Dans les camps de Poutine
par Zara Mourtazalieva

Dans les camps de Poutine

En mars 2004, Zara Mourtazalieva, une jeune Tchétchène étudiant à Moscou est arrêtée. On l’accuse de préparer un attentat. L’affaire est montée de toutes pièces par les services russes qui ont besoin de « résultats ». Elle sera condamnée à huit ans et demi de colonie pénitentiaire. Elle nous livre un témoignage exceptionnel sur les camps, en Russie, aujourd’hui.

Publié dans le magazine Books, avril 2014. Par Zara Mourtazalieva
Après mes huit ans et demi d’emprisonnement, des dizaines de journalistes me poseront la même question : « Qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous pendant votre séjour carcéral ? » Je ne l’ai jamais avoué, mais le plus horrible fut ce premier pas à l’intérieur de la cellule. La porte qui se referme. La clé qui tourne deux fois dans la serrure. Et le sentiment de désolation qui vous envahit. Je regarde autour de moi. C’est un local exigu aux murs couverts de graffitis, avec une couche en bois sans literie, pour que le détenu ne puisse pas dormir dans la journée. Dans un coin, un seau pour faire ses besoins. Les graffitis sont éloquents : « Ripoux chiens », « Nique les poulets », des dates, des adresses, des noms, et même un message d’amour. Chaque personne qui passe ne serait-ce qu’une heure ici se soumet à ce rituel, comme s’il était important que le suivant, quel qu’il soit, sache qu’il n’est ni le premier ni le dernier. Vous n’êtes encore ni inculpé, ni jugé, ni condamné, mais on vous parle déjà comme à un criminel endurci, vous n’êtes déjà plus personne, vous êtes pris dans les griffes de ce système, vous êtes un loser, un perdant. Je m’assois par terre et commence à pleurer, le visage enfoncé dans la manche de ma veste, pour que personne n’entende mes sanglots ni ne voie ma faiblesse. Dès la première nuit que vous passez ici, vous devenez une personne différente. La porte qui a claqué dans votre dos sépare à tout jamais votre vie d’avant de celle d’après : plus rien ne sera comme avant ; et cet instant, vous ne pourrez jamais l’oublier. Un monde nouveau s’ouvre devant moi, c’est un saut dans le vide, du haut d’une falaise… Je ne sais pas combien de temps a duré cette crise d’hystérie, mais voici que la porte s’ouvre. Une voix aboie : « Sors ! » Quelqu’un a dit que l’espoir meurt en dernier. Va-t-on me relâcher ? Je me rue dehors. Mais une lumière forte m’aveugle : « Bonjour, nous sommes une équipe de tournage de l’émission “Événements extraordinaires (1)”. On vous a arrêtée près d’un hôtel sur l’avenue Vernadski, en possession d’explosifs. Qu’avez-vous à déclarer ? » Les paroles du journaliste me font l’effet d’une décharge électrique. Je ne comprends pas de quoi il parle. Quel hôtel ? Pourquoi l’avenue Vernadski, alors qu’on m’a arrêtée dans le centre-ville ? Comment se fait-il que la télévision soit au courant ? Qui l’a appelée ? Mille questions me tourmentent, mais je sais que je n’obtiendrai aucune réponse. Je ne me souviens pas de ce que j’ai répondu. Après une courte séance de tournage, on me pousse de nouveau dans ma cellule, où je reste pendant quarante-huit heures. Ensuite, sur décision d’un juge qui ordonne ma détention préventive à cause de ma « dangerosité » pour la société, on m’amène au 38, rue Petrovka (2). Il s’agit de l’une des pires prisons de la Fédération de Russie, connue pour les tortures et les humiliations systématiques qu’y subissent les prisonniers. On m’y amène menottée et c’est encore un choc : ces bracelets qui se referment autour de vos poignets et dont le contact vous glace la peau. Nous y allons en voiture, je suis de nouveau serrée sur le siège arrière entre deux flics. Pendant tout le trajet, interminable à cause des embouteillages, mes accompagnateurs et le conducteur bavardent gaiement et se racontent des blagues. Dans cette compagnie joyeuse, je suis la seule à être plongée dans mes pensées amères. En regardant les rues qui défilent devant mes yeux, je suis obsédée par une idée unique : « Que va-t-il m’arriver ? » Personne ne me dit où nous allons. La voiture s’arrête devant un immeuble imposant et austère, stalinien, avec des arcades et des colonnes. On me fait pénétrer à l’intérieur avec les mots : « Soyez la bienvenue ! » L’humour noir des agents du 38, rue Petrovka ne fait pas rire ceux qui franchissent le seuil de cet établissement pour la première fois. Après, on s’y habitue et on est même parfois capable de leur répondre du tac au tac. À l’intérieur, le sentiment d’angoisse ne me lâche pas. Je suis accueillie par quelques gardiens. Leur chef est un maigrichon aux yeux fuyants, la quarantaine passée. Il donne l’ordre de m’emmener à la fouille corporelle. Nous longeons un couloir faiblement éclairé qui sent l’humidité et l’eau stagnante. Personne ne parle. On ne me demande même pas mon nom. Apparemment, tout le monde a été prévenu. Lors de la fouille, une femme en uniforme examine mes habits sous toutes les coutures, comme si j’avais su qu’on allait m’arrêter et que j’avais pu m’y préparer en dissimulant des objets interdits dans mes vêtements. Je dois enlever mes bijoux, vider mes poches. On me palpe partout. Si j’avais su que ce n’était que le début de mon calvaire,…
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