Apocalypse méduses
par Tim Flannery

Apocalypse méduses

Pendant 500 millions d’années, ces bestioles parmi les plus primitives ont semblé se tenir tranquilles. Depuis quelques décennies, effet de la surpêche et autres interventions humaines, elles pullulent. D’une résistance et d’une voracité hallucinantes, ces prédatrices parfois mortelles pour l’homme font chavirer les chalutiers, détraquent les porte-avions et les centrales nucléaires, paralysent des économies entières. Et sont peut-être en train de détruire à jamais l’écosystème marin.

Publié dans le magazine Books, avril 2014. Par Tim Flannery
La mode est aux aquariums à méduses. Derrière la vitre, ces créatures offrent un spectacle formidablement relaxant, d’une beauté hypnotique. Le reste du temps, on ne leur prête généralement guère d’attention – jusqu’au jour où l’on se fait piquer. Les blessures de méduses ne sont souvent qu’un épisode un peu douloureux de vacances sans histoire à la mer. Sauf si l’on vit dans le nord de l’Australie : là, le nageur court le risque de se faire piquer par la créature la plus venimeuse du monde, la cuboméduse Chironex fleckeri. Cette variété se reconnaît à son ombrelle (le disque qui lui tient lieu de « tête ») de 30 centimètres de diamètre environ, derrière laquelle traînent des tentacules pouvant mesurer jusqu’à plus de 160 mètres. C’est là que se trouvent les cellules urticantes. Si votre peau entre en contact avec 5 mètres de tentacule seulement, vous n’aurez plus en moyenne que quatre minutes à vivre, parfois deux. En Australie, depuis 1884, soixante-seize décès dus aux cuboméduses ont été recensés ; mais il est probable que beaucoup d’autres n’ont pas été déclarés, ou ont fait l’objet d’un mauvais diagnostic. En 2000, une espèce apparentée, légèrement moins venimeuse et vivant plus au sud de l’Australie, menaça les Jeux olympiques de Sydney. Les bestioles se mirent à pulluler précisément à l’endroit où devait se tenir l’épreuve de natation du triathlon. Le Comité olympique envisagea plusieurs solutions (y compris de balayer littéralement les méduses hors du parcours) mais toutes furent rejetées car impraticables. Finalement, environ une semaine avant la cérémonie d’ouverture, les animaux disparurent aussi mystérieusement qu’ils avaient surgi. La plupart des méduses ne sont en fait qu’un sac gélatineux contenant des organes digestifs et des gonades, qui dérivent au gré des courants. Mais les cuboméduses sont différentes : ce sont des prédateurs actifs qui s’attaquent aux crustacés et aux poissons de taille moyenne, et qui peuvent se déplacer à une vitesse allant jusqu’à 7 mètres par minute. Ce sont les seuls membres de l’espèce à posséder des yeux relativement sophistiqués, avec rétine, cornée, et cristallin. Elles ont aussi un cerveau, capable d’apprendre, de mémoriser, et d’engager des comportements complexes. Les irukandjis sont de minuscules membres de la famille des cuboméduses. Les dizaines de sous-espèces de cette variété, décrite pour la première fois en 1967, ont pour la plupart une taille allant de la cacahuète au pouce. Leur nom provient d’une langue aborigène du Nord-Queensland, dont les locuteurs connaissent depuis des millénaires le danger mortel représenté par ces toutes petites créatures. Les Européens, eux, n’en entendirent parler qu’en 1964, quand le docteur Jack Barnes, qui enquêtait sur des symptômes récurrents affectant les baigneurs du Queensland, se laissa piquer par l’une d’elles. Entouré seulement d’un sauveteur et de son fils de 14 ans, il eut de la chance d’en réchapper. Nous savons maintenant que l’effleurement d’un seul filament suffit à provoquer le « syndrome d’Irakundji ». Celui-ci apparaît environ une demi-heure après une piqûre si petite qu’elle ne laisse aucune marque et n’est souvent même pas ressentie. La douleur est d’abord localisée dans le bas du dos. Bientôt, c’est la région lombaire tout entière qui est la proie de crampes exténuantes et d’une douleur lancinante – comme si l’on vous frappait les reins avec une batte de base-ball. Puis viennent nausées et vomissements, pratiquement chaque minute presque douze heures durant. Des spasmes fulgurants paralysent bras et jambes, la tension artérielle augmente, on a du mal à respirer, et la peau commence à démanger comme si des vers se faufilaient par en dessous. Les victimes sentent souvent leur dernière heure venue, et dans leur désespoir supplient les médecins de mettre un terme à leurs souffrances. Difficile de savoir combien l’irukandji a déjà fait de victimes, car l’extrême poussée de tension qui provoque la mort n’est pas un symptôme spécifique. Bon nombre de décès ont été sans doute causés par des attaques, des crises cardiaques ou des noyades. Mais il y a lieu de croire que le problème est en expansion : on a récemment détecté des irukandjis depuis Le Cap jusqu’à la Floride. Les cuboméduses et les irukandjis ne sont que les membres les plus exotiques d’un groupe d’organismes qui existent depuis au moins aussi longtemps que les formes complexes de vie. Dans son livre, la biologiste Lisa-ann Gershwin émet l’hypothèse qu’après un demi-milliard d’années de quiétude celles-ci sont reparties à l’attaque : « Que diriez-vous si j’apportais la preuve que les méduses sont en train de chasser les pingouins de l’Antarctique – et pas dans un avenir hypothétique, mais en ce moment même ? Et si j’insinuais que ces bestioles pourraient bien anéantir l’industrie de la pêche partout dans le monde, supplanter les thons et les espadons, affamer les baleines jusqu’à