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Délivrons-nous du Web

Sans en avoir conscience, nous sommes habités par une vision quasi religieuse des nouvelles technologies. Sous l’emprise de cette idéologie dominante, nous acceptons aveuglément tout ce qu’elles proposent, livrons gratuitement nos données personnelles aux marchands et croyons les résultats de nos recherches sur le Web avec une foi de charbonnier. Comment lutter contre cette forme nouvelle d’endoctrinement ?


Si les origines de la civilisation occidentale sont liées à la Grèce antique, l’avenir de la condition humaine est chevillé à la Silicon Valley. La « Valley » n’est pas seulement synonyme d’innovation technologique et de croissance économique. Elle est le champ luxuriant où s’épanouit une nouvelle idéologie du XXIe siècle, qui vient remplir le vide laissé par la Guerre froide. Cette idéologie gravite autour d’Internet. Il a fallu plusieurs décennies pour en tisser le récit fondamentaliste, à partir de trames aussi diverses que le libéralisme économique, le techno-mysticisme, les penchants anarchistes et les aspirations utopiques. Elle occupe désormais une place de premier plan dans les conversations quotidiennes, au même titre que les technologies qui l’inspirent. L’idéologie Internet propose une vision quasi religieuse de la façon dont les relations humaines vont se transformer, l’abondance être créée et la transcendance atteinte grâce aux interactions homme-machine. Ses prophètes voient dans la structure ouverte et décentralisée d’Internet le modèle d’un ordre mondial libre, égalitaire et transparent. Leur texte sacré est la loi de Moore, selon laquelle les ordinateurs « évolueront » à un rythme exponentiel, leur puissance doublant à peu près tous les deux ans. Leur eschatologie est la Singularité, qui annonce le dépassement prochain des humains par les machines, qui élèveront généreusement les simples mortels (ou les téléchargeront tout simplement) dans un Nirvana informatique (1). En attendant, le bric-à-brac de notre existence ordinaire sera maîtrisé grâce à sa quantification en bits et en octets, et transformé en « Big Data » rentable pour l’économie de l’information [lire « Big Data change notre rapport au monde », Books, mars 2014]. L’idéologie Internet est facile à railler, mais difficile à rejeter. Cela n’a pas vraiment d’importance si certains l’accusent d’être une « cyberutopie », si d’autres l’ignorent tout en profitant des avantages pratiques du Web, ou jugent ridicules certains de ses aspects, comme la Singularité. (Les sceptiques sont invités à suivre un cours de six semaines, pour 25 000 dollars, à l’université de la Singularité, dans la Silicon Valley, université qui se donne pour mission d’« instruire et inspirer les décideurs pour les rendre capables d’appliquer des technologies exponentielles aux grands défis de l’humanité ».) L’idéologie Internet est difficile à déloger car elle ne campe pas simplement un idéal immatériel ; elle est physiquement incorporée dans une infrastructure globale faite de machines, de logiciels, d’entreprises privées et d’institutions publiques. Cette infrastructure influence notre manière de penser et de se comporter et risque, une fois verrouillée, d’être difficile à changer. Evgeny Morozov et Jaron Lanier craignent fort qu’en dépit de ses intentions utopiques l’idéologie Internet n’ait des conséquences insidieuses. Comme l’écrit Lanier dans son livre « À qui appartient l’avenir ? », « elle n’est pas l’expression d’une machination diabolique, mais l’effet indirect d’une glorification stupide du fantasme que la technologie devient intelligente au point de se suffire à elle-même, sans les humains (2) ». Tous deux proposent une vision alternative. Ils tiennent à se présenter comme des « cyberréalistes », plutôt que des « cyberpessimistes ». Ils n’ont aucun problème avec les nouvelles technologies en tant que telles, mais ils s’insurgent contre la manière strictement instrumentale et commerciale dont elles sont aujourd’hui utilisées. « Le monde de l’Internet Theory n’a pas encore trouvé son Woody Allen », écrit Morozov, qui est au moins son H. L. Mencken (3). Si Mencken dépeçait les clichés de la « booboisie » (la « beauf-geoisie »), Morozov étrille les prétentions messianiques des « geeks » de la Silicon Valley et au-delà. Les livres sur la technologie ne sont pas réputés pour leur humour, mais celui de Morozov est délicieusement sardonique. C’est peut-être la charge la plus drôle et la plus dévastatrice jamais écrite contre la cyberculture. Et elle est souvent convaincante. Les aboiements de Morozov sont assortis d’études et de statistiques mordantes. Son livre précédent, « L’illusionisme du Net (4) », contestait l’idée répandue selon laquelle Internet accoucherait inévitablement d’un monde plus démocratique et participatif. Son nouvel ouvrage fustige en lui une icône moderne ; il se demande même si parler d’« Internet » a seulement un sens. Morozov s’est construit un personnage de web-sceptique, soucieux de substituer une conception plus flegmatique et plus humaine au délire millénariste régnant en matière de technologies de l’information. Ses cibles sont deux conceptions enchevêtrées, qu’il appelle le « solutionnisme » et l’ « interneto-centrisme ». Le solutionnisme est la croyance selon laquelle tous les problèmes peuvent être résolus par la raison et la quantification. Le solutionnisme est réductionniste, révère l’efficacité et l’utilité, déteste l’ambiguïté et la complexité. Il a derrière lui une longue histoire dans la civilisation occidentale, et a entraîné des conséquences destructrices. Témoin les planificateurs soviétiques, qui rêvaient de « remodeler les esprits » pour créer un paradis des travailleurs. Morozov a grandi en Biélorussie dans les dernières années de l’URSS et il est, on le conçoit, sensible à la perspective solutionniste. Il repère facilement les analogies entre les précédents des régimes autoritaires et des initiatives apparemment innocentes prises dans le monde d’Internet. La vogue actuelle de la « gamification », qui transforme les activités quotidiennes en jeux virtuels, récompensant les bonnes performances par la distribution de points et de titres honorifiques, a pour lui des échos cruellement familiers : « Cela me rappelle le penchant des responsables soviétiques pour l’émulation ludique : les étudiants étaient envoyés aux champs pour récolter le blé ou les pommes de terre, et comme la motivation manquait, on leur accordait des points et des titres honorifiques. » Dans son ardeur à créer un « avenir sans friction » en gommant les nuances et les imperfections, le solutionnisme aggrave en général la situation, écrit Morozov. Dans le monde d’aujourd’hui, le solutionnisme est activé par l’« interneto-centrisme », lequel considère Internet comme bien plus qu’un réseau de réseaux régis par des protocoles communs. Cela devient une entité autonome, avec sa logique et son développement propres, érigée en modèle à suivre : « C’est cette propension à considérer cet être unique comme une source de sagesse et d’aide à la décision qui fait de cet ensemble pas vraiment passionnant de câbles et de réseaux une idéologie séduisante et excitante – peut-être l’idéologie dominante d’aujourd’hui. »   Une conception millénariste du Web À vrai dire, si cette idéologie « ressemble à une religion, c’est parce que c’en est une ». Ses prosélytes affirment que la structure distribuée, non hiérarchique, d’Internet favorise « naturel-lement » la transparence, le partage, la liberté, l’égalitarisme et l’antiélitisme. Ils entendent reconfigurer la vie en éliminant ses
bugs » grâce aux outils rutilants qu’ils ont élaborés, le tout au nom d’une « révolution Internet » qui raffole de projets radicaux. Troquant les habits de Mencken pour ceux d’Edmund Burke (5), Morozov objecte que « tous les bugs ne sont pas des bugs ; certains sont des signes particuliers de l’humanité ». Il prend la défense des imperfections et des compromis, essentiels à l’épanouissement de l’homme et menacés par une foi perfectionniste enchâssée dans une technologie omniprésente qui l’impose. Ceux qui incriminent l’idéologie Internet sont habituellement dénoncés comme des luddites, bientôt promis aux poubelles de l’histoire. Mais, n’était ce rôle de poubelle, l’histoire ne serait guère présente dans la conception millénariste d’Internet : « L’amnésie technologique et une complète indifférence à l’histoire sont consubstantielles au débat contemporain sur Internet » (Morozov n’a guère d’estime pour les quelques histoires d’Internet publiées jusqu’à présent). Il reconnaît que nous vivons une période de mutation profonde, mais rappelle que toutes les révolutions comportent aussi des éléments de continuité importants. Si nous voulons que les technologies répondent mieux à nos besoins, nous devons comprendre leurs origines et leurs principes sous-jacents, de nature historique. Loin d’être unique, et encore moins autonome, Internet est l’expression de choix technologiques faits de longue date, qui doivent être dévoilés et discutés. Morozov souhaiterait ainsi remplacer l’appréhension essentialiste d’Internet par des évaluations plus circonscrites, contextuelles et empiriques des technologies considérées individuellement. Il utilise toujours les guillemets pour parler d’« Internet », afin de souligner sa nature construite et non donnée. Même les critiques d’Internet ont selon lui cédé, sous l’emprise de l’interneto-centrisme, aux généralisations abusives qui nous détournent d’une relation plus constructive à l’outil. « Internet » nous a-t-il vraiment rendus plus stupides, selon la formule célèbre de Nicholas Carr ? Certaines de ses composantes, comme Twitter, peuvent indéniablement nous disperser, avec des idées réduites à l’état de petites phrases accrocheuses, mais qu’en est-il d’autres, comme Instapaper qui nous permet de sauvegarder des textes longs pour les lire plus tard, à l’abri des distractions ? L’essentiel du livre de Morozov réfute les clichés de l’interneto-centrisme. Il mobilise une impressionnante série de preuves, tirées des sciences sociales, de l’histoire, de la philosophie et de la littérature (mais ridiculise la théorie du choix rationnel et autres approches fondées sur des modèles « ressemblant beaucoup à ceux qui ont échoué à prédire la chute de l’URSS » (6)). Morozov affirme que l’idéologie Internet, « influencée par les poches pleines de la Silicon Valley », interdit tout débat de qualité sur les moyens appropriés à la réalisation d’objectifs précis. Internet n’a pas de propriétés intrinsèques qui en excluent d’autres ; le contrôle et la centralisation sont, tout comme les cris de ralliement actuels en faveur de la liberté et de la décentralisation, des moyens légitimes de poursuivre des objectifs démocratiques – selon les circonstances. Morozov y insiste : la foi du réseau dans le quantitatif dénature les processus sociaux et politiques. Les données sont censées refléter la réalité, mais les algorithmes utilisés par Google, Twitter et d’autres fournissent des mesures plus sélectives qu’objectives et peuvent être manipulés pour duper le système. Les algorithmes sont aussi devenus monnaie courante dans la police, le journalisme, l’éducation et bien d’autres domaines. Mais comme beaucoup d’entre eux sont protégés par la propriété intellectuelle, ils échappent à toute forme de contrôle (Morozov suggère que des tiers puissent être autorisés à les auditer pour en traquer les biais). On en use également pour adapter le contenu des médias au public ciblé. Les « bulles filtrantes » ainsi produites conduisent à la fragmentation du discours politique, transformant la sphère publique en une ruche d’une confusion assourdissante (7).   Érosion du sens moral Rien de tout cela n’incite à la délibération morale ni au comportement éthique, que les technologies Internet déstabilisent encore un peu plus avec leurs procédés d’ingénierie sociale : la généralisation des caméras et des capteurs dans notre environnement connecté et les réseaux sociaux type Facebook mènent à une surveillance sans précédent de notre vie privée. Non seulement nous y laissons notre intimité, mais l’information que nous mettons en ligne peut entraver par ricochet notre liberté. Ainsi des gadgets d’« auto-mesure » qui permettent à chacun de suivre ses paramètres corporels : les assureurs vont-ils récompenser ceux qui acceptent de partager ces données et pénaliser les autres ? De même, estime Morozov, la « gamification » est une forme de behaviorisme qui érode le sens moral. Les « jeux réalistes » permettent certes de réduire sa consommation d’énergie, de perdre du poids et d’améliorer d’autres types de comportement, mais beaucoup le font plus pour les récompenses qui sont à la clé que pour des considérations éthiques ou sanitaires. La plupart de ceux qui pratiquent ces jeux ignorent les arguments de fond en faveur des économies d’énergie ou les causes de l’obésité et mettraient fin à leurs efforts en l’absence de récompenses. « Le saint patron d’Internet est B. F. Skinner [la figure de proue du behaviorisme] et non Marshall McLuhan », écrit Morozov. On ne se délivrera jamais du solutionnisme, pense-t-il – une conclusion un peu étrange, étant donné l’attention qu’il porte à la contingence historique. Après tout, la foi moderne dans la raison instrumentale est influencée par la culture et l’éducation, et elle n’a pas toujours été aussi répandue qu’aujourd’hui. À ses yeux, nous pourrons réduire l’emprise du solutionnisme sur la pensée contemporaine si nous parvenons à affaiblir son principal complice, l’interneto-centrisme. Et la technologie elle-même pourrait être conçue pour encourager la délibération critique au lieu de la restreindre. Alors que les ingénieurs sont formés à rendre invisible le fonctionnement d’un dispositif, Morozov plaide pour qu’ils suscitent la réflexion sur les relations entre société et technologies. Se fondant sur la théorie du « design antagoniste (8) », il les invite à créer des produits qui se comporteraient de manière imprévisible, conduisant les usagers à s’intéresser aux origines, aux objectifs et aux coûts de la technologie. On pourrait ainsi voir apparaître sur les navigateurs des infographies montrant comment Google exploite les informations personnelles des internautes ; ou bien un certain pourcentage des articles en ligne pourrait disparaître des écrans en cas de difficultés financières du journal dont ils sont issus. Si le solutionnisme est inévitable, la meilleure solution est de mettre en œuvre un « solutionnisme réflexif » qui stimulerait la pensée critique et offrirait d’autres possibilités.   Le règne de l’amateur Mais les usagers apprécieront-ils vraiment les « applications erratiques capables de perturber nos habitudes de consommation de l’information » ? Et qu’en est-il des ressources déjà disponibles pour combattre les idéologies dénoncées par Morozov ? La délibération informée en ligne est loin d’avoir disparu et il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne peut coexister avec les attitudes simplistes et les réflexes behavioristes, et les tempérer. En fournissant de l’information mais aussi un lieu d’expression critique, le Web encourage les amateurs de questionnement autant que les solutionnantes. Morozov fait un peu bon marché du pouvoir qu’a l’internaute lambda de bousculer les projets réductionnistes et de penser par lui-même. Il a une piètre opinion des critiques littéraires amateurs et craint que le programme antiélitiste de l’interneto-centrisme ne conduise au remplacement des experts par les dilettantes (9) : « Le commun des mortels […] veut surtout raconter sa propre expérience, pas donner du sens à une œuvre. » Les commentaires postés par les internautes sur Amazon sont pourtant parfois d’une rare perspicacité. Les inquiétudes de Morozov peuvent aussi être dissipées au vu des attitudes ironiques et sceptiques que l’on rencontre dans la culture de masse et sur Internet. Même si elles véhiculent le pire et le meilleur, ces réactions sapent à la base les pieuses certitudes du solutionnisme et de l’interneto-centrisme. L’approche nominaliste que fait Morozov d’Internet est l’un des apports les plus originaux de son livre, mais ses arguments auraient tout à gagner à ce que l’auteur exerce lui-même le sens de la nuance qu’il exige des autres. La présentation de l’interneto-centrisme par Morozov comme une quasi-religion venue de Californie pourrait sembler fantaisiste, mais elle est corroborée par Jaron Lanier dans son livre « À qui appartient l’avenir ? ». Chercheur en informatique de la Silicon Valley, Lanier a été l’un des pionniers de la réalité virtuelle dans les années 1980. Il admet avoir été membre de la génération apostolique qui a forgé le credo d’Internet comme synonyme de liberté, d’abondance et d’évolution spirituelle pour tous : « Je n’écris pas à propos de gens que je ne connais pas, mais d’un monde que j’ai contribué à créer. » (En fait, ces idées ont été anticipées par les hackers de la côte Est et les hippies de la côte Ouest dans les décennies précédentes, mais l’arrivée de l’ordinateur personnel dans les années 1980 leur a donné un nouvel intérêt et une nouvelle impulsion.) Lui aussi affirme que la loi de Moore est « le principe directeur de la Silicon Valley, comme si les dix commandements n’en formaient plus qu’un seul ». Et il ajoute que les discussions sur l’immortalité et la Singularité « imprègnent tant la culture de Silicon Valley qu’elles font partie intégrante de l’atmosphère ».   Potentiel humaniste Aujourd’hui, Lanier se repent de sa foi passée, mais continue d’exalter le potentiel humaniste de la technologie. Comme Morozov, il pense que les « scénarios utopiques insensés » de l’idéologie Internet cachent des failles systémiques dans l’orientation prise par les technologies en réseau. Il nous faut de toute urgence réfléchir globalement à leurs effets de long terme, car « les technologues numériques instaurent les nouvelles routines qui régissent notre manière de vivre, de faire des affaires, et de faire à peu près tout ». Quand Morozov se concentre sur les présupposés philosophiques d’Internet, Lanier explore ses dimensions économiques. Lui aussi perçoit des tendances totalitaires cachées derrière l’idéologie séduisante de la liberté et de l’autonomie individuelle. L’information n’est libre qu’en apparence. En réalité, les usagers fournissent des informations personnelles aux entreprises et reçoivent des services en retour – c’est une forme de troc. Mais les entreprises transforment cette information en monnaie sonnante et trébuchante, une fois reconditionnée en ce « Big Data » qu’ils vendent aux annonceurs. Et elles deviennent fabuleusement riches, tandis que les usagers se contentent de clopinettes – des livres à bas prix sur Amazon, de la musique gratuite sur Pandora, etc. La valeur monétaire que les internautes apportent à l’économie de l’information est à la fois « hors bilan » et dans la poche des entreprises. Il en résulte une disparité croissante de richesse, et de pouvoir. Quelques grandes firmes, comme Google et Facebook, à même d’engranger plus de données que d’autres sur les usagers, se transforment selon Lanier en « Serveurs Sirènes », qui monopolisent l’économie de l’information. À mesure que l’industrie et les services passent au numérique, les Serveurs Sirènes, dans leur quête d’une efficacité dictée par le marché, détruisent de plus en plus d’emplois sans les remplacer. Les secteurs de la santé, de l’éducation et même du transport – si Google et Stanford parviennent à mettre au point la voiture sans conducteur – connaîtront le sort de l’industrie musicale, dont les effectifs ont été substantiellement réduits par la numérisation. L’industrie manufacturière en sera sans doute aussi victime, si l’impression 3D devient exploitable. Le monde de la finance a déjà succombé aux Serveurs Sirènes et à leurs ingénieux algorithmes, que Lanier rend responsables de la crise financière de 2008. Il annonce que les réseaux continueront à perturber l’économie, qu’ils balaieront au passage les classes moyennes, incitant à l’insurrection, et même à un « retour de bâton socialiste ». Or les apprentis sorciers de la Silicon Valley et de ses satellites sont parfaitement inconscients de leur impact destructeur, envoûtés par leur foi dans le progrès ininterrompu et l’abondance universelle qu’engendre la mue technologique. Tout en admirant l’analyse que faisait Karl Marx de l’exploitation économique, Lanier, comme Morozov, ne veut pas du communisme (« Ma femme a grandi à Minsk, en Biélorussie, et je suis totalement et définitivement convaincu de l’absurdité du système »). Il estime que le capitalisme, et les classes moyennes dont il dépend, ne peut être préservé qu’en monétisant la totalité de l’information, pas seulement celle vendue par les Serveurs Sirènes aux annonceurs, mais aussi celle fournie aux Services par tout un chacun. Si un individu offre une information dont une entreprise tire profit, il doit percevoir un micropaiement – afin que soit rétabli un certain degré de parité dans le système. Il nous faudrait payer pour avoir accès à une bonne partie de l’information en ligne, mais nous serions payés en retour. Lanier laisse pour plus tard la question des modalités de mise en œuvre d’un dispositif aussi complexe, mais il juge la chose techniquement possible. Mais ce ne sont pas les détails qui frappent, dans le diagnostic et les remèdes proposés par Lanier : ses prévisions se révéleront inévitablement fausses en partie – voire en totalité. Et ce livre très stimulant n’est, hélas, ni bien écrit ni bien structuré ; il se compose de courts chapitres qui se lisent comme les posts d’un blog. Sa valeur tient à la volonté de l’auteur de repenser « Internet » et ses principaux mantras (du genre « l’information veut être gratuite ») et d’offrir, comme Morozov, des solutions radicalement différentes. L’un et l’autre le démontrent, la corne d’abondance numérique, dont l’idéologie Internet voudrait nous faire croire qu’elle est un cadeau du ciel, a un coût caché.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 24 mai 2013. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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