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André Gide et Pierre Louÿs : une amitié vouée à l’échec

Les amitiés littéraires sont un sujet qui fascine, mais davantage encore les disputes d’écrivains, plus particulièrement celles qui mettent fin à une intense amitié. Des milliers de pages ont été écrites sur la querelle de Diderot et Rousseau, l’éloignement mutuel de Coleridge et Wordsworth, la brouille de Jean-Paul Sartre et Albert Camus, la fâcherie de Gabriel Garcia Marquez et Mario Vargas Llosa. Dans Le Tombeau d’une amitié, Luc Dellisse raconte l’histoire d’une amitié littéraire moins fameuse qui, à l’instar des quatre citées, s’est terminée par une rupture : celle qui liait André Gide et Pierre Louÿs. Il explique ce qui a rapproché les deux hommes durant un moment et les raisons pour lesquelles ils se sont définitivement tourné le dos au bout de sept années.

Mort à quatre-vingt-deux ans à l’issue d’une longue et glorieuse carrière, André Gide était de son vivant un monument littéraire national. Même si son étoile a indiscutablement pâli avec le temps, il demeure aujourd’hui aux yeux de beaucoup un des grands écrivains français du XXème siècle. Il en va tout autrement de Louÿs. Célébré à vingt-quatre ans pour un recueil de poèmes en prose, Les Chansons de Bilitis, initialement présenté par leur auteur, facétieux amateur de supercheries, comme traduits du grec ancien ; applaudi dans les années qui suivirent pour trois romans, Aphrodite, La Femme et le Pantin et Les Aventures du Roi Pausole, dont on se souvient aujourd’hui (quand on s’en souvient) en raison des adaptations à l’écran ou à la scène auxquelles ils ont donné lieu, Louÿs, qui n’a plus rien publié à partir de sa trentième année, est assez rapidement tombé dans l’oubli. Depuis qu’on a découvert et fait paraître une partie de l’abondante quantité d’écrits, fréquemment inachevés, qu’il a laissées derrière lui à sa mort précoce à l’âge de cinquante-quatre ans, victime des multiples excès auxquels il s’est livré toute sa vie (soixante cigarettes par jour, l’alcool, l’opium et la cocaïne), Louÿs a la réputation bien établie d’un érudit farfelu qui a défendu avec ferveur et opiniâtreté la thèse que Corneille était l’auteur des tragédies de Molière, et, surtout, d’un érotomane invétéré, collectionneur de photos érotiques presque toutes prises par lui-même et auteur de centaines de textes et de poèmes de caractère souvent franchement pornographique.

L’amitié de Gide et Louÿs s’est nouée sur les bancs de rhétorique de l’École alsacienne de Paris, à une époque où le second d’entre eux, qui n’avait pas encore enjolivé son nom d’un « y » chapeauté d’un tréma, s’appelait Pierre Louis. Née de leur dévotion commune envers la littérature, elle n’était pas destinée à durer, parce que les deux hommes étaient trop différents de caractère et possédaient des systèmes de valeurs quasiment opposés. Au moment où ils font connaissance, note Luc Dellisse, « Pierre est enthousiaste, organisé, batailleur, érudit, précoce, brillant, extraverti, dépensier, collectionneur de rencontres féminines et il a un culte décidé pour l’Antiquité. André est lent, prudent, sensible, réservé, nuancé, un peu avare, chaste jusqu’au moment tardif où il découvre son homosexualité, et soucieux, dès ses premiers livres, d’imposer sa figure ». Ils évolueront l’un et l’autre, mais chacun selon sa ligne et dans des directions qui ne convergeront jamais.

Le troisième homme

Pierre Louÿs aida Gide à conquérir l’assurance qui lui faisait défaut au plan psychologique et littéraire. Y eut-il plus que de l’amitié entre eux ? Luc Dellisse parle d’un « attachement amoureux » de Gide, officiellement pédéraste, mais « dont le goût ne se bornait pas aux petits garçons », pour Louÿs. Dans son essai sur Gide, Pierre Lepape évoquait de même « l’affection presque amoureuse » qu’il ressentait pour son ami. Ces sentiments étaient-ils partagés ? Louÿs, rappelle Luc Dellisse, « n’avait aucune sympathie pour l’homosexualité masculine », caractéristique qui, combinée avec la peur de se voir associé avec un personnage à la réputation sulfureuse de ce point de vue, l’a conduit à prendre ostensiblement ses distances avec Oscar Wilde, qu’ils fréquentaient l’un et l’autre. Dans sa monumentale biographie de Gide, Frank Lestringant, usant de l’argument psychologique classique selon lequel ce que l’on déteste ouvertement, on le désire en réalité en secret, avance l’hypothèse que ses relations avec Louÿs était fondées sur « une homosexualité latente et réciproque ». Quoi qu’il en soit de telles spéculations hasardeuses, une chose est sûre, dès le début, l’amitié de Gide et Louÿs a été houleuse. À plusieurs reprises ils se sont brouillés, pour se réconcilier tant bien que mal. Le protestantisme de Gide, son puritanisme et son moralisme irritaient considérablement Louÿs ; le libertinisme de Louÿs, sa légèreté de caractère, sa tendance au persiflage et son goût pour les plaisanteries méchantes exaspéraient Gide, par ailleurs assurément jaloux de l’impressionnante facilité d’expression de son ami. Luc Dellisse fait à cet égard un rapprochement intéressant avec les relations de Rousseau (calviniste comme Gide, et comme lui adepte de la confession « sincère ») et de Diderot, esprit vif et brillant laudateur et prosélyte de tous les plaisirs intellectuels et physiques.

