Délivrons-nous du Web
par Michael Saler

Délivrons-nous du Web

Sans en avoir conscience, nous sommes habités par une vision quasi religieuse des nouvelles technologies. Sous l’emprise de cette idéologie dominante, nous acceptons aveuglément tout ce qu’elles proposent, livrons gratuitement nos données personnelles aux marchands et croyons les résultats de nos recherches sur le Web avec une foi de charbonnier. Comment lutter contre cette forme nouvelle d’endoctrinement ?

Publié dans le magazine Books, avril 2014. Par Michael Saler

Si les origines de la civilisation occidentale sont liées à la Grèce antique, l’avenir de la condition humaine est chevillé à la Silicon Valley. La « Valley » n’est pas seulement synonyme d’innovation technologique et de croissance économique. Elle est le champ luxuriant où s’épanouit une nouvelle idéologie du XXIe siècle, qui vient remplir le vide laissé par la Guerre froide. Cette idéologie gravite autour d’Internet. Il a fallu plusieurs décennies pour en tisser le récit fondamentaliste, à partir de trames aussi diverses que le libéralisme économique, le techno-mysticisme, les penchants anarchistes et les aspirations utopiques. Elle occupe désormais une place de premier plan dans les conversations quotidiennes, au même titre que les technologies qui l’inspirent. L’idéologie Internet propose une vision quasi religieuse de la façon dont les relations humaines vont se transformer, l’abondance être créée et la transcendance atteinte grâce aux interactions homme-machine. Ses prophètes voient dans la structure ouverte et décentralisée d’Internet le modèle d’un ordre mondial libre, égalitaire et transparent. Leur texte sacré est la loi de Moore, selon laquelle les ordinateurs « évolueront » à un rythme exponentiel, leur puissance doublant à peu près tous les deux ans. Leur eschatologie est la Singularité, qui annonce le dépassement prochain des humains par les machines, qui élèveront généreusement les simples mortels (ou les téléchargeront tout simplement) dans un Nirvana informatique (1). En attendant, le bric-à-brac de notre existence ordinaire sera maîtrisé grâce à sa quantification en bits et en octets, et transformé en « Big Data » rentable pour l’économie de l’information [lire « Big Data change notre rapport au monde », Books, mars 2014]. L’idéologie Internet est facile à railler, mais difficile à rejeter. Cela n’a pas vraiment d’importance si certains l’accusent d’être une « cyberutopie », si d’autres l’ignorent tout en profitant des avantages pratiques du Web, ou jugent ridicules certains de ses aspects, comme la Singularité. (Les sceptiques sont invités à suivre un cours de six semaines, pour 25 000 dollars, à l’université de la Singularité, dans la Silicon Valley, université qui se donne pour mission d’« instruire et inspirer les décideurs pour les rendre capables d’appliquer des technologies exponentielles aux grands défis de l’humanité ».) L’idéologie Internet est difficile à déloger car elle ne campe pas simplement un idéal immatériel ; elle est physiquement incorporée dans une infrastructure globale faite de machines, de logiciels, d’entreprises privées et d’institutions publiques. Cette infrastructure influence notre manière de penser et de se comporter et risque, une fois verrouillée, d’être difficile à changer. Evgeny Morozov et Jaron Lanier craignent fort qu’en dépit de ses intentions utopiques l’idéologie Internet n’ait des conséquences insidieuses. Comme l’écrit Lanier dans son livre « À qui appartient l’avenir ? », « elle n’est pas l’expression d’une machination diabolique, mais l’effet indirect d’une glorification stupide du fantasme que la technologie devient intelligente au point de se suffire à elle-même, sans les humains (2) ». Tous deux proposent une vision alternative. Ils tiennent à se présenter comme des « cyberréalistes », plutôt que des « cyberpessimistes ». Ils n’ont aucun problème avec les nouvelles technologies en tant que telles, mais ils s’insurgent contre la manière strictement instrumentale et commerciale dont elles sont aujourd’hui utilisées. « Le monde de l’Internet Theory n’a pas encore trouvé son Woody Allen », écrit Morozov, qui est au moins son H. L. Mencken (3). Si Mencken dépeçait les clichés de la « booboisie » (la « beauf-geoisie »), Morozov étrille les prétentions messianiques des « geeks » de la Silicon Valley et au-delà. Les livres sur la technologie ne sont pas réputés pour leur humour, mais celui de Morozov est délicieusement sardonique. C’est peut-être la charge la plus drôle et la plus dévastatrice jamais écrite contre la cyberculture. Et elle est souvent convaincante. Les aboiements de Morozov sont assortis d’études et de statistiques mordantes. Son livre précédent, « L’illusionisme du Net (4) », contestait l’idée répandue selon laquelle Internet accoucherait inévitablement d’un monde plus démocratique et participatif. Son nouvel ouvrage fustige en lui une icône moderne ; il se demande même si parler d’« Internet » a seulement un sens. Morozov s’est construit un personnage de web-sceptique, soucieux de substituer une conception plus flegmatique et plus humaine au délire millénariste régnant en matière de technologies de l’information. Ses cibles sont deux conceptions enchevêtrées, qu’il appelle le « solutionnisme » et l’ « interneto-centrisme ». Le solutionnisme est la croyance selon laquelle tous les problèmes peuvent être résolus par la raison et la quantification. Le solutionnisme est réductionniste, révère l’efficacité et l’utilité, déteste l’ambiguïté et la complexité. Il a derrière lui une longue histoire dans la civilisation occidentale, et a entraîné des conséquences destructrices. Témoin les planificateurs soviétiques, qui rêvaient de « remodeler les esprits » pour créer un paradis des travailleurs. Morozov a grandi en Biélorussie dans les dernières années de l’URSS et il est, on le conçoit, sensible à la perspective solutionniste. Il repère facilement les analogies entre les précédents des régimes autoritaires et des initiatives apparemment innocentes prises dans le monde d’Internet. La vogue actuelle de la « gamification », qui transforme les activités quotidiennes en jeux virtuels, récompensant les bonnes performances par la distribution de points et de titres honorifiques, a pour lui des échos cruellement familiers : « Cela me rappelle le penchant des responsables soviétiques pour l’émulation ludique : les étudiants étaient envoyés aux champs pour récolter le blé ou les pommes de terre, et comme la motivation manquait, on leur accordait des points et des titres honorifiques. » Dans son ardeur à créer un « avenir sans friction » en gommant les nuances et les imperfections, le solutionnisme aggrave en général la situation, écrit Morozov. Dans le monde d’aujourd’hui, le solutionnisme est activé par l’« interneto-centrisme », lequel considère Internet comme bien plus qu’un réseau de réseaux régis par des protocoles communs. Cela devient une entité autonome, avec sa logique et son développement propres, érigée en modèle à suivre : « C’est cette propension à considérer cet être unique comme une source de sagesse et d’aide à la décision qui fait de cet ensemble pas vraiment passionnant de câbles et de réseaux une idéologie séduisante et excitante – peut-être l’idéologie dominante d’aujourd’hui. »   Une conception millénariste du Web À vrai dire, si cette idéologie « ressemble à une religion, c’est parce que c’en est une ». Ses prosélytes affirment que la structure distribuée, non hiérarchique, d’Internet favorise « naturel-lement » la transparence, le partage, la liberté, l’égalitarisme et l’antiélitisme. Ils entendent reconfigurer la vie en éliminant ses « bugs » grâce aux outils rutilants qu’ils ont élaborés, le tout au nom d’une « révolution Internet » qui raffole de projets radicaux. Troquant les habits de Mencken pour ceux d’Edmund Burke (5), Morozov objecte que « tous les bugs ne sont pas des bugs ; certains sont des signes particuliers de l’humanité ». Il prend la défense des imperfections et des compromis, essentiels à l’épanouissement de l’homme et menacés par une foi perfectionniste enchâssée dans une technologie omniprésente qui l’impose. Ceux qui incriminent l’idéologie Internet sont habituellement dénoncés comme des luddites, bientôt promis aux poubelles de l’histoire. Mais, n’était ce rôle de poubelle, l’histoire ne serait guère présente dans la conception millénariste d’Internet : « L’amnésie technologique et une complète indifférence à l’histoire sont consubstantielles au débat contemporain sur Internet » (Morozov n’a guère d’estime pour les quelques histoires d’Internet publiées jusqu’à présent). Il reconnaît que nous vivons une période de mutation profonde, mais rappelle que toutes les révolutions comportent aussi des éléments de continuité importants. Si nous…
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