L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Apocalypse méduses

Pendant 500 millions d’années, ces bestioles parmi les plus primitives ont semblé se tenir tranquilles. Depuis quelques décennies, effet de la surpêche et autres interventions humaines, elles pullulent. D’une résistance et d’une voracité hallucinantes, ces prédatrices parfois mortelles pour l’homme font chavirer les chalutiers, détraquent les porte-avions et les centrales nucléaires, paralysent des économies entières. Et sont peut-être en train de détruire à jamais l’écosystème marin.

La mode est aux aquariums à méduses. Derrière la vitre, ces créatures offrent un spectacle formidablement relaxant, d’une beauté hypnotique. Le reste du temps, on ne leur prête généralement guère d’attention – jusqu’au jour où l’on se fait piquer. Les blessures de méduses ne sont souvent qu’un épisode un peu douloureux de vacances sans histoire à la mer. Sauf si l’on vit dans le nord de l’Australie : là, le nageur court le risque de se faire piquer par la créature la plus venimeuse du monde, la cuboméduse Chironex fleckeri. Cette variété se reconnaît à son ombrelle (le disque qui lui tient lieu de « tête ») de 30 centimètres de diamètre environ, derrière laquelle traînent des tentacules pouvant mesurer jusqu’à plus de 160 mètres. C’est là que se trouvent les cellules urticantes. Si votre peau entre en contact avec 5 mètres de tentacule seulement, vous n’aurez plus en moyenne que quatre minutes à vivre, parfois deux. En Australie, depuis 1884, soixante-seize décès dus aux cuboméduses ont été recensés ; mais il est probable que beaucoup d’autres n’ont pas été déclarés, ou ont fait l’objet d’un mauvais diagnostic. En 2000, une espèce apparentée, légèrement moins venimeuse et vivant plus au sud de l’Australie, menaça les Jeux olympiques de Sydney. Les bestioles se mirent à pulluler précisément à l’endroit où devait se tenir l’épreuve de natation du triathlon. Le Comité olympique envisagea plusieurs solutions (y compris de balayer littéralement les méduses hors du parcours) mais toutes furent rejetées car impraticables. Finalement, environ une semaine avant la cérémonie d’ouverture, les animaux disparurent aussi mystérieusement qu’ils avaient surgi. La plupart des méduses ne sont en fait qu’un sac gélatineux contenant des organes digestifs et des gonades, qui dérivent au gré des courants. Mais les cuboméduses sont différentes : ce sont des prédateurs actifs qui s’attaquent aux crustacés et aux poissons de taille moyenne, et qui peuvent se déplacer à une vitesse allant jusqu’à 7 mètres par minute. Ce sont les seuls membres de l’espèce à posséder des yeux relativement sophistiqués, avec rétine, cornée, et cristallin. Elles ont aussi un cerveau, capable d’apprendre, de mémoriser, et d’engager des comportements complexes. Les irukandjis sont de minuscules membres de la famille des cuboméduses. Les dizaines de sous-espèces de cette variété, décrite pour la première fois en 1967, ont pour la plupart une taille allant de la cacahuète au pouce. Leur nom provient d’une langue aborigène du Nord-Queensland, dont les locuteurs connaissent depuis des millénaires le danger mortel représenté par ces toutes petites créatures. Les Européens, eux, n’en entendirent parler qu’en 1964, quand le docteur Jack Barnes, qui enquêtait sur des symptômes récurrents affectant les baigneurs du Queensland, se laissa piquer par l’une d’elles. Entouré seulement d’un sauveteur et de son fils de 14 ans, il eut de la chance d’en réchapper. Nous savons maintenant que l’effleurement d’un seul filament suffit à provoquer le « syndrome d’Irakundji ». Celui-ci apparaît environ une demi-heure après une piqûre si petite qu’elle ne laisse aucune marque et n’est souvent même pas ressentie. La douleur est d’abord localisée dans le bas du dos. Bientôt, c’est la région lombaire tout entière qui est la proie de crampes exténuantes et d’une douleur lancinante – comme si l’on vous frappait les reins avec une batte de base-ball. Puis viennent nausées et vomissements, pratiquement chaque minute presque douze heures durant. Des spasmes fulgurants paralysent bras et jambes, la tension artérielle augmente, on a du mal à respirer, et la peau commence à démanger comme si des vers se faufilaient par en dessous. Les victimes sentent souvent leur dernière heure venue, et dans leur désespoir supplient les médecins de mettre un terme à leurs souffrances. Difficile de savoir combien l’irukandji a déjà fait de victimes, car l’extrême poussée de tension qui provoque la mort n’est pas un symptôme spécifique. Bon nombre de décès ont été sans doute causés par des attaques, des crises cardiaques ou des noyades. Mais il y a lieu de croire que le problème est en expansion : on a récemment détecté des irukandjis depuis Le Cap jusqu’à la Floride. Les cuboméduses et les irukandjis ne sont que les membres les plus exotiques d’un groupe d’organismes qui existent depuis au moins aussi longtemps que les formes complexes de vie. Dans son livre, la biologiste Lisa-ann Gershwin émet l’hypothèse qu’après un demi-milliard d’années de quiétude celles-ci sont reparties à l’attaque : « Que diriez-vous si j’apportais la preuve que les méduses sont en train de chasser les pingouins de l’Antarctique – et pas dans un avenir hypothétique, mais en ce moment même ? Et si j’insinuais que ces bestioles pourraient bien anéantir l’industrie de la pêche partout dans le monde, supplanter les thons et les espadons, affamer les baleines jusqu’à provoquer leur complète extinction, me croiriez-vous aussi ? »   A l’assaut de l’USS Ronald Reagan Les méduses comptent parmi les plus vieux animaux dont on a retrouvé des fossiles. Avant que ne surgissent, il y a environ 500 millions d’années, une multitude de nouvelles formes de vie marine, elles régnaient pratiquement seules dans les océans. Aujourd’hui, elles doivent partager les profondeurs avec des myriades de créatures, et avec des machines. Car elles ne créent pas de soucis à la seule vie animale. En novembre 2009, un filet rempli de méduses géantes, dont la plus grande pesait plus de 200 kilos, a fait chavirer un chalutier japonais, jetant à l’eau ses trois membres d’équipage. Et elles ont fait sombrer des navires de bien plus grande taille. Le 27 juillet 2006, l’USS Ronald Reagan, alors le porte-avions le plus sophistiqué du monde, était ancré dans le port de Brisbane en Australie. La Nouvelle-Zélande avait déjà interdit l’accès de ses ports aux bateaux à propulsion nucléaire, et de nombreux Australiens pensaient qu’il serait peut-être prudent de suivre son exemple. C’est pourquoi, quand le commandant de l’aéronavale américaine annonça que le gigantesque navire était victime d’un « grave problème de “fouling (1)” », tout le monde prêta attention. Des milliers de méduses avaient été aspirées dans le système de refroidissement du réacteur nucléaire, provoquant l’arrêt de toutes les machines. Les journaux titrèrent « Les méduses défient le navire de guerre américain ». Toutes les équipes locales de pompiers furent mises en alerte, et les citoyens de Brisbane retinrent leur souffle pendant qu’une bataille sans merci opposait l’équipage aux animaux marins. Mais, ceux-ci revenant sans cesse à la charge, le bateau fut contraint de quitter le port. Les nations, elles aussi, peuvent éprouver leur puissance. La nuit du 10 décembre 1999, 40 millions de Philippins furent soudain privés d’électricité. Comme le président Joseph Estrada n’était guère populaire, beaucoup crurent à un coup d’État. Dans le monde entier, les journaux se mirent à spéculer sur la chute du président. Il fallut vingt-quatre heures pour découvrir que les factieux n’étaient autres que des méduses. Une masse équivalente à la cargaison de cinquante camions avait été aspirée dans le système de refroidissement d’une des principales centrales à charbon, provoquant son arrêt immédiat. Les installations nucléaires japonaises subissent des attaques de méduses depuis les années 1960 ; on doit quotidiennement en extirper 150 tonnes du système de refroidissement de chaque réacteur. L’Inde n’a pas non plus été épargnée. Dans une centrale atomique proche de Madras, les ouvriers ont extrait et compté un par un plus de 4 millions d’animaux pris dans les filtres placés à l’entrée des tuyaux de refroidissement, entre février et avril 1989. Ce qui représente environ 80 tonnes.   Désastre en mer Noire Comme l’écrit l’auteure, « les méduses ont un talent incroyable pour se coincer quelque part… Imaginez un morceau fin et flexible de sac en plastique dans une piscine, où il peut flotter indéfiniment sans couler, jusqu’à ce qu’il se retrouve aspiré contre la grille de la bonde d’évacuation ». Les répulsifs chimiques ne servent à rien, pas plus que les chocs électriques, les murailles de bulles ou les dispositifs acoustiques. Il est tout aussi inutile de tuer les bestioles, puisqu’elles se font tout aussi bien aspirer mortes que vives. Et tout le monde, des amiraux inquiets aux propriétaires de centrales électriques perdant des millions à chaque arrêt, s’est ingénié à les effrayer, en vain. Les saumons nageant dans des enclos peuvent créer des tourbillons qui y aspirent des méduses. Des dizaines de milliers de ces poissons peuvent être mortellement piqués en quelques minutes, et des attaques successives peuvent tuer des centaines de milliers de saumons à forte valeur marchande. Mais ces pertes ne sont rien au regard des désastres financiers que causent par ailleurs les méduses. Peut-on croire, s’interroge Gershwin, qu’« une petite méduse pareille à une muqueuse, à peine de la taille d’un œuf de poule, sans cerveau, sans colonne vertébrale, sans yeux, ait paralysé les économies de trois nations et détruit la totalité d’un écosystème » ? C’est pourt
ant ce qui s’est produit avec l’invasion de la mer Noire par la Mnemiopsis, une variété de méduse cnidaire (« à peigne »). Les créatures ont voyagé depuis la côte est des États-Unis dans de l’eau de ballast (eau de mer pompée dans les cales d’un bateau pour maintenir sa stabilité après le déchargement de sa cargaison) et se sont imposées dans la zone au cours des années 1980. Avant qu’elles n’arrivent, la pêche en Bulgarie, Roumanie et Géorgie était une activité florissante, dont les principales ressources étaient les anchois et les esturgeons. Avec la prolifération des méduses, les anchois et d’autres poissons de prix ont disparu, ainsi que l’esturgeon, fameuse source ancestrale de garniture pour blinis. En 2002, le poids total des Mnemiopsis en mer Noire avait crû si prodigieusement qu’on l’estimait à plus de dix fois le poids de tous les poissons capturés chaque année dans le monde entier. La mer Noire était bel et bien devenue un bassin de méduses. Personne ne sait exactement comment ni pourquoi celles-ci ont pris la place des espèces de poissons à valeur marchande, mais on avance quatre hypothèses. La première est que les populations d’anchois, poisson qui convoite la même nourriture que les méduses, se sont effondrées parce qu’elles mangeaient leurs œufs et leurs petits. La deuxième hypothèse est qu’elles ont affamé les anchois en accaparant leurs aliments. La troisième est que la surpêche leur a laissé plus de nourriture en éliminant leurs concurrents. Enfin, la quatrième est que le changement climatique est à l’origine d’un déclin du plancton ou de la prolifération de méduses. Il y a sans doute un peu de vrai dans chacune de ces propositions. Mais une chose est sûre : au bout du compte, ce qui a jugulé – pour partie – la multiplication des Mnemiopsis en mer Noire, c’est l’introduction accidentelle d’une autre cnidaire, la Beroe, dotée d’appendices semblables à des dents qui leur permettent de manger leurs cousines. Seule une autre méduse, semble-t-il, est capable d’enrayer une invasion de méduses. Elles continuent de faire surface dans des endroits inattendus, provoquant le plus souvent des catastrophes. Vers l’an 2000, la méduse constellée australienne fut aperçue pour la première fois dans le golfe du Mexique. Elle était probablement arrivée là après avoir voyagé dans de l’eau de ballast. Ces créatures peuvent peser jusqu’à 7 kilos. Dès le mois