Le livre met excellemment en lumière à quel point cette histoire à deux était en réalité une affaire à trois. Le troisième homme, c’était bien sûr Paul Valéry. Ébloui par son intelligence, Louÿs le fit connaître à Gide, qui, comme on sait, entretiendra avec lui des rapports suivis tout au long de son existence. Fondée sur un authentique respect intellectuel mutuel, l’amitié de Louÿs et Valéry a été plus profonde, plus durable et plus gratifiante que celle de Gide et Louÿs. Certes, Valéry s’est montré indélicat avec Louÿs en dédiant La Jeune Parque à Gide (devenu un homme puissant à la NRF et chez Gallimard) plutôt qu’à Louÿs, qui l’avait pourtant constamment soutenu dans la rédaction de ce texte qui marquait son retour à la poésie après de longues années de silence. Mais comme on peut le vérifier à maints endroits de l’exhaustive biographie de Valéry par Michel Jarrety, jamais le poète sétois n’a cessé d’admirer l’homme dont il avait fait la connaissance à Montpellier quand ils avaient vingt ans tous les deux. Si, plutôt que de cette longue et féconde amitié, l’auteur du Tombeau d’une amitié a choisi de traiter des relations malheureuses de Gide et Louÿs, c’est parce que le face-à-face de ces deux individus aux tempéraments si contradictoires lui permettait de mettre spécialement bien en lumière certains traits fondamentaux de leur personnalité.

Curiosité inlassable et boulimique

Tout en faisant le récit de l’éphémère amitié de Gide et Louÿs, Luc Dellisse livre un aperçu plus général de la vie de ce dernier : sa longue liaison avec celle qui fut la femme de sa vie, Marie de Régnier, fille du poète parnassien José Maria de Heredia, son mariage peu réussi avec la sœur cadette de celle-ci, Louise de Heredia, sa notoriété littéraire précoce et le silence dans lequel il s’est enfoncé bien avant d’avoir atteint l’âge mûr, ses relations amicales avec Claude Debussy (avec lequel il rompra également), qui furent très importantes pour le musicien, les difficultés financières chroniques auxquelles il s’est trouvé confronté après qu’il eut dilapidé son héritage et qui finirent par entraîner sa ruine, sa fréquentation assidue, tout au long de son existence, de prostituées de tous âges et de toutes conditions, son second mariage avec celle qui allait devenir sa veuve, Aline Steenackers (sujet simplement évoqué en passant), sa curiosité inlassable, boulimique et multiforme, sa bibliophilie passionnée et le naufrage de sa santé au cours de ses dernières années : souffrant notamment d’emphysème, il termina de surcroît sa vie quasiment aveugle. Le livre se veut aussi et surtout une réhabilitation littéraire de Louÿs, souvent perçu et présenté comme un auteur mineur, que Luc Dellisse affirme avoir été au contraire un écrivain supérieur à Gide.

Si les deux protagonistes se voient octroyer chacun à peu près autant de pages dans l’ouvrage, Le Tombeau d’une amitié est en effet rédigé, sinon du point de vue de Louÿs, en tous cas du point de vue de quelqu’un qui s’intéresse à lui tout particulièrement, et cela de longue date. Romancier, poète, dramaturge, essayiste, à côté d’essais sur la philosophie et la technique du scénario, une matière qu’il enseigne à La Sorbonne et à Bruxelles, Luc Dellisse a notamment publié un recueil de courtes monographies sur plusieurs écrivains français du XIXème siècle : Stendhal, Nerval, Hugo, Flaubert, Zola ainsi que, précisément, Pierre Louÿs. Le présent ouvrage se situe dans le prolongement immédiat de cette première étude. Il anticipe aussi une biographie générale de Louÿs, dont ce petit essai constitue en quelque sorte un morceau détaché à l’avance.

Le Tombeau d’une amitié apporte à ce propos une réponse intéressante à l’une des deux questions que l’on ne peut manquer de se poser au sujet de Pierre Louÿs. La vie de Louÿs, affirmait son biographe Jean-Paul Goujon, peut être résumée par la formule suivante : « dix ans de gloire ; dix ans de silence ; dix ans de désastres ». Dans le même esprit, Luc Dellisse n’hésite pas à déclarer : « La seule réussite dans la vie de Louÿs à partir de 1902 est la perfection dans le désastre. » La première question qui surgit à l’esprit en contemplant le désastre en question est celle de son explication. Une telle débâcle était-elle fatale ? Pour quelle raison s’est-elle produite ? Pas plus que Jean-Paul Goujon, Luc Dellisse ne fournit de réponse à cette question, qui n’en possède d’ailleurs sans doute pas : les gens ont la vie qu’ils ont parce qu’ils sont ce qu’ils sont, et les écrivains ne font pas exception à la règle. Mais on peut aussi s’interroger – c’est la seconde question – sur la réussite d’une telle existence en termes littéraires. En dépit du marasme de la dernière partie de sa vie, fait remarquer Dellisse, Pierre Louÿs « n’a pas pu s’empêcher d’écrire un chef d’œuvre ». Celui-ci ne figure pas au nombre de ses œuvres publiées, ni même des plus connues de ses œuvres posthumes. Il consiste en effet en ces milliers de lettres qu’il a rédigées toute sa vie, plus particulièrement celles adressées à deux de ses correspondants les plus réguliers, son demi-frère Georges Louis, brillant diplomate, et Paul Valéry, deux hommes très intelligents qui l’aimaient sincèrement et « ont fait jaillir de lui le meilleur de son esprit hors du commun ». Nul besoin, donc, de chercher l’œuvre secrète de Louÿs à l’aide de cette correspondance, « elle est cette correspondance ».

Un homme complexe

Luc Dellisse ne dissimule ni le peu de considération qu’il éprouve pour l’œuvre de Gide, à ses yeux très surestimée, ni son antipathie pour sa personnalité. À l’inverse, il se montre très élogieux à l’égard du talent éclatant de Louÿs, et passablement indulgent vis-à-vis de certains de ses traits de caractère et de comportement qui laissent mal à l’aise. « Moderne en tout » ironise-t-il, « Gide pratique le tourisme sexuel ». À la différence près du sexe des personnes concernées, les activités auxquelles se livrait Louÿs en Afrique du Nord avaient exactement la même nature. Mais elles sont présentées en termes lénifiants et moins péjoratifs comme le produit de son goût pour « les amours faciles » et la concrétisation de ses « rêves antiques ». En vérité, comme le montrent sans fard ses lettres à ses amis, elles participaient du même esprit. Jean-Paul Goujon le reconnaît : Louÿs jetait « un regard colonial » sur sa très jeune maîtresse algérienne Zorah ben Brahim, en qui il voyait « avant tout un instrument de plaisir ».

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Le mépris avoué de Luc Dellisse à l’égard de Gide, et son parti pris affiché en faveur de Louÿs, prononcé au point de lui faire pardonner même les aspects les moins plaisants de sa personnalité, troubleront assurément certains lecteurs. Ils ne devraient pas oblitérer les qualités de l’ouvrage. Luc Dellisse évoque la vie littéraire, artistique, intellectuelle et sociale française au tournant des XIXème et XXème siècle avec l’autorité que confère une remarquable familiarité. Le portrait en miroir des deux hommes qu’il brosse est pénétrant, et son analyse des vicissitudes de leurs relations difficiles d’une grande finesse. Le Tombeau d’une amitié n’est de surcroît pas un livre savant de critique universitaire. Si les nombreuses citations de Gide et Louÿs qui l’émaillent sont données sans références (ce qu’on peut regretter), la réduction de l’appareil de notes au strict minimum, la brièveté du récit, le fait qu’on y cherchera en vain la moindre trace de ce jargon de sciences humaines et sociales qui entache souvent les réflexions contemporaines sur la littérature, l’élégance et la rapidité de l’écriture, surtout, font qu’on lit ce livre d’un trait. On aura de fait compris qu’on a ici affaire à un essai littéraire au double sens que peut avoir cette expression : un livre traitant de la littérature et d’auteurs, mais qui est en même temps une œuvre littéraire, le produit d’un travail d’écrivain.

Le Tombeau d’une amitié condense en moins de cent pages une histoire dont les différents éléments étaient jusqu’ici dispersés dans plusieurs biographies et études critiques. Ceux qui en connaissaient certains aspects apprécieront de la voir racontée dans sa totalité et intelligemment mise en perspective dans un style enlevé. Ceux, bien plus nombreux, qui en ignoraient presque tout, la découvriront avec intérêt. Les uns et les autres devraient être incités à en apprendre davantage sur celui qui en est le véritable héros, Pierre Louÿs, écrivain doué et homme complexe, non sans failles et faiblesses, dont on attend avec curiosité la biographie complète annoncée par l’auteur.

Michel André

LE LIVRE
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Le tombeau d’une amitié de André Gide et Pierre Louÿs : une amitié vouée à l’échec, Impressions nouvelles

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