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Après la pandémie, la décroissance ?

Dans les pays riches, avant même la crise du Covid-19, la croissance évoluait à un rythme de sénateur. Tendance préoccupante ou satisfaisante ? Beaucoup plaident pour une « croissance verte ». Pour d’autres, il faudrait encore ralentir. Un dernier groupe appelle à une révolution : la décroissance.


© Justin Jin / The New York Times / Redux / Réa

L’intégration de la Chine à l’économie mondialisée a provoqué un exode rural massif et une dégradation de l’environnement. Ici dans la province du Shandong, en 2013.

En 1930, John Maynard Keynes met de côté ses travaux sur les problèmes économiques de l’époque pour se livrer à un peu de futurologie. Dans un article intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930), il émet l’hypothèse que, d’ici à 2030, l’investissement et le progrès technique auront multiplié par huit le niveau de vie, créant une société si prospère qu’il suffira de travailler quinze heures par semaine, le reste du temps étant consacré aux loisirs et à d’autres « activités non économiques ». « Quand l’accumulation de la richesse ne sera plus d’une grande importance sociale, écrit-il, l’amour de l’argent sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant.» 1

Cette mutation n’a pas encore eu lieu, et la plupart des décideurs économiques ont toujours à cœur de porter le taux de croissance à son maximum. Mais les prédictions de Keynes n’étaient pas entièrement aberrantes. Après un XXe siècle au cours duquel le PIB par habitant a été multiplié par plus de six aux États-Unis, un vif débat s’est engagé sur la question de savoir s’il est viable et opportun de produire et de consommer toujours davantage, année après année. À gauche, l’inquiétude grandissante à propos du changement climatique et des autres menaces qui pèsent sur l’environnement a donné naissance au mouvement de la décroissance, qui appelle les pays développés à viser une croissance nulle voire négative de leur PIB. « Plus nous produisons et consommons de manière effrénée, plus nous détruisons l’environnement », écrit Giorgos Kallis, professeur d’économie de l’environnement à l’Université autonome de Barcelone, dans son manifeste Degrowth. «On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Si on ne veut pas détruire les systèmes vitaux de la planète, l’économie mondiale doit ralentir », poursuit-il. Dans « Croissance : des micro-organismes aux mégapoles » 2, Vaclav Smil, un écologue canadien d’origine tchèque, déplore que les économistes ne comprennent pas que « civilisation et biosphère fonctionnent en synergie » et qu’ils « continuent d’influencer gouvernements et entreprises avec leur discours complètement irréaliste de croissance continue ».

Longtemps marginale, la critique écologique de la croissance gagne du terrain. Lors du sommet des Nations unies sur le climat en septembre 2019, la jeune militante suédoise Greta Thunberg a déclaré : « Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent et de contes de fées de croissance économique éternelle ? Comment osez-vous ! »

Le mouvement de la décroissance a ses revues et ses colloques. Certains de ses tenants plaident pour le démantèlement de l’ensemble du capitalisme mondial, pas seulement du secteur des énergies fossiles. D’autres envisagent un « capitalisme postcroissance » dans lequel la production marchande serait maintenue, mais au sein d’une économie entièrement réorganisée. Dans un livre qui a fait date, Prospérité sans croissance, Tim Jackson, professeur de développement durable à l’Université du Surrey, au Royaume-Uni, invite les pays occidentaux à réorienter leurs économies de production de masse vers des services locaux – soins à la personne, enseignement, artisanat – moins gourmands en ressources 3. Jackson ne sous-estime pas l’ampleur du bouleversement qu’entraînerait une telle transformation, pour ce qui est des valeurs comme des modes de production, mais il se veut optimiste : « On peut s’épanouir sans pour autant accumuler toujours plus. Un autre monde est possible.»

 

 

Même chez les tenants de la théorie économique classique, l’orthodoxie de la croissance est remise en question, et pas seulement en raison d’une prise de conscience des risques environnementaux. Dans Économie utile pour des temps difficiles 4, Abhijit Banerjee et Esther Duflo, lauréats du prix Nobel d’économie 2019, font valoir qu’une augmentation du PIB ne se traduit pas forcément par un bien-être accru – surtout si cette richesse n’est pas équitablement répartie – et cet objectif peut être contre-productif. « Rien dans notre arsenal théorique ou dans les données dont nous disposons ne prouve qu’il soit généralement souhaitable d’augmenter au maximum le PIB par habitant », écrivent Banerjee et Duflo, qui enseignent tous deux au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

 

 

Le couple s’est fait une réputation en appliquant des méthodes expérimentales rigoureuses afin de déterminer les types d’intervention les plus efficaces pour améliorer le sort des plus démunis. Au lieu de courir après le « mirage de la croissance », soutient-il, les gouvernements feraient mieux de se concentrer sur des mesures spécifiques à l’efficacité avérée, comme faciliter l’accès des plus pauvres aux soins de santé, à l’éducation et à l’ascension sociale. Il estime également que, dans des pays développés comme les États-Unis, la focalisation malavisée sur la croissance depuis les années Reagan-Thatcher a contribué au creusement des inégalités, à une hausse de la mortalité et à la montée des extrêmes en politique. Quand les fruits de la croissance sont accaparés essentiellement par une élite, prévient-il, cela mène droit à la catastrophe sociale.

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Banerjee et Duflo ne sont pas pour autant hostiles à la croissance. Dans un extrait remanié de leur livre paru en début d’année dans la revue Foreign Affairs [et traduit dans Books], ils font remarquer que, depuis 1990, le nombre de personnes vivant avec moins de 1,90 dollar par jour – la définition de l’extrême pauvreté selon la Banque mondiale – est passé de 2 milliards à environ 700 millions. « La progression régulière du PIB a accru le revenu de la population, écrivent-ils. Elle a permis aux États (et à d’autres instances) d’augmenter les dépenses d’éducation et de santé ainsi que les transferts à destination des plus démunis. » Dans les pays développés, estiment-ils toutefois, des mesures visant à ralentir la croissance du PIB pourraient s’avérer bénéfiques, surtout si les fruits de cette croissance sont répartis de façon plus équitable. De ce point de vue, on pourrait qualifier Banerjee et Duflo de slowthers (« partisans du ralentissement »). Cette étiquette convient parfaitement en tout cas à Dietrich Vollrath, économiste à l’Université de Houston et auteur d’«Économies matures. Pourquoi la stagnation est un signe de réussite » 5.

Pour Vollrath, il n’y a pas lieu de s’inquiéter du faible taux de croissance constaté aujourd’hui dans les pays développés. Entre 1950 et 2000, le PIB par habitant a crû de plus de 3 % par an aux États-Unis. Depuis 2000, ce taux a été ramené à environ 2 %. On parle sou- vent à propos de cette faible croissance de « stagnation séculaire », expression popularisée par l’économiste et ancien ministre des Finances Lawrence Summers. Pourtant, estime Vollrath, c’est un rythme parfaitement adapté à des sociétés prospères et industrialisées telles que les nôtres. À la différence d’autres « sceptiques de la croissance », il ne prend pas comme arguments les préoccupations liées à l’environnement, l’accroissement des inégalités ou encore les insuffisances du PIB en tant que mesure. À ses yeux la « stagnation séculaire » résulte simplement des «choix personnels» qui sont à la base de l’orthodoxie économique.

Vollrath procède à une décomposition minutieuse des sources de la croissance en s’appuyant sur une méthode mathématique élaborée par l’éminent économiste du MIT Robert Solow dans les années 1990. L’arrivée des femmes sur le marché du travail a accru comme jamais l’offre de main-d’œuvre, à la suite de quoi d’autres tendances sont venues tirer la courbe de croissance vers le bas. À mesure que des pays comme les États-Unis devenaient de plus en plus riches, souligne Vollrath, les Américains ont préféré travailler moins et faire moins d’enfants – sous l’effet de la hausse des salaires et de l’avènement de la pilule. Or la croissance du PIB ralentit quand la population active diminue. Il ne faut pas y voir une forme d’échec, soutient Vollrath : ce n’est que la traduction de « l’avancée des droits des femmes et de leur réussite économique ».

 

Il estime que le récent ralentissement de la croissance peut s’expliquer aux deux tiers par le déclin de la croissance des facteurs de production. Il pointe aussi la réorientation de la consommation des biens tangibles – vêtements, voitures, mobilier – vers des services tels que la garde d’enfants, la santé et les cures thermales. En 1950, la consommation de services représentait 40 % du PIB ; aujourd’hui c’est plus de 70 %. Le secteur tertiaire, en général très consommateur de main-d’œuvre, enregistre des gains de productivité inférieurs à ceux de l’industrie manufacturière (la productivité de votre coiffeur n’augmente pas, contrairement sans doute à celle de l’usine qui fabrique ses ciseaux). La croissance de la productivité étant une composante essentielle de celle du PIB, celle-ci est donc ralentie du fait du développement des services. Mais, là encore, ce n’est pas forcément un problème. « Au bout du compte, cette réaffectation de l’activité économique de l’industrie vers les services est une preuve de notre réussite, écrit Vollrath. Nous sommes devenus si productifs dans la production de biens que cela a dégagé de l’argent à dépenser en services.»

Selon l’économiste, le ralentissement de la croissance de la population active conjugué à la réorientation vers les services explique la quasi-totalité du ralentissement récent de la croissance. Il n’est pas convaincu par les autres explications avancées, comme la faiblesse des investissements, l’intensification de la concurrence mondiale, le creusement des inégalités, le ralentissement de l’innovation technologique ou la montée en puissance des monopoles. À ses yeux, tout résulte des choix que nous avons faits : « Un faible taux de croissance est finalement la meilleure réponse à notre éclatante réussite économique ».

 

Il découle de l’analyse de Dietrich Vollrath que toutes les grandes économies de la planète sont susceptibles de voir leur croissance marquer le pas à mesure que leur population vieillit – une tendance qui s’est manifestée pour la première fois au Japon dans les années 1990. Mais une croissance de 2 % n’est pas à négliger. Si l’économie américaine continue à croître à ce rythme-là, elle aura doublé de taille d’ici à 2055 et aura été multipliée par huit dans un siècle. Et, si l’on prend en compte le taux de croissance moyen des autres pays riches et celui, beaucoup plus soutenu, des pays émergents, on peut raisonnablement tabler sur des scénarios de multiplication par 50, voire par 100, du PIB mondial d’ici à la fin du XXIIe siècle.

Un tel scénario serait-il écologiquement viable ? Absolument, soutiennent les défenseurs de la « croissance verte », parmi lesquels se comptent désormais beaucoup de gouvernements européens, la Banque mondiale, l’OCDE ainsi que les candidats démocrates à la présidentielle américaine. Leur théorie est que, grâce à des mesures politiques adaptées et à la poursuite du progrès technologique, nous pourrons allier croissance perpétuelle et prospérité tout en réduisant nos émissions de CO2 et notre consommation de ressources naturelles. En 2018, un rapport de la Commission mondiale sur l’économie et le climat – une instance internationale regroupant des économistes, des responsables politiques et des dirigeants de grandes entreprises – affirmait : « Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère économique, une ère où la croissance sera le fruit de l’interaction entre une innovation technologique rapide, des investissements dans les infrastructures durables et une productivité accrue des ressources. […] Nous pourrions connaître une croissance qui soit à la fois puissante, durable, équilibrée et inclusive.» 6

Ce pronostic reflète la croyance en ce que l’on appelle parfois le « découplage absolu » – une situation combinant croissance du PIB et réduction des émissions de CO2. Les économistes de l’environnement Alex Bowen et Cameron Hepburn prévoient que, en 2050, le découplage pourrait bien être considéré avec le recul comme un « problème pas trop difficile à régler », les énergies renouvelables devenant nettement moins chères que les énergies fossiles. Ils préconisent de favoriser la recherche dans les technologies vertes et de taxer lourdement les énergies fossiles, mais pas de bloquer la croissance. D’un point de vue écologique, écrivent-ils, « ce serait contre-productif. Les récessions n’ont-elles pas ralenti voire dans certains cas torpillé les tentatives de mise en place de modes de production plus propres ? ».

Pendant un temps, les chiffres officiels sur les émissions de CO2 ont paru conforter cet argument. Entre 2000 et 2013, le PIB britannique a progressé de 27% tandis que les émissions de CO2 chutaient de 9 %, fait remarquer Kate Raworth, une économiste britannique remarquée pour son livre tonifiant publié en 2017, La Théorie du donut. L’économie de demain en sept principes 7.

Même schéma aux États-Unis : PIB en hausse, émissions en baisse. Globalement, d’après l’Agence internationale de l’énergie, les émissions de CO2 sont restées au même niveau de 2004 à 2016. Malheureusement, la tendance n’a pas duré. Un récent rapport de l’association Global Carbon Project révèle que les émissions mondiales de CO2 ont légèrement augmenté chacune des trois dernières années 8. Selon un récent rapport produit par les Nations unies et plusieurs instituts de recherche sur le climat, « les gouvernements envisagent de produire d’ici à 2030 environ 50% d’énergies fossiles de plus que ce qui serait compatible avec la trajectoire de réduction de 2 °C, et 120 % au-dessus de celle de 1,5 °C » (les deux objectifs fixés par l’accord de Paris de 2016).

Dans un article récent, Giorgos Kallis et Jason Hickel, anthropologue à Goldsmiths (Université de Londres), concluent que « la croissance verte va certainement apparaître comme un objectif malavisé » et que « les responsables politiques doivent envisager des stratégies alternatives » 9. Mais peut-on mettre en place de telles « stratégies alternatives » sans entraîner de bouleversements ? Pendant des décennies, les économistes ont soutenu que non. « Si l’on cessait de faire de la croissance un objectif des politiques publiques, il faudrait faire une croix sur la démocratie, écrivait en 1974 l’économiste Wilfred Beckerman dans In Defence of Economic Growth. Une non-croissance délibérée aurait un coût sociopolitique faramineux.» Beckerman réagissait à la publication du célèbre rapport Les Limites à la croissance, rédigé pour le Club de Rome par une équipe internationale de chercheurs sur l’environnement et d’autres experts qui soutenaient qu’une croissance illimitée du PIB mènerait à la catastrophe, car des ressources comme les énergies fossiles ou les métaux industriels s’épuiseraient. À quoi Beckerman rétorquait que les auteurs du rapport sous-estimaient largement la capacité de la technologie et de l’économie de marché à générer une croissance économique plus propre et moins gourmande en ressources – exactement ce que soutiennent aujourd’hui les promoteurs de la croissance verte.

Qu’on partage ou non cette confiance dans la technologie, il est clair que toute stratégie globale de décroissance aurait à gérer les conflits engendrés par les écