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Le bonze et les candidats au suicide

Ittetsu Nemoto est devenu moine sans crier gare, après un accident de moto. Suivront quatre ans de calvaire, puis le quotidien dans un temple d’une bourgade reculée. C’est là qu’il se découvre un talent pour l’écoute et se donne une mission : aider les candidats au suicide, dans un pays où il s’en commet un toutes les quinze minutes. Ce sacerdoce l’a mené, non sans embûches, à la sérénité.

De temps à autre, Ittetsu Nemoto réunit un groupe de candidats au suicide et les emmène faire le tour des endroits populaires auprès de ceux qui passent à l’acte, et il en existe beaucoup au Japon. La forêt d’Aokigahara, la « mer d’arbres », située au pied du mont Fuji, est le plus célèbre d’entre eux. Le lieu a commencé d’être identifié au suicide dans les années 1960, après la parution de deux romans de Seicho Matsumoto, mais plus encore après la sortie en 1993 du « Manuel complet du suicide », où Wataru Tsurumi fait de la forêt l’endroit idéal pour mourir (1). Parce que ses arbres sont tellement enchevêtrés qu’ils coupent le vent, parce que les animaux et les oiseaux y sont rares, Aokigahara est un lieu étonnamment silencieux. La « mer d’arbres » est étendue : 3 600 hectares. Il arrive donc que les corps gisent là pendant des mois avant d’être découverts ; les touristes photographient les cadavres et partent à la recherche d’objets personnels abandonnés. Autre destination de prédilection des suicidaires, les falaises de Tojinbo, qui surplombent la mer du Japon. Visiter pareil endroit est tout autre chose que se l’imaginer. Le spectacle des flots vus du haut d’un escarpement peut être terriblement angoissant. À d’autres moments, Nemoto, qui est bonze, anime dans son temple des groupes de parole sur la mort destinés aux suicidaires. Il demande aux participants d’imaginer qu’on vient de leur annoncer qu’ils souffrent d’un cancer et qu’ils ont encore trois mois à vivre. Il les somme de noter par écrit ce qu’ils veulent faire de ce temps qu’il reste. Puis il leur demande d’imaginer qu’ils ont encore un mois ; puis une semaine ; puis dix minutes. La plupart fondent en larmes pendant l’exercice, Nemoto comme les autres. Un homme venu participer à l’un de ces séminaires parlait depuis des années à Nemoto de son désir de mourir. Âgé de 38 ans, il avait, une décennie durant, fait de fréquents séjours à l’hôpital psychiatrique. Pendant la séance d’écriture, il resta assis à pleurer. Quand Nemoto vint voir ce qu’il avait fait, il s’aperçut que sa feuille était restée blanche. L’homme lui expliqua qu’il n’avait rien à répondre à ces questions, parce qu’il ne se les était jamais posées. Il n’avait jamais songé qu’à une chose : il désirait mourir ; il n’avait jamais réfléchi à ce qu’il voulait faire de sa vie. Et, n’ayant jamais vraiment vécu, comment pouvait-il avoir envie de mourir ? Cette révélation fut curieusement libératrice. L’homme s’en retourna à son travail de machiniste dans une usine. Jusqu’ici, il avait tellement redouté la compagnie de ses semblables qu’il n’avait jamais pu dépasser un certain seuil de compétence. Mais il était à présent capable de parler aux autres, et il obtint une promotion. Parfois, Nemoto demande aux participants de se couvrir le visage d’un tissu blanc, comme on le fait traditionnellement pour les cadavres au Japon, tandis qu’il célèbre une cérémonie funéraire. Puis il demande à chacun de faire l’ascension d’une colline derrière le temple, une petite bougie à la main, en imaginant qu’il entre au royaume des morts. Cet exercice, pour des raisons qu’il ne s’explique pas, tend à susciter, chez ceux qui s’y prêtent, non des larmes, mais une sorte d’exaltation étrange, comme une nouvelle naissance. Par le passé, Nemoto a organisé des excursions dont la fonction principale était de faire sortir les hikikomori – les reclus, dont certains n’ont pas quitté leur chambre depuis des années – au grand air. (Les hikikomori se comptent par centaines de milliers au Japon ; pour la plupart de jeunes hommes, ils jouent aux jeux vidéo et surfent sur le Web, mangeant les plateaux-repas que leur servent leurs parents.) Il a organisé des séjours en camping et des soirées karaoké ; il a animé des stages de préparation de soupes, passé des nuits entières à discuter. Mais, dans l’ensemble, ces virées se sont révélées peu satisfaisantes. Les hikikomori étaient phobiques, et les suicidaires, désorganisés ; on ne pouvait pas compter sur leur assiduité. Nemoto croit aux vertus d’une confrontation avec la mort ; il est convaincu qu’il est fructueux de cultiver une conscience aiguë du fonctionnement et de la fragilité du corps ; et il croit au pouvoir qu’a la souffrance de nous révéler à nous-mêmes. Quand on lui demande s’il pense que les gens heureux sont plus superficiels que ceux qui souffrent, il répond d’abord que les gens heureux n’existent pas, puis, après un instant de réflexion, finit par dire que sa femme fait partie de cette catégorie. Cette sérénité en fait-elle un être moins profond ? Oui, dit-il, c’est possible.

Courriel adressé à Nemoto : Date : 08/10/2009

Je n’ai pas payé ma facture de téléphone mobile depuis un bon moment et ma ligne va être coupée demain, donc je vous en prie répondez-moi dès que possible. Nous sommes un couple… Nous vivons actuellement dans notre voiture. Nous habitions dans la région de H... Mais, comme nous ne trouvions pas de travail, nous sommes partis à N… On a essayé de chercher un emploi… tout en ramassant des conserves, mais nos candidatures n’étaient jamais retenues, parce qu’on n’était pas du coin… Progressivement, on s’est mis à avoir envie de mourir. La fois où on a essayé de s’étrangler avec une ceinture, on a fini par la desserrer, ça faisait trop mal. On a aussi essayé d’ingurgiter une tonne de médicaments antirhume d’un seul coup, mais on a fini par se réveiller, au bout d’un moment – voilà, on n’a même pas réussi à mourir. On aimerait bien trouver un boulot, quand même. Bref, on est vraiment indécis, et on n’arrive pas à y voir clair tout seuls.

Le Japon est connu pour être le pays du suicide. Il doit en partie cette réputation à la mort spectaculaire des kamikazes durant la Seconde Guerre mondiale, et en partie au harakiri atroce et anachronique de l’écrivain Yukio Mishima, en 1970. Le harakiri – qui consiste à s’ouvrir le ventre à l’aide d’un sabre court, de gauche à droite – est la forme de suicide qu’on identifie le plus à l’Archipel. On a voulu expliquer le geste de Mishima par l’échec de sa tentative de coup d’État militaire, mais il avait planifié sa fin depuis longtemps. « La chose qui sauve, à terme, la chair du ridicule, c’est la dimension mortelle, écrivit-il. Qu’on trouverait comiques la gaieté et l’élégance du torero si son art était entièrement détaché de toute identification avec la mort ! » Un taux de suicide élevé est généralement pris pour symptôme d’une maladie nationale profondément enracinée : quand la dépression mène à la mort volontaire, elle cesse d’être psychiatrique pour devenir anthropologique. Alors, quel est le problème du Japon ? Il est vrai que le suicide n’y a jamais fait l’objet d’un interdit religieux, comme c’est le cas en Occident – l’idée que se donner la mort, c’est rejeter la grâce divine ou s’arroger un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu est absente. Selon la tradition, le suicide peut effacer la culpabilité et annuler les dettes, restaurer l’honneur et prouver la loyauté. « Les héritiers de Caïn ne peuvent pas échapper au regard de Dieu, moins encore dans l’autre monde que dans celui-ci, note Maurice Pinguet dans son étude sur La Mort volontaire au Japon. Mais au Japon on peut se cacher dans la mort, s’y anéantir tout entier et réparer la faute par ce départ. » Dans l’Archipel, il peut s’agir d’un geste d’intégrité morale et de liberté, voire artistique. Le suicide de l’écrivain Eto Jun, en 1999, fut accueilli par un concert d’éloges dans les milieux intellectuels, et on y a vu la marque d’un « sens esthétique de premier ordre ». Quand un ministre inculpé pour corruption mit fin à ses jours, en 2007, le gouverneur de Tokyo célébra en lui l’authentique samouraï, qui avait su sauver son honneur. Et quand l’anthropologue Junko Rintanakde a mené un travail de recherche sur la dépression au Japon cette dernière décennie, de nombreux psychiatres lui ont déclaré qu’une personne sans trouble psychique avait le droit de choisir sa propre mort, et qu’ils n’avaient pas à interférer avec une décision des plus importantes et des plus intimes.   Six fois plus de suicides qu’en Grèce Le taux de suicide au Japon est presque le double de celui des États-Unis. Entre 1998 et 2011, il y eut plus de trente mille morts volontaires chaque année – une toutes les quinze minutes à peu près. Il s’agissait, certes, d’une période de crise économique, mais la Grèce connaît une situation bien pire et l’on s’y suicide six fois moins. Les Tokyoïtes se jettent si régulièrement sous le métro que, dès qu’un train s’arrête entre deux stations, les passagers s’imaginent spontanément que c’est en raison d’un suicide. Plusieurs passants sont morts, écrasés par des désespérés qui sautaient du haut d’immeubles. Des parents suicidaires ont tué leurs enfants pour leur épargner une existence d’orphelins ; une mère qui met fin à ses jours mais