Peut-on échapper au Web ?

Peut-on échapper au Web ?

La plupart d’entre nous avons des souvenirs assez précis de l’époque où Internet n’existait pas, ou n’était encore qu’un gadget pour initiés. Il nous serait pourtant bien difficile, désormais, de vivre sans. En l’espace de quelques années, notre manière de communiquer, de travailler, de nous informer ou de nous distraire s’est transformée en profondeur au contact de la Toile. Raison de plus pour s’interroger, sans verser dans la technophobie, sur les risques bien réels de cette nouvelle technologie. Les notions de liberté, de démocratisation culturelle et de transparence brandies par les nouveaux idéologues du Web servent de cache-sexe à une industrie fort lucrative, fondée sur le détournement des informations personnelles des internautes, et l’accaparement toujours plus invasif de leur temps de cerveau disponible.

Publié dans le magazine Books, avril 2014.

Si vous voulez échapper au Web, au moins pour un temps, vous pouvez vous inscrire pour un séjour l’été prochain à Camp Grounded, une « colonie de vacances pour adultes », en Californie. Les règles sont simples, relève le New York Times : ni smartphone, ni ordinateur, ni tablette, pas même de montre. Interdiction de communiquer aux autres son vrai nom et de parler de son travail. Au menu : yoga, concours d’histoires drôles, ateliers d’écriture et… conversation. Imaginée par la société Digital Detox (« Désintoxication numérique »), l’initiative a rencontré un franc succès dès son lancement, en 2013.

Voilà pour le fun. Sans aller jusqu’à vous offrir un séjour débranché (mais très branché) en Californie, vous pouvez aussi vous mettre « au vert » pour un temps en feignant d’oublier votre smartphone ou, comme le techno-critique Evgeny Morozov, en le mettant dans un coffre-fort à minuterie (lire l’article). Vous pouvez encore acheter l’une des nombreuses applications qui vous permettent désormais de vous débrancher (mais ce genre d’application ne fait-elle pas encore le jeu des industriels du Web ?)

Maintenant, le moins fun. Sans verser dans la technophobie, il n’est pas niable que la Toile nous entraîne – nous tous, l’humanité entière – dans une expérimentation sans précédent, qui présente des risques significatifs. Internet a son avers et son envers. Son avers, c’est la formidable ouverture qu’il représente pour la communication avec autrui et l’accès à l’information. Son envers, décrit ici avec minutie par Sue Halpern (lire l’article), c’est cette toile d’araignée aux fils de plus en plus serrés qui nous emmaillote au profit de grandes entreprises sans état d’âme et de big brothers en tout genre. Une emprise justifiée par une idéologie perverse, qui brandit les belles notions de liberté, d’égalité et de transparence pour mieux encourager des comportements de dépendance quasi plavloviens. Penser cette réalité entièrement nouvelle est aussi urgent que difficile. En regard des enjeux, le mouvement « detox » paraît tout simplement risible.

 

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