provoquer leur complète extinction, me croiriez-vous aussi ? »   A l’assaut de l’USS Ronald Reagan Les méduses comptent parmi les plus vieux animaux dont on a retrouvé des fossiles. Avant que ne surgissent, il y a environ 500 millions d’années, une multitude de nouvelles formes de vie marine, elles régnaient pratiquement seules dans les océans. Aujourd’hui, elles doivent partager les profondeurs avec des myriades de créatures, et avec des machines. Car elles ne créent pas de soucis à la seule vie animale. En novembre 2009, un filet rempli de méduses géantes, dont la plus grande pesait plus de 200 kilos, a fait chavirer un chalutier japonais, jetant à l’eau ses trois membres d’équipage. Et elles ont fait sombrer des navires de bien plus grande taille. Le 27 juillet 2006, l’USS Ronald Reagan, alors le porte-avions le plus sophistiqué du monde, était ancré dans le port de Brisbane en Australie. La Nouvelle-Zélande avait déjà interdit l’accès de ses ports aux bateaux à propulsion nucléaire, et de nombreux Australiens pensaient qu’il serait peut-être prudent de suivre son exemple. C’est pourquoi, quand le commandant de l’aéronavale américaine annonça que le gigantesque navire était victime d’un « grave problème de “fouling (1)” », tout le monde prêta attention. Des milliers de méduses avaient été aspirées dans le système de refroidissement du réacteur nucléaire, provoquant l’arrêt de toutes les machines. Les journaux titrèrent « Les méduses défient le navire de guerre américain ». Toutes les équipes locales de pompiers furent mises en alerte, et les citoyens de Brisbane retinrent leur souffle pendant qu’une bataille sans merci opposait l’équipage aux animaux marins. Mais, ceux-ci revenant sans cesse à la charge, le bateau fut contraint de quitter le port. Les nations, elles aussi, peuvent éprouver leur puissance. La nuit du 10 décembre 1999, 40 millions de Philippins furent soudain privés d’électricité. Comme le président Joseph Estrada n’était guère populaire, beaucoup crurent à un coup d’État. Dans le monde entier, les journaux se mirent à spéculer sur la chute du président. Il fallut vingt-quatre heures pour découvrir que les factieux n’étaient autres que des méduses. Une masse équivalente à la cargaison de cinquante camions avait été aspirée dans le système de refroidissement d’une des principales centrales à charbon, provoquant son arrêt immédiat. Les installations nucléaires japonaises subissent des attaques de méduses depuis les années 1960 ; on doit quotidiennement en extirper 150 tonnes du système de refroidissement de chaque réacteur. L’Inde n’a pas non plus été épargnée. Dans une centrale atomique proche de Madras, les ouvriers ont extrait et compté un par un plus de 4 millions d’animaux pris dans les filtres placés à l’entrée des tuyaux de refroidissement, entre février et avril 1989. Ce qui représente environ 80 tonnes.   Désastre en mer Noire Comme l’écrit l’auteure, « les méduses ont un talent incroyable pour se coincer quelque part… Imaginez un morceau fin et flexible de sac en plastique dans une piscine, où il peut flotter indéfiniment sans couler, jusqu’à ce qu’il se retrouve aspiré contre la grille de la bonde d’évacuation ». Les répulsifs chimiques ne servent à rien, pas plus que les chocs électriques, les murailles de bulles ou les dispositifs acoustiques. Il est tout aussi inutile de tuer les bestioles, puisqu’elles se font tout aussi bien aspirer mortes que vives. Et tout le monde, des amiraux inquiets aux propriétaires de centrales électriques perdant des millions à chaque arrêt, s’est ingénié à les effrayer, en vain. Les saumons nageant dans des enclos peuvent créer des tourbillons qui y aspirent des méduses. Des dizaines de milliers de ces poissons peuvent être mortellement piqués en quelques minutes, et des attaques successives peuvent tuer des centaines de milliers de saumons à forte valeur marchande. Mais ces pertes ne sont rien au regard des désastres financiers que causent par ailleurs les méduses. Peut-on croire, s’interroge Gershwin, qu’« une petite méduse pareille à une muqueuse, à peine de la taille d’un œuf de poule, sans cerveau, sans colonne vertébrale, sans yeux, ait paralysé les économies de trois nations et détruit la totalité d’un écosystème » ? C’est pourtant ce qui s’est produit avec l’invasion de la mer Noire par la Mnemiopsis, une variété de méduse cnidaire (« à peigne »). Les créatures ont voyagé depuis la côte est des États-Unis dans de l’eau de ballast (eau de mer pompée dans les cales d’un bateau pour maintenir sa stabilité après le déchargement de sa cargaison) et se sont imposées dans la zone au cours des années 1980. Avant qu’elles n’arrivent, la pêche en Bulgarie, Roumanie et Géorgie était une activité florissante, dont les principales ressources étaient les anchois et les esturgeons. Avec la prolifération des méduses, les anchois et d’autres poissons de prix ont disparu, ainsi que l’esturgeon, fameuse source ancestrale de garniture pour blinis. En 2002, le poids total des Mnemiopsis en mer Noire avait crû si prodigieusement qu’on l’estimait à plus de dix fois le poids de tous les poissons capturés chaque année dans le monde entier. La mer Noire était bel et bien devenue un bassin de méduses. Personne ne sait exactement comment ni pourquoi celles-ci ont pris la place des espèces de poissons à valeur marchande, mais on avance quatre hypothèses. La première est que les populations d’anchois, poisson qui convoite la même nourriture que…
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