épargne sa progéniture est traditionnellement considérée comme d’une extrême perversité. Voilà pour la théorie culturelle de la mort volontaire au Japon. Mais, en vérité, au cours du dernier siècle, le taux de suicide dans l’Archipel est resté comparable à celui de la plupart des pays occidentaux. En outre, partout dans le monde, le phénomène varie fort selon la période. Il recule en temps de guerre pour s’accentuer ensuite. Dans les années 1950, le suicide au Japon a atteint des sommets, puis il a reflué. Dans les années 1990, il a de nouveau explosé, sans doute en raison du désarroi économique. Certains ont travaillé si dur qu’ils en sont morts. D’autres se sont suicidés parce qu’ils ne trouvaient pas de travail. Ce sont les grandes tendances, telles qu’on peut les observer à l’échelle des décennies, mais la différence entre vie et mort tient souvent à la différence entre deux heures et quatre heures – à d’infimes ajustements structurels et à des changements de situation à peine perceptibles. Une personne suicidaire qui découvre que le pont d’où elle voulait sauter a été grillagé ne va pas, en général, se mettre en quête d’un autre pont ; elle rentrera chez elle. À Tokyo, les quais de certaines stations de métro ont été équipés de lumières bleues pour dissuader les gens de sauter : elles se sont révélées étonnamment efficaces. Il y a quelques années, un groupe de prévention, Lifelink, a mené une analyse méticuleuse du suicide au Japon. L’organisation pensait qu’il était nécessaire, pour affiner les méthodes de prévention, de savoir exactement qui se donnait la mort, dans quelles rues, du haut de quels immeubles, de quelle manière et à quels moments de la journée ; comme si l’identification d’un nombre suffisant de facteurs allait permettre de prendre les gens sur le fait, pour ainsi dire. Lifelink a découvert qu’on se tuait d’abord chez soi, puis du haut d’immeubles élevés et en se jetant à l’eau. La majorité des suicides avaient lieu le lundi, suivi par le dimanche et le mardi, entre quatre et six heures du matin. Les femmes avaient tendance à mettre fin à leurs jours entre midi et quatorze heures, mais rarement entre quatorze et seize. Quand Nemoto était petit, un oncle dont il était proche s’est suicidé. Pendant ses études au lycée, à la fin des années 1980, une ancienne amie de collège a mis fin à ses jours. À son enterrement, il vit le corps exposé dans son cercueil et remarqua la bouche cousue pour empêcher sa langue de ressortir, car elle s’était pendue. Quelques années plus tard, il apprit le suicide d’une autre de ses amies, une fille avec qui il avait joué dans un groupe de rock. Son enterrement le perturba plus encore que le précédent : elle aussi s’était pendue, mais elle s’était en plus privée de nourriture, et son corps était effroyablement squelettique. Quand il était jeune, Nemoto se saoulait volontiers et se bagarrait avec des gamins d’autres écoles. Au lycée, il li
sait Nietzsche tous les jours tant il aimait la force et la puissance du philosophe. Une fois bachelier, il suivit des cours de philosophie par correspondance, et travailla sur des bateaux qui analysent la pollution de la baie de Tokyo. Non qu’il fût particulièrement concerné par la qualité de l’air ; il aimait naviguer, c’est tout. Il fut aussi guide maritime à Okinawa pendant quelque temps. Il ne faisait pas de projets de long terme ; juste ce qui l’amusait. Puis, à 24 ans, un terrible accident de moto le plongea pendant six heures dans le coma et lui valut trois mois d’hospitalisation. Il prit alors conscience que la vie était précieuse, et qu’il l’avait jusqu’à présent gaspillée. Il n’allait pas découvrir le sens de la vie dans les livres. Seule l’expérience le lui révélerait. Un jour, sa mère tomba sur une petite annonce : on recrutait des moines bouddhistes. Elle ne la lui montra que parce qu’elle trouvait hilarante l’idée de passer une offre d’emploi pour un moine, sans se douter qu’elle éveillerait la curiosité de son fils. Il connaissait déjà un peu la pensée zen : il avait étudié le karaté après le lycée, et fait l’expérience des pratiques ascétiques de la discipline, comme rester à psalmodier sous une cascade glaciale. Ses amis jugeaient grotesque l’idée d’entrer dans les ordres, et à vrai dire il ne tenait pas non plus les religieux en très haute estime. Mais il répondit à l’annonce. Le poste consistait en des tâches très élémentaires – comme l’enterrement des animaux –, et était conçu pour des individus sans formation. Au bout d’un moment, c’était trop facile ; il voulut en apprendre davantage. Il approchait de la trentaine et vivait avec Yukiko, une apprentie infirmière rencontrée à l’hôpital qui allait d’ailleurs devenir son épouse, mais il décida d’entrer au monastère.   