Le bonze et les candidats au suicide
par Larissa MacFarquhar

Le bonze et les candidats au suicide

Ittetsu Nemoto est devenu moine sans crier gare, après un accident de moto. Suivront quatre ans de calvaire, puis le quotidien dans un temple d’une bourgade reculée. C’est là qu’il se découvre un talent pour l’écoute et se donne une mission : aider les candidats au suicide, dans un pays où il s’en commet un toutes les quinze minutes. Ce sacerdoce l’a mené, non sans embûches, à la sérénité.

Publié dans le magazine Books, avril 2014. Par Larissa MacFarquhar
De temps à autre, Ittetsu Nemoto réunit un groupe de candidats au suicide et les emmène faire le tour des endroits populaires auprès de ceux qui passent à l’acte, et il en existe beaucoup au Japon. La forêt d’Aokigahara, la « mer d’arbres », située au pied du mont Fuji, est le plus célèbre d’entre eux. Le lieu a commencé d’être identifié au suicide dans les années 1960, après la parution de deux romans de Seicho Matsumoto, mais plus encore après la sortie en 1993 du « Manuel complet du suicide », où Wataru Tsurumi fait de la forêt l’endroit idéal pour mourir (1). Parce que ses arbres sont tellement enchevêtrés qu’ils coupent le vent, parce que les animaux et les oiseaux y sont rares, Aokigahara est un lieu étonnamment silencieux. La « mer d’arbres » est étendue : 3 600 hectares. Il arrive donc que les corps gisent là pendant des mois avant d’être découverts ; les touristes photographient les cadavres et partent à la recherche d’objets personnels abandonnés. Autre destination de prédilection des suicidaires, les falaises de Tojinbo, qui surplombent la mer du Japon. Visiter pareil endroit est tout autre chose que se l’imaginer. Le spectacle des flots vus du haut d’un escarpement peut être terriblement angoissant. À d’autres moments, Nemoto, qui est bonze, anime dans son temple des groupes de parole sur la mort destinés aux suicidaires. Il demande aux participants d’imaginer qu’on vient de leur annoncer qu’ils souffrent d’un cancer et qu’ils ont encore trois mois à vivre. Il les somme de noter par écrit ce qu’ils veulent faire de ce temps qu’il reste. Puis il leur demande d’imaginer qu’ils ont encore un mois ; puis une semaine ; puis dix minutes. La plupart fondent en larmes pendant l’exercice, Nemoto comme les autres. Un homme venu participer à l’un de ces séminaires parlait depuis des années à Nemoto de son désir de mourir. Âgé de 38 ans, il avait, une décennie durant, fait de fréquents séjours à l’hôpital psychiatrique. Pendant la séance d’écriture, il resta assis à pleurer. Quand Nemoto vint voir ce qu’il avait fait, il s’aperçut que sa feuille était restée blanche. L’homme lui expliqua qu’il n’avait rien à répondre à ces questions, parce qu’il ne se les était jamais posées. Il n’avait jamais songé qu’à une chose : il désirait mourir ; il n’avait jamais réfléchi à ce qu’il voulait faire de sa vie. Et, n’ayant jamais vraiment vécu, comment pouvait-il avoir envie de mourir ? Cette révélation fut curieusement libératrice. L’homme s’en retourna à son travail de machiniste dans une usine. Jusqu’ici, il avait tellement redouté la compagnie de ses semblables qu’il n’avait jamais pu dépasser un certain seuil de compétence. Mais il était à présent capable de parler aux autres, et il obtint une promotion. Parfois, Nemoto demande aux participants de se couvrir le visage d’un tissu blanc, comme on le fait traditionnellement pour les cadavres au Japon, tandis qu’il célèbre une cérémonie funéraire. Puis il demande à chacun de faire l’ascension d’une colline derrière le temple, une petite bougie à la main, en imaginant qu’il entre au royaume des morts. Cet exercice, pour des raisons qu’il ne s’explique pas, tend à susciter, chez ceux qui s’y prêtent, non des larmes, mais une sorte d’exaltation étrange, comme une nouvelle naissance. Par le passé, Nemoto a organisé des excursions dont la fonction principale était de faire sortir les hikikomori – les reclus, dont certains n’ont pas quitté leur chambre depuis des années – au grand air. (Les hikikomori se comptent par centaines de milliers au Japon ; pour la plupart de jeunes hommes, ils jouent aux jeux vidéo et surfent sur le Web, mangeant les plateaux-repas que leur servent leurs parents.) Il a organisé des séjours en camping et des soirées karaoké ; il a animé des stages de préparation de soupes, passé des nuits entières à discuter. Mais, dans l’ensemble, ces virées se sont révélées peu satisfaisantes. Les hikikomori étaient phobiques, et les suicidaires, désorganisés ; on ne pouvait pas compter sur leur assiduité. Nemoto croit aux vertus d’une confrontation avec la mort ; il est convaincu qu’il est fructueux de cultiver une conscience aiguë du fonctionnement et de la fragilité du corps ; et il croit au pouvoir qu’a la souffrance de nous révéler à nous-mêmes. Quand on lui demande s’il pense que les gens heureux sont plus superficiels que ceux qui souffrent, il répond d’abord que les gens heureux n’existent pas, puis, après un instant de réflexion, finit par dire que sa femme fait partie de cette catégorie. Cette sérénité en fait-elle un être moins profond ? Oui, dit-il, c’est possible. Courriel adressé à Nemoto : Date : 08/10/2009 Je n’ai pas payé ma facture de téléphone mobile depuis un bon moment et ma ligne va être coupée demain, donc je vous en prie répondez-moi dès que possible. Nous sommes un couple… Nous vivons actuellement dans notre voiture. Nous habitions dans la région de H... Mais, comme nous ne trouvions pas de travail, nous sommes partis à N… On a essayé de chercher un emploi… tout en ramassant des conserves, mais nos candidatures n’étaient jamais retenues, parce qu’on n’était pas du coin… Progressivement, on s’est mis à avoir envie de mourir. La fois où on a essayé de s’étrangler avec une ceinture, on a fini par la desserrer, ça faisait trop mal. On a aussi essayé d’ingurgiter une tonne de médicaments antirhume d’un seul coup, mais on a fini par se réveiller, au bout d’un moment – voilà, on n’a même pas réussi à mourir. On aimerait bien trouver un boulot, quand même. Bref, on est vraiment indécis, et on n’arrive pas à y voir clair tout seuls. Le Japon est connu pour être le pays du suicide. Il doit en partie cette réputation à la mort spectaculaire des kamikazes durant la Seconde Guerre mondiale, et en partie au harakiri atroce et anachronique de l’écrivain Yukio Mishima, en 1970. Le harakiri – qui consiste à s’ouvrir le ventre à l’aide d’un sabre court, de gauche à droite – est la forme de suicide qu’on identifie le plus à l’Archipel. On a voulu expliquer le geste de Mishima par l’échec de sa tentative de coup d’État militaire, mais il avait planifié sa fin depuis longtemps. « La chose qui sauve, à terme, la chair du ridicule, c’est la dimension mortelle, écrivit-il. Qu’on trouverait comiques la gaieté et l’élégance du torero si son art était entièrement détaché de toute identification avec la mort ! » Un taux de suicide élevé est généralement pris pour symptôme d’une maladie nationale profondément enracinée : quand la dépression mène à la mort volontaire, elle cesse d’être psychiatrique pour devenir anthropologique. Alors, quel est le problème du Japon ? Il est vrai que le suicide n’y a jamais fait l’objet d’un interdit religieux, comme c’est le cas en Occident – l’idée que se donner la mort, c’est rejeter la grâce divine ou s’arroger un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu est absente. Selon la tradition, le suicide peut effacer la culpabilité et annuler les dettes, restaurer l’honneur et prouver la loyauté. « Les héritiers de Caïn ne peuvent pas échapper au regard de Dieu, moins encore dans l’autre monde que dans celui-ci, note Maurice Pinguet dans son étude sur La Mort volontaire au Japon. Mais au Japon on peut se cacher dans la mort, s’y anéantir tout entier et réparer la faute par ce départ. » Dans l’Archipel, il peut s’agir d’un geste d’intégrité morale et de liberté, voire artistique. Le suicide de l’écrivain Eto Jun, en 1999, fut accueilli par un concert d’éloges dans les milieux intellectuels, et on y a vu la marque d’un « sens esthétique de premier ordre ». Quand un ministre inculpé pour corruption mit fin à ses jours, en 2007, le gouverneur de Tokyo célébra en lui l’authentique samouraï, qui avait su sauver son honneur. Et quand l’anthropologue Junko Rintanakde a mené un travail de recherche sur la dépression au Japon cette dernière décennie, de nombreux psychiatres lui ont déclaré qu’une personne sans trouble psychique avait le droit de choisir sa propre mort, et qu’ils n’avaient pas à interférer avec une décision des plus importantes et des plus intimes.   Six fois plus de suicides qu’en Grèce Le taux de suicide au Japon est presque le double de celui des États-Unis. Entre 1998 et 2011, il y eut plus de trente mille morts volontaires chaque année – une toutes les quinze minutes à peu près. Il s’agissait, certes, d’une période de crise économique, mais la Grèce connaît une situation bien pire et l’on s’y suicide six fois moins. Les Tokyoïtes se jettent si régulièrement sous le métro que, dès qu’un train s’arrête entre deux stations, les passagers s’imaginent spontanément que c’est en raison d’un suicide. Plusieurs passants sont morts, écrasés par des désespérés qui sautaient du haut d’immeubles. Des parents suicidaires ont tué leurs enfants pour leur épargner une existence d’orphelins ; une mère qui met fin à ses jours mais épargne sa progéniture est traditionnellement considérée comme d’une extrême perversité. Voilà pour la théorie culturelle de la mort volontaire au Japon. Mais, en vérité, au cours du dernier siècle, le taux de suicide dans l’Archipel est resté comparable à celui de la plupart des pays occidentaux. En outre, partout dans le monde, le phénomène varie fort selon la période. Il recule en temps de guerre pour s’accentuer ensuite. Dans les années 1950, le suicide au Japon a atteint des sommets, puis il a reflué. Dans les années 1990, il a de nouveau explosé, sans doute en raison du désarroi économique. Certains ont travaillé si dur qu’ils en sont morts. D’autres se sont suicidés parce qu’ils ne trouvaient pas de travail. Ce sont les grandes tendances, telles qu’on peut les observer à l’échelle des décennies, mais la différence entre vie et mort tient souvent à la différence entre deux heures et quatre heures – à d’infimes ajustements structurels et à des changements de situation à peine perceptibles. Une personne suicidaire qui découvre que le pont d’où elle voulait sauter a été grillagé ne va pas, en général, se mettre en quête d’un autre pont ; elle rentrera chez elle. À Tokyo, les quais de certaines stations de métro ont été équipés de lumières bleues pour dissuader les gens de sauter : elles se sont révélées étonnamment efficaces. Il y a quelques années, un groupe de prévention, Lifelink, a mené une analyse méticuleuse du suicide au Japon. L’organisation pensait qu’il était nécessaire, pour affiner les méthodes de prévention, de savoir exactement qui se donnait la mort, dans quelles rues, du haut de quels immeubles, de quelle manière et à quels moments de la journée ; comme si l’identification d’un nombre suffisant de facteurs allait permettre de prendre les gens sur le fait, pour ainsi dire. Lifelink a découvert qu’on se tuait d’abord chez soi, puis du haut d’immeubles élevés et en se jetant à l’eau. La majorité des suicides avaient lieu le lundi, suivi par le dimanche et le mardi, entre quatre et six heures du matin. Les femmes avaient tendance à mettre fin à leurs jours entre midi et quatorze heures, mais rarement entre quatorze et seize. Quand Nemoto était petit, un oncle dont il était proche s’est suicidé. Pendant ses études au lycée, à la fin des années 1980, une ancienne amie de collège a mis fin à ses jours. À son enterrement, il vit le corps exposé dans son cercueil et remarqua la bouche cousue pour empêcher sa langue de ressortir, car elle s’était pendue. Quelques années plus tard, il apprit le suicide d’une autre de ses amies, une fille avec qui il avait joué dans un groupe de rock. Son enterrement le perturba plus encore que le précédent : elle aussi s’était pendue, mais elle s’était en plus privée de nourriture, et son corps était effroyablement squelettique. Quand il était jeune, Nemoto se saoulait volontiers et se bagarrait avec des gamins d’autres écoles. Au lycée, il lisait Nietzsche tous les jours tant il aimait la force et la puissance du philosophe. Une fois bachelier, il suivit des cours de philosophie par correspondance, et travailla sur des bateaux qui analysent la pollution de la baie de Tokyo. Non qu’il fût particulièrement concerné par la qualité de l’air ; il aimait naviguer, c’est tout. Il fut aussi guide maritime à Okinawa pendant quelque temps. Il ne faisait pas de projets de long terme ; juste ce qui l’amusait. Puis, à 24 ans, un terrible accident de moto le plongea pendant six heures dans le coma et lui valut trois mois d’hospitalisation. Il prit alors conscience que la vie était précieuse, et qu’il l’avait jusqu’à présent gaspillée. Il n’allait pas découvrir le sens de la vie dans les livres. Seule l’expérience le lui révélerait. Un jour, sa mère tomba sur une petite annonce : on recrutait des moines bouddhistes. Elle ne la lui montra que parce qu’elle trouvait hilarante l’idée de passer une offre d’emploi pour un moine, sans se douter qu’elle éveillerait la curiosité de son fils. Il connaissait déjà un peu la pensée zen : il avait étudié le karaté après le lycée, et fait l’expérience des pratiques ascétiques de la discipline, comme rester à psalmodier sous une cascade glaciale. Ses amis jugeaient grotesque l’idée d’entrer dans les ordres, et à vrai dire il ne tenait pas non plus les religieux en très haute estime. Mais il répondit à l’annonce. Le poste consistait en des tâches très élémentaires – comme l’enterrement des animaux –, et était conçu…
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