d’août, un banc couvrait une surface d’environ 100 kilomètres carrés. Leur consommation de plancton, ainsi que d’œufs et de larves de poisson était bien supérieure à ce que l’écosystème pouvait supporter. Elles dévoraient plus de dix fois la quantité d’œufs de poisson normalement consommée dans la zone en un temps donné. Et elles employaient une méthode vicieuse pour attraper le plancton : elles gélifiaient les eaux environnantes en répandant une sorte d’écume qui avait pour effet de le ralentir. Le golfe du Mexique eut ensuite à subir l’ouragan Katrina et la marée noire de 2010. Les populations de poissons et de crevettes se sont effondrées, mais la méduse tachetée d’Australie, elle, ne fit que prospérer. En 2011, elle avait gagné la Méditerranée occidentale, où plus de dix personnes étaient piquées chaque jour, ce qui contraignit certaines plages touristiques à fermer en pleine haute saison. Récemment, on en a signalé au large d’Israël et du Brésil. De l’Arctique jusqu’à l’équateur et bientôt l’Antarctique, la prolifération des méduses bat son plein. Même les scientifiques les moins versés dans le sensationnalisme parlent désormais de « médusification » des océans. Et ce n’est pas qu’une façon de parler. Au large de l’Afrique du Sud, elles sont devenues si nombreuses qu’elles forment une sorte de rideau de la mort, une « zone mortelle gluante et visqueuse » (selon Gershwin) qui couvre plus de 48 000 kilomètres carrés. Ce voile est formé de la gélatine sécrétée par les créatures, qui contient des cellules venimeuses. Cette région était autrefois l’épicentre d’une pêche extrêmement rentable, donnant chaque année un million de tonnes de poissons, principalement des anchois. En 2006, la biomasse totale des poissons dans la région a été estimée à 3,9 millions de tonnes à peine, contre 13 millions de tonnes pour les méduses. Leur densité est si forte qu’elles bloquent maintenant les pompes aspirantes utilisées par les chercheurs de diamants qui prospectent les sédiments du sol marin.   Méduses-lunes, noix de mer et galères portugaises Leur diversité est également immense. Si certaines ne dépassent pas un millimètre, il existe des géantes dont les ombrelles mesurent plus d’un mètre de diamètre et qui peuvent peser presque une demi-tonne. Les noms dont on les affuble donnent une idée de leur variété ainsi que de leur apparence : les méduses-lunes, les méduses à crinière de lion, les noix de mer, les morveuses, les agua-vivas, les agua-malas, les méduses-mosaïques, les galères portugaises et les siphonophores barbelés. Ces deux dernières espèces ne sont même pas, à proprement parler, des organismes : ce sont des agrégats de différentes espèces, et où les individus, appelés « personnes » (il y a des « personnes » qui attrapent la nourriture, des « personnes » qui la digèrent, des « personnes » chargées de la protection, etc.), fonctionnent collectivement comme une seule entité, et semblent en effet n’en former qu’une. Elles peuvent être énormes, et atteindre 50 mètres de long. Si vous êtes perplexes, vous n’êtes pas les seuls. Comme l’explique Gershwin, ce « ne sont ni vraiment des individus ni vraiment des colonies… Cela fait cent cinquante ans que les biologistes débattent au sujet de leur statut exact ». Pour comprendre les causes de cette invasion, il faut savoir où vivent ces bestioles et comment elles se nourrissent, se reproduisent et meurent. On trouve des méduses à peu près partout dans les océans. Vestiges d’un monde ancien beaucoup plus hostile, elles peuvent proliférer là où très peu d’autres espèces s’aventurent. Grâce à leur métabolisme très économe, et donc à une consommation très faible d’oxygène, elles parviennent à prospérer dans des eaux où les autres créatures marines ne pourraient respirer. Certaines méduses peuvent même absorber de l’oxygène dans leur ombrelle : cela leur permet de faire des « plongées » dans des eaux où les concentrations sont très faibles, un peu comme un plongeur équipé d’un tuba, et de s’y nourrir pendant deux heures. Quant à leur méthode de reproduction, elle