Pan. Nous n’avons ni crocs ni griffes ni fourrure ni épine pénienne. La dysmorphie sexuelle est très diminuée, les canines sont féminisées. Et ainsi de suite. Quant à notre cerveau, il est littéralement monstrueux au regard de l’évolution. Hors normes, il a pour ainsi dire propulsé Sapiens hors de la nature. Il l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur ladite nature – à laquelle il ne cesse pas d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. La distance entre Sapiens et le chimpanzé est abyssale – surtout sur le plan culturel. Non, nous ne sommes pas des animaux comme les autres !   Venons-en à la dimension culturelle, justement. La culture n’est pas le propre de l’homme… Oui, il y a de la culture dans les espèces autres que la nôtre, au sens où des « inventions » peuvent être transmises entre générations, essentiellement sur la base de l’imitation. Chacun connaît les exemples du lavage de patates par les macaques japonais ou du maniement de brindilles à termites par une troupe de chimpanzés. Mais il faut raison garder. Comme l’écrivait Henri Bergson voici plus d’un siècle, « chez l’animal l’invention n’est jamais qu’une variation sur le thème de la routine ». Ces cultures très simples évoluent peu et, surtout, échappent à l’accumulation rapide au fil des générations. Il y a loin de la brindille à termites à la bombe thermonucléaire. Notre cerveau monstrueux a engendré un milieu d’une richesse culturelle inouïe qui elle-même nourrit ce cerveau au cours d’un développement individuel prolongé après la naissance.   Dans quelle mesure peut-on parler de développement individuel chez les autres animaux ? Toutes les espèces n’autorisent pas le même niveau d’individuation. Dans certaines espèces, par exemple les vers nématodes, les individus sont très semblables, copies conformes d’un prototype presque entièrement, mais non totalement, défini par la structure génétique. Chez les vertébrés, et surtout les mammifères, la part d’adaptation par individuation est élevée, même si elle varie considérablement entre les espèces. Elle va de pair avec un temps de développement allongé après la naissance, une gestation elle-même allongée, une meilleure survie des descendants et une durée de vie importante qui s’accompagne d’une attention considérable apportée à l’éducation des petits. Je n’ai aucune réticence à considérer les vaches, les chiens et les singes comme des individus. Pour ce qui est de l’odorat, un chien a un espace d’individuation très supérieur à celui de Sapiens. Mais en raison de son cortex très développé (80 % du poids du cerveau), de la lenteur du processus de maturation de son cortex préfrontal (il atteint sa maturité complète après la vingtième année), de sa socialisation intense, l’homme pousse l’individuation à l’extrême. Il est le seul à se raconter, à produire des récits sur son histoire, à se projeter dans l’avenir, à se penser comme individu, à poser la question : « qui suis-je ? ».   Dans quelle mesure peut-on assimiler la souffrance animale à la souffrance humaine ? Il n’y a sans doute pas de différence notable de nociception. Et même s’il y en avait (c’est dur à apprécier), je ne vois aucune raison d’accepter d’infliger des souffrances inutiles aux autres animaux. Pas plus qu’aux humains, faut-il le préciser ? Parfois, c’est indispensable, par exemple pour certains essais thérapeutiques précliniques, mais tout doit être fait pour minimiser ces douleurs. Je note au passage que c’est parce que nous sommes humains que nous pouvons nous imposer ces règles et développer les techniques qui permettent de les respecter, l’anesthésie par exemple. On doit aussi prendre en compte les douleurs psychologiques, plus fortes, chez des animaux qui ont, comme nous, un appareil psychique très développé. Ces douleurs chez Sapiens peuvent être insupportables, voire conduire au suicide.   Les animaux ont-ils des droits ? Je pense que c’est le mérite de nos sociétés contemporaines de donner des droits aux animaux, mais c’est un acte de culture, car ils n’ont pas de droits par nature. Si nous étions des animaux comme les autres, nous appliquerions les lois de la jungle, sans même nous soucier de notre proximité génétique avec nos cousins qui, eux, sont sans scrupule de ce point de vue. Si les lois qui protègent les animaux existent, c’est parce que les humains ne sont pas des animaux comme les autres. Ces lois sont d’ailleurs évolutives et ne sont pas identiques selon les époques et les cultures.   Comment interprétez-vous le mouvement antispéciste ? Ce mouvement part d’un sentiment généreux, mais c’est un terme qui recouvre probablement des positions très diverses. Sauf à nier l’évolution des espèces, toutes les espèces sont différentes. Si antispécisme veut dire nier cette différence, alors c’est de l’obscurantisme, point final. Le terme peut aussi accepter les différences entre espèces mais faire droit à une solidarité animale. Je renvoie alors à ce que j’ai dit plus haut sur les droits que Sapiens peut conférer aux autres animaux, ou plutôt aux devoirs qu’il peut s’imposer vis-à-vis d’eux. Ce qui est insupportable et totalement inacceptable, c’est de faire entrer l’antispécisme en résonance (la construction du terme y incite) avec la lutte contre les discriminations entre humains. J’avais cité dans un article de la revue Critique le texte d’Armand Farrachi qui va malheureusement dans ce sens 2. Combattre pour que Sapiens s’impose des devoirs vis-à-vis des animaux n’est pas de même nature que de lutter contre le racisme, l’antisémitisme, l’esclavagisme ou pour l’égalité des droits entre les sexes. Il y a là une confusion anthropomorphique dangereuse, y compris pour les humains. Nier la distinction forte entre les humains et les autres animaux, cela peut aussi justifier, en retour, de traiter les humains comme des bêtes. Les racistes, esclavagistes et autres nazis n’y ont pas manqué. Dois-je le dire ? Je suis plus révolté par le sort fait à certains humains aujourd’hui encore – que l’on pense aux migrants morts en mer – que par celui des poules.   — Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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Singe toi-même de Alain Prochiantz, Odile Jacob, 2019

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