Une vie d’esclave Il suivit une formation dans une communauté de l’école zen Rinzai (2), sur un site à flanc de montagne dans la préfecture de Gifu, à 300 kilomètres à l’ouest de Tokyo. On gravit la montagne par un long escalier de pierre qui aboutit à un portail en bois surmonté de tuiles. Le portail s’ouvre sur une cour de gravier soigneusement ratissée, avec des rochers plus massifs, des pins rachitiques et quelques bâtiments traditionnels aux toits incurvés. Quand un candidat se présente pour suivre une formation, il doit se prosterner et déclarer qu’il est prêt à faire tout ce qu’il faudra pour résoudre le grand problème de la vie et de la mort. La tradition exige qu’il subisse les froncements de sourcil du moine supérieur, qui lui ordonne de partir. Il insiste, continue de se prosterner, et est accepté au bout de deux ou trois jours. Les aspirants moines sont traités comme des esclaves. Ils doivent obéir aux ordres et n’ont pas le droit de dire non. Ils dorment très peu, se lèvent à quatre heures, ne mangent en général qu’un peu de riz et, à l’occasion, des conserves (les légumes frais et la viande leur sont interdits). Il n’y a pas de chauffage, bien qu’il fasse parfois très froid sur la montagne et que les moines portent des sandales et des robes en coton. Les novices n’ont pas le droit de lire. Le jeune religieux doit accomplir chaque jour de nombreuses tâches ingrates (faire la cuisine, le ménage, couper les arbres, débiter le bois, fabriquer les balais), et très peu de temps pour cela. S’il ne va pas assez vite, les plus anciens lui hurlent dessus. On parle très peu – pour l’essentiel, la communication passe par le tintement de la cloche (pour indiquer un changement d’activité) et les cris. Chaque chose doit se faire d’une certaine façon, et avec énergie. Quand un jeune religieux se réveille le matin, il n’a pas le droit de bouger avant le premier tintement de cloche. Lorsqu’elle retentit enfin, il doit aller à toute allure. Il dispose d’environ quatre minutes (jusqu’au prochain tintement de cloche) pour replier son futon, ouvrir une fenêtre, courir aux toilettes, se gargariser à l’eau salée, se laver le visage, enfiler ses robes, et filer dans la salle de méditation. Au début, il a beaucoup de mal à faire tout cela dans le temps imparti, mais peu à peu il met au point des techniques qui lui permettent d’accélérer la cadence. Et comme il reste difficile d’aller assez vite malgré tout, il accomplit le moindre geste dans un état de conscience exacerbée. Il est toujours trop lent, il a constamment peur et il est observé en permanence. L’hiver, il a froid, mais on l’abreuve d’injures s’il le laisse paraître. La solitude n’existe pas. Les hurlements incessants, la course perpétuelle, conjugués à un épuisement chronique, produisent en lui un état de légère panique qui est également un état d’extrême concentration. C’est comme si ses facultés intellectuelles, ses capacités de doute, de critique, d’interprétation, avaient été étouffées, et remplacées par un mécanisme plus simple, au service du corps. Il s’agit de se débarrasser de son moi, et, par là, de découvrir qui l’on est vraiment. Un moine bien formé, dit-on, vit comme s’il était déjà mort : libéré de tout attachement, de l’indécision, de la confusion, il évolue sans que la moindre barrière s’interpose entre sa volonté et ses actes. Plusieurs fois par an, les moines parcourent à pied pendant une semaine de longues distances pour quémander leur nourriture ; l’hiver, ils marchent en sandales dans la neige. Lorsqu’ils partent mendier, ils portent de larges chapeaux de paille coniques qui dissimulent leur visage. Ils ne parlent à personne, et, si on le leur demande, ils n’ont pas le droit de dire leur nom. Lorsqu’on leur offre de la nourriture, ils sont obligés de manger tout de ce qu’on leur donne. Cette suralimentation forcée se révèle parfois l’aspect le plus pénible de la formation. Chaque jour, l’aspirant a un entretien avec son maître, à propos d’un koan [sentence ou brève anecdote] à méditer. Ces entretiens durent, au mieux, quelques minutes, parfois quelques secondes. Il arrive que le professeur fasse un commentaire ; la plupart du temps, il ne dit rien. Le koan est la version spirituelle des épreuves brutales imposées au corps pendant la formation : impénétrable, frustrant, impossible à assimiler, il a pour but d’amener le moine à une révélation soudaine, par commotion.   La joie au fast-food En janvier, les religieux font une retraite d’une semaine, pendant laquelle ils n’ont ni le droit de s’étendre ni celui de dormir. Une fois, Nemoto fut chargé de la cuisine ; il devait préparer des conserves en prévision de la retraite, et le responsable de la communauté lui mena la vie si dure qu’il ne dormit pas de toute la semaine précédente. Au bout du troisième jour de retraite, il était si épuisé qu’il tenait à peine debout, mais devait porter une lourde cocotte pleine de riz. Il était là, ployant sous le fardeau, en se disant : je ne peux pas porter ce pot de riz plus longtemps, je vais mourir, là, maintenant. Sur le point de s’effondrer, il se sentit envahi par une vague d’énergie. Il lui sembla que tout, autour de lui, chantait, et qu’il pourrait accomplir l’ensemble des tâches qui lui incombaient. Il eut également le sentiment que la personne qui avait manqué de s’effondrer l’instant d’avant, et, pour tout dire, la personne qui avait vécu sa vie jusqu’alors, n’était pas vraiment lui. Ce soir-là, il eut son entretien avec son maître au sujet du koan, et pour la première fois le maître accepta sa réponse. Cette expérience le persuada que la souffrance menait à la révélation, et que la mue s’accomplit seulement lorsque cette souffrance confine à intolérable. Il reste aujourd’hui peu de moines au Japon. Le monastère de Nemoto, dont la formation est particulièrement rude, n’en compte que sept. Chaque année, de nouveaux apprentis se présentent, et chaque année, beaucoup s’enfuient. La secte Rinzai met l’accent sur l’édification individuelle ; quand un moine part pour aller accomplir une œuvre dans le monde, son roshi (« vieux maître ») est déçu. Il y a quelques années, une femme, R., a contacté Nemoto via son site Web, puis ils se rencontrés plusieurs fois.

Date : 17/01/2008

En fait, R. a failli mourir hier, LOL. J’ai pensé prendre des gélules, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Mais je ne peux pas mourir, quel que soit le nombre de gélules que j’ingurgite, et le lavage d’estomac c’est suuuuuuper douloureux, vous savez, quand on est conscient. Ça marcherait si je réussissais à bien prendre mes gélules jusqu’à m’évanouir, mais c’est tellement dur d’avaler plusieurs centaines de pilules, LOL… Si c’était facile pour moi de mourir, je serais morte ! À présent, R. a un vrai ami, vous savez, alors j’ai pleuré environ deux heures puis je me suis calmée, mais être l’oreille compatissante c’est dur aussi, non ? Je ressens de la compassion. Je me suis dit qu’un jour vous alliez vous lasser de R., et ça m’a donné encore plus envie de mourir, enfin je crois, LOL. C’est dur. Mais c’est dur de vivre. C’est mon bilan du jour. Bon, je vais prendre un bain !

  Au bout d’un moment, R. a divorcé, et elle s’est installée avec son petit ami, qui était devenu un hikikomori après le suicide de son père. Elle envoya à Nemoto un texte écrit par son petit ami, dans lequel il affirmait que hikikomori et bonzes en formation sont fondamentalement semblables.

D’abord, ni les uns ni les autres ne peuvent trouver leur place dans cette société – les bonzes en formation s’isolent dans les montagnes, tandis que les hikikomori s’isolent dans leurs chambres. Les uns et les autres entreprennent de s’attaquer, seuls, au cœur de leurs problèmes... Mais personne ne tolère plus ce mode de vie, et c’est la raison pour laquelle les hikikomori se terrent dans leurs chambres… Pourtant, ils ne sont pas n’importe qui. Ce n’est pas à la société de les soigner ; bien au contraire, c’est la société qui a des problèmes, et les hikikomori pourraient l’aider à les résoudre.

Au bout de quatre ans de vie monastique, Nemoto voulut retourner dans le monde, mais sans savoir exactement ce qu’il voulait y faire. Alors il rentra à Tokyo, pour travailler dans un fast-food. Après des années d’un régime de riz et de conserves, l’idée de faire griller des burgers lui plut. Effectivement, c’était si facile en comparaison de sa formation qu’il était en permanence ravi. Les gens lui disaient bonjour, le félicitaient pour la qualité de son travail, lui demandaient si tout se passait bien en cuisine, s’il n’avait pas trop chaud, s’il voulait de l’eau. À peine croyable ! Bientôt, on commença à remarquer sa mine réjouie. Personne ne comprenait ce qu’il y avait de si chouette dans la cuisson des burgers ; tous les autres employés du restaurant étaient déprimés. Les gens lui demandèrent quel était son secret, et il leur raconta sa vie au monastère. Alors on se mit à lui parler de ses soucis – certains lui dirent qu’ils avaient envisagé le suicide –, et il découvrit qu’il était doué pour aider les gens malheureux à changer de vision.   Boire, fumer, se marier Au bout d’un certain temps, le fils d’un de ses maîtres le contacta pour lui demander ce qu’il faisait au restaurant – leur ordre avait besoin de moines pour prendre un temple en charge. Il y en avait un, notamment, dans une bourgade du nom de Seki, dans la préfecture de Gifu, qui fermerait s’ils ne parvenaient pas à trouver un responsable ; Nemoto accepta de s’y installer. Seki est une ville faite de petits immeubles en béton et de maisons traditionnelles à deux étages, aux toits inclinés en tuiles cannelées, et entourée de collines couvertes de bambous broussailleux. Le temple est situé à l’extérieur, entouré de rizières, et flanqué d’un cimetière. Il abrite les registres paroissiaux, recélant des rouleaux sur lesquels sont écrits les noms des ancêtres de chaque famille, certains datant du XVIIe siècle. Dans les salles, des portes coulissantes faites de panneaux de croisillons de bois et de papier de riz ; au sol, des tatamis. Nemoto s’imaginait que la vie du bonze d’un temple de campagne serait paisible, mais la tâche s’avéra si prenante qu’il n’avait plus une minute à lui. Il célébrait des enterrements pour toutes les familles de la paroisse, après quoi il devait officier lors des différentes cérémonies commémoratives. Il se chargeait aussi de planter et de récolter le riz dans les champs alentour, et d’en distribuer une partie à ses ouailles. Au moins le temps des brimades était-il révolu : une fois que le moine a quitté le monastère pour s’engager dans la vie séculière, les contraintes de l’existence monastique tombent. Ils peuvent boire, fumer, se marier. Les bouddhistes issus de pays où les coutumes sont plus strictes sont souvent choqués par le mode de vie des bonzes japonais, mais Nemoto ne croit pas en la nécessité d’établir une distance entre lui et les autres. Quand il célèbre une cérémonie funéraire, il porte ses robes. Cela rassure les personnes âgées de voir un religieux vêtu des habits traditionnels. Mais quand il quitte le temple, il s’habille comme bon lui semble. Il porte des jeans larges, de vieilles bottes, un foulard noué sur son crâne rasé. Il ne s’agit pas seulement de faciliter les relations informelles : au Japon, le bouddhisme est tellement associé aux enterrements qu’un bonze en robe est, aux yeux de beaucoup, un messager de la mort.

Date : 22/04/2010

Cher responsable du temple de Daizenji, Rien n’a vraiment changé dans ma vie ces derniers temps [depuis que mon mari s’est suicidé], mais j’arrive quand même à continuer de vivre. Je vais vous raconter en long et en large mes ruminations du moment. Je vous en prie, pardonnez-moi, c’est un peu long. Ma mère était très pieuse. Elle n’oubliait jamais de joindre les paumes des mains quand elle priait, et de réciter un sutra [aphorisme bouddhiste] devant l’autel de Bouddha chaque matin et chaque soir. Mon père aimait le saké, et il a toujours été violent, d’aussi loin que je me souvienne. En grandissant, j’ai vu ma mère souffrir, pendant des décennies. Pourtant, elle ne se plaignait jamais. Elle travaillait très dur, priait pour le bonheur de notre famille avec acharnement, et elle s’est vouée corps et âme au bien-être de mon père, jusqu’à ce qu’il meure. […] Après le décès de mon père, la santé de ma mère a décliné. Elle était enfin débarrassée de lui et des ennuis qu’il lui causait, mais c’est moi qui ai commencé à poser problème. Mon mariage était un échec, rien n’allait dans ma vie, et plus je vieillissais, plus j’oubliais le sens de la vie, et plus je désirais mourir, et rien d’autre. Mon cœur s’endurcissait, et j’ai commencé à agresser ma mère verbalement… Et ensuite elle a attrapé une pneumonie et elle est morte. J’étais désespérée. J’avais l’impression d’être écrasée sous le poids de mes terribles regrets. Je n’arrivais pas à me pardonner, je souffrais tellement, et je ne pouvais plus le supporter. J’ai essayé de me tuer […] Je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais pas même pas si je veux vivre ou mourir. Je pourrais me chercher un boulot, histoire de faire comme si je ne voulais pas mourir… La nuit, je pense à mon avenir et je pense à ma mère, et je ne peux pas m’empêcher de pleurer.

Il est difficile de parler de sa volonté de mourir. La plupart de ceux auxquels on confie son désespoir ne sont pas capables de gérer cela ; c’est trop lourd. Si l’on appelle SOS suicide, on tombe sur quelqu’un qui sait faire face à ce genre de choses, mais c’est un étranger qui ne sait rien de vous. Il n’y a pas beaucoup de thérapies par la parole au Japon – un psychiatre reçoit en général pendant quelques minutes, et se contente de délivrer une ordonnance. Nemoto voulait aider les suicidaires à communiquer entre eux à cœur ouvert, et c’est ainsi qu’il a créé un site Web dédié au suicide. Au départ il s’appelait « Pour ceux qui veulent mourir », mais on lui a fait remarquer qu’il risquait de devenir une plateforme permettant aux gens de trouver des inconnus avec qui se suicider – c’était devenu monnaie courante au Japon –, aussi changea-t-il le nom du site, qu’il a appelé « Pour ceux qui ne veulent pas mourir ». Les gens se parlaient grâce au site, et lui écrivaient aussi à lui. Nemoto répondait à tout le monde, à tous les e-mails. Souvent, quand il écrivait, un courrier retour lui parvenait en quelques minutes, et il répondait à la réponse. Il prenait tous les coups de téléphone, même la nuit où ils étaient nombreux. Les malheureux l’appelaient, et voulaient lui parler, mais ils ne savaient pas quoi dire ; ils ne savaient pas comment décrire ce qui leur arrivait. Il ne ressortait de ces conversations, après des heures de discussion, qu’une anxiété confuse, pressante et inextinguible, qui s’infiltrait en lui et ne disparaissait pas une fois le combiné reposé. Il essaya de pratiquer ce qu’il considérait comme la technique d’écoute zen – laisser les mots et les émotions le traverser, prendre toute la place dans son esprit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de place en lui pour la moindre réaction personnelle. Il avait le sentiment que, pour aider ces êtres, il devait éprouver ce qu’eux-mêmes éprouvent – jouer auprès d’eux non pas le rôle d’un conseiller mais d’un semblable, souffrant comme eux, essayant, comme eux, de trouver un sens à sa vie. Mais tout cela l’affectait de plus en plus, et leur angoisse devenait la sienne. Il essaya de méditer pour se vider de ces émotions, mais n’y parvint jamais tout à fait. Il pensait tout le temps aux suicidaires. Comment les aider ? Que pouvait-il faire ? Il ne dormait pas assez. C’était épuisant, mais son entraînement au temple l’avait été également, et il voyait tout ceci comme le prolongement de cette formation.   Un poids dans la poitrine Au bout de trois ans, il sentit qu’il allait s’effondrer et il se demanda comment il pouvait prendre soin de lui. Il reprit le karaté, médita et psalmodia davantage. Mais des nouveaux venus ne cessaient de lui demander de l’aide, et ses anciens interlocuteurs continuaient d’appeler. Il était rare que des cas se résolvent et il se sentait responsable de plus en plus de gens, qui lui en demandaient toujours plus. À l’automne 2009, il commença de ressentir un poids dans la poitrine. Il avait l’impression que son cou se contractait ; il avait plus de mal à respirer. Quand c’est devenu vraiment sérieux, quelques mois plus tard, il se rendit à l’hôpital où on lui diagnostiqua une angine de poitrine. Cinq artères étaient bouchées ; son médecin lui dit qu’il pouvait succomber à une attaque cardiaque à tout moment. Au cours des deux années qui suivirent, il subit quatre angioplasties. Pendant cette période, le père de Nemoto devint suicidaire à son tour. Dix ans plus tôt, il avait subi une attaque sérieuse qui l’avait laissé partiellement paralysé. Lorsque Nemoto entra à l’hôpital, son père avait perdu le goût de vivre. Quelques mois plus tard, il est mort d’un infarctus. Pendant tout ce temps, courriels et appels téléphoniques continuaient d’affluer, mais Nemoto était souvent trop malade pour répondre. Au début, il ne justifia pas ce long silence. Puis, les semaines passant, il comprit qu’il devait donner une raison. Depuis son lit d’hôpital, il écrivit à ses correspondants pour leur expliquer qu’il était malade. Lorsqu’il consulta leurs réponses, il n’en crut pas ses yeux. Ils se moquaient complètement de sa maladie : ils étaient malades, eux aussi, disaient-ils ; ils souffraient, et il fallait qu’il s’occupe d’eux. Il passa une semaine à pleurer. Pendant sept ans, il s’était sacrifié, avait risqué de s’effondrer, presque de mourir, pour aider ces gens, et ils se fichaient complètement de son sort. À quoi bon ? Il savait que les suicidaires ont du mal à comprendre les problèmes des autres, mais quand même – il y avait parmi eux des personnes à qui il parlait depuis des années, et à présent qu’il était en train de mourir, ça n’intéressait personne. Longtemps, ses pensées furent trop sombres et trop confuses pour qu’il les organise, mais peu à peu l’obscurité recula, et seule demeura en lui la certitude absolue qu’il voulait continuer son œuvre malgré tout. Même si ses interlocuteurs ne ressentaient rien pour lui, ils avaient malgré tout quelque chose à lui offrir : l’exaltation intellectuelle qu’il éprouvait lorsqu’il parvenait à analyser un problème sur lequel quelqu’un était resté bloqué. Il voulait connaître ces vérités qui restent cachées au commun des mortels, et il lui semblait que la souffrance lui donnait accès à ces vérités. Et puis, il y avait quelque chose de plus difficile à définir, une sorte de frisson spirituel face à ce qui lui apparaissait, quand cela fonctionnait, comme une collision des âmes. Si c’était ce qu’il cherchait, il fallait qu’il cesse de penser que ce travail était un devoir moral, lourd de sens. Aider les gens devait être une activité banale, comme manger – simplement un exercice auquel il se livrait au cours de sa vie. Parvenu à cette conclusion, il alla consulter son site Web, et vit que certains messages de soutien lui avaient échappé la première fois, parce qu’il était trop choqué par les autres. Ce fut un soulagement. Mais il voulait néanmoins changer des choses dans sa vie. Il était évident qu’il avait fait fausse route. Il repensa à tous les e-mails, à tous les coups de téléphone, et à la manière dont toutes ces conversations pouvaient se poursuivre des années entières, et tourner en rond, sans le moindre progrès ; il comprit aussi à quel point il était étrange et perturbant d’absorber ainsi au plus profond de lui les émotions terribles d’êtres qu’il n’avait jamais vus. Il décida que, désormais, il ne communiquerait plus avec qui que ce soit sans l’avoir rencontré. Ceux qui voulaient bénéficier de ses conseils devraient d’abord venir jusqu’à son temple. Ce serait difficile pour beaucoup – le sanctuaire était situé très à l’écart, loin de la ville, et même de la gare. Or il était en contact avec des habitants des quatre coins du Japon. Cela leur coûterait pas mal d’argent d’arriver jusqu’à lui. Mais c’était le but du jeu. Si leur désir de recevoir son aide ne suffisait pas à les inciter à se rendre au temple, alors il y avait peu de chances que Nemoto puisse les aider. Cette nouvelle stratégie réduisit les sollicitations, et cela changea aussi la donne pour ceux qui persévéraient. Était-ce l’impact d’une rencontre en chair et en os, ou bien le fait qu’il pouvait leur accorder des entrevues plus longues, et plus intenses ? Il ne savait pas. Mais à l’issue de ces rencontres, il lui semblait souvent qu’eux et lui étaient parvenus à une sorte de résolution. Et cela voulait dire, aussi, qu’il ne passait pas sa vie à se ronger d’angoisse, dans la crainte permanente qu’une des innombrables personnes à qui il avait écrit ou parlé pendant la semaine décide tout à coup de se tuer. Un jour, un homme marcha cinq heures durant pour accéder au temple. Faire un tel trajet à pied était héroïque de sa part : après avoir mené une existence de hikikomori, il se retrouvait tout à coup dehors, au grand jour, à transpirer, à sentir les mouvements de son corps. Tout en marchant, il réfléchit à ce qu’il allait dire. Cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas parlé à quelqu’un, et voilà qu’on attendait de lui qu’il expose ses sentiments les plus intimes devant un étranger. Il transpirait et réfléchissait tout en marchant, et quand enfin, au bout de cinq heures, il arriva au temple, il déclara qu’il y voyait plus clair, et qu’il n’avait plus besoin de l’aide de Nemoto. Il fit demi-tour, et rentra chez lui, à pied.   Cet article est paru dans le New Yorker le 24 juin 2013. Il a été traduit par Adrienne Boutang.
LE LIVRE
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La Mort volontaire au Japon, Gallimard, Tel

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