est étonnante, et joue un rôle certain dans leur succès en termes évolutionnistes : « Hermaphroditisme. Clonage. Fertilisation externe. Autofertilisation. Séduction et copulation. Fission. Fusion. Cannibalisme. Tout ce que vous pouvez imaginer, les méduses le font. » L’aspect le plus étonnant est peut-être que leurs œufs ne se développent pas directement en méduses. Quand ils éclosent, ils donnent des polypes, de petites créatures qui ressemblent aux anémones de mer. Les polypes se fixent sur des surfaces solides sur le sol marin, et apprécient tout particulièrement les structures fabriquées par l’homme, sur lesquelles elles constituent un revêtement gélatineux continu. En grandissant, les polypes se transforment en un empilement de petites méduses grossissant les unes par-dessus les autres, à peu près comme une pile de pièces. Et quand les conditions sont appropriées, toutes les « pièces » ou petites méduses se détachent et s’en vont nager de leur côté ; quelques jours ou quelques semaines plus tard, on assiste à une prolifération de méduses. La Mnemiopsis est un des reproducteurs les plus rapides. Les biologistes la définissent comme un « hermaphrodite à autofertilisation simultanée » – ce qui veut dire qu’elle n’a pas besoin d’un partenaire, ni de changer de sexe pour se reproduire, mais peut remplir le rôle des deux sexes à la fois. Elle commence à pondre à deux semaines, et produit bientôt plus de 10 000 œufs par jour. Tailler en pièces cette reproductrice prolifique ne la ralentit pas vraiment : si on la coupe en quatre, les parties se régénèrent et reprennent une vie normale d’adulte complet en deux à trois jours. Les méduses mangent voracement. La Mnemiopsis peut, chaque jour, consommer l’équivalent de dix fois son poids corporel en nourriture et doubler de taille. Elles en sont capables parce qu’elles sont, d’un point de vue métabolique, extrêmement efficaces et transforment en croissance une plus grande part de l’énergie consommée qu’aucune des autres créatures, plus complexes, avec lesquelles elles sont en concurrence. Et le gaspillage ne les effraie pas. La Mnemiopsis se comporte comme un renard dans un poulailler : une fois rassasiée, elle continue à attraper et tuer. Donc, du point de vue de l’écosystème, le résultat est le même, que les méduses digèrent leur nourriture ou non : elles continuent à tuer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Ce qui peut arriver rapidement. Une étude a révélé que la Mnemiopsis éliminait chaque jour plus de 30 % de la population des copépodes (un petit crustacé marin) à sa portée. Les méduses « sont capables de manger n’importe quoi, et c’est souvent le cas », ajoute Gershwin. Certaines n’ont même pas besoin de s’alimenter, au sens habituel du terme. Elles se contentent d’absorber à travers leur épiderme de la matière organique dissoute. D’autres ont des algues qui vivent dans leurs cellules et leur procurent de la nourriture par photosynthèse. La question de la mort est épineuse pour ces animaux. Quand elles traversent une période difficile, les méduses peuvent tout simplement décroître, rapetisser en gardant les mêmes proportions. C’est totalement différent de ce qui se passe chez les poissons, ou les hommes, sous-alimentés. Et quand la nourriture réapparaît, elles recommencent à grandir. Certaines vivent une décennie en tant qu’individus. Mais, au stade des polypes, elles survivent presque indéfiniment par clonage. Une colonie de polypes créée en 1935 et étudiée depuis lors vit et prospère toujours dans un laboratoire de Virginie.   Nurserie pour méduses Une autre variété, que l’on pourrait appeler la méduse zombie, est littéralement immortelle. Quand Turritopsis dohrnii « meurt », elle commence à se désintégrer, chose assez naturelle pour un cadavre. Mais il se produit alors un phénomène inhabituel. Un certain nombre de cellules s’échappent du cadavre pourrissant. D’une façon ou d’une autre, elles se retrouvent et se réagrègent pour former un polype. Cela intervient dans les cinq jours qui suivent la mort de l’animal, et c’est curieusement la norme pour l’espèce. En dépit de leurs fascinantes propriétés biologiques, les populations de méduses ont toujours été maintenues dans des limites tolérables depuis que les formes de vie complexes se sont développées il y a 500 millions d’années. Alors, pourquoi une telle expansion aujourd’hui ? Dans la seconde partie de son livre, intitulée « Méduses, catastrophe planétaire, et autres détails », Gershwin tente de répondre à la question et d’en mesurer les conséquences pour les océans. On comprend en lisant l’ouvrage que les autres êtres vivants durent fournir de sacrés efforts pour contenir l’expansion des méduses. Une importante partie de ces efforts furent consacrés à la mise en place et à la préservation d’écosystèmes complexes abritant de nombreux prédateurs et concurrents des méduses. Ce n’est pas un hasard si d’étonnantes proliférations de méduses ont été observées dans des zones telles que la mer Noire ou le littoral sud-africain, eaux qui grouillaient jadis d’anchois. La surpêche de cette espèce en concurrence alimentaire avec les méduses a évidemment favorisé l’essor de ces dernières. Ce phénomène à lui tout seul n’aurait peut-être pas suffi à assurer leur triomphe, mais, par notre surpêche, nous avons par ailleurs virtuellement épuisé les ressources halieutiques des océans et provoqué l’effondrement de nombreux écosystèmes, ce dont les méduses ont su tirer parti. Entre nos déchets, tels les sacs en plastique, et les méthodes de pêche telles que les filets dérivants ou les palangres, nous détruisons à un rythme soutenu les rares prédateurs qu’elles redoutent, comme les tortues de mer. Et nous leur fournissons les plus formidables nurseries. Jetées, coques de bateaux, plates-formes pétrolières ou gazières, déchets industriels et autres ordures flottantes : nous multiplions dans les océans ces surfaces artificielles et solides dont raffolent particulièrement les polypes de méduse. La question de la quantité d’oxygène dissous dans l’eau de mer se pose aussi de manière aiguë. Cet élément est relâché par les plantes via la photosynthèse, et des niveaux de concentration élevés permettent aux poissons et aux autres créatures complexes de concurrencer efficacement les méduses. Mais l’oxygène présent dans l’eau disparaît beaucoup plus vite qu’il ne se reconstitue. Quand les humains ajoutent des nutriments à l’eau de mer (écoulements d’engrais agricoles, par exemple), il se forme de vastes zones privées d’oxygène, que l’on appelle zones d’eutrophisation. Cela peut se produire naturellement ; mais ces zones sont en croissance rapide car les océans se remplissent des surplus de phosphore et d’azote produits par un ensemble d’activités humaines, agricoles ou industrielles. Dans les estuaires des fleuves et dans les mers fermées telles que la Baltique, la mer Noire, ou le golfe du Mexique, les zones d’eutrophisation se sont étendues de manière terrifiante, et semblent avoir pris un caractère permanent. Rien de ce qui requiert une quantité même modérée d’oxygène, y compris les poissons, les crustacés, les crevettes, les crabes, ne peut y survivre. Les méduses, elle, y prospèrent. Ces créatures sont également affectées par le changement climatique. Avec le réchauffement des océans, l’habitat des cuboméduses et de l’irukandji va vraisemblablement s’étendre, tandis que d’autres espèces bénéficieront de la diminution des niveaux d’oxygène résultant de températures plus élevées. Qui plus est, les méduses contribuent peut-être elles-mêmes à l’accélération de ces changements, et de deux façons. Tout d’abord, elles rejettent des excréments riches en carbone et en mucus favorables à la respiration des bactéries. Comme le dit Gershwin, « les pullulations de méduses transforment ces bactéries en usines à gaz carbonique ». En outre, elles consomment aussi de nombreux copépodes et de grandes quantités de plancton. Or ces créatures migrent verticalement à travers la colonne d’eau, absorbant à la surface des nutriments riches en carbone et les relâchant sous forme de boulettes fécales qui tombent au fond de la mer, où elles s’enfouissent. Le plancton contribue ainsi activement à éliminer le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère et les océans. Sa disparition à trop grande échelle accélérera le changement climatique.   Le bel avenir du précambrien Il faut enfin prendre en compte un dernier facteur : l’acidification des océans. Celle-ci résulte de la dissolution du gaz carbonique dans l’eau de mer. L’acidité est aujourd’hui déjà supérieure de 30 % au niveau d’il y a trente ans, et les coquillages commencent à en souffrir. Ces dernières années, la reproduction des huîtres sur la côte nord-ouest des États-Unis a été fortement perturbée, et dans l’Arctique et l’Antarctique la coquille des petits mollusques est rongée par l’acide. Les méduses, au contraire, ne possèdent pas d’éléments solides : ce problème d’acidification ne sera sans doute pour elles qu’une plaisanterie. Comment feront-elles pour s’emparer de l’océan ? « Bouchée par bouchée », répond Gershwin. Le mouvement est probablement irréversible. Un nouvel équilibre s’instaurera, sous leur domination : « Nous sommes en train de faire naître un monde qui ressemblera moins à la fin du XIXe siècle qu’au précambrien – quand les méduses régnaient sur les mers et les organismes à coquille n’existaient pas. Un monde où nous autres humains ne pourrons, ou ne voudrons peut-être pas, survivre. » Mais, tout en affirmant que les méduses sont en train de dévorer les océans « bouchée par bouchée », Gershwin indique que nous pourrons peut-être nous débarrasser du problème en l’avalant à notre tour. D’anciens textes chinois montrent en effet que ces animaux faisaient partie de l’alimentation humaine il y a plus de 1 700 ans. Récemment, la pêche mondiale des méduses a atteint 321 000 tonnes, dont l’essentiel est consommé en Chine et au Japon. Mais, à moins que nous n’acquérions pour ces créatures gélatineuses un goût égal à celui des Asiatiques, nous ne consommerons guère qu’une part infime de l’énorme masse qu’elles représentent. En parvenant à la fin de ce livre étonnant mais déprimant, j’ai eu un petit sursaut d’optimisme en découvrant que le Congrès américain semble avoir pris conscience du problème. Le 2 novembre 1966, la Loi de contrôle des méduses a été votée (2), texte législatif quasiment prophétique qui autorise le secrétaire au Commerce à « engager toutes études, recherches et analyses pour déterminer le nombre et la répartition géographique des méduses et autres nuisibles et de leurs effets sur les poissons, crustacés et toutes les activités nautiques de loisir ». Le budget annuel affecté à ce programme atteignait 1 million de dollars dans les années 1970. Aujourd’hui, hélas, Gershwin et une poignée d’autres spécialistes se démènent pour bénéficier d’un fragment de ce budget devenu tragiquement insuffisant. Gershwin nous laisse donc sur cette inquiétante réflexion finale : « Quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’avais la conviction naïve que tout pouvait encore être résolu. Mais je crois avoir sous-estimé l’étendue des dommages infligés à nos océans et leurs habitants. Je pense maintenant que nous sommes allés trop loin, et avons franchi insensiblement un point de non-retour. Je crois sincèrement que ce n’est plus désormais qu’une question de temps avant que les océans tels que nous les connaissons, tels aussi que nous avons besoin qu’ils restent, ne deviennent des endroits bien différents. Fini les récifs coralliens grouillant de vie, les puissantes baleines, les pingouins dodelinant, les homards et les huîtres. Plus que du sushi sans poisson. » Son ultime message aux lecteurs : « Il va falloir s’adapter. »   Cet article est paru dans la New York Review of Books, le 26 septembre 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Piqué !, University of Chicago Press

SUR LE MÊME THÈME

Biologie Qu’est-ce qu’un arbre ?
Biologie Sélection naturelle accélérée dans nos villes
Biologie La mécanique cachée du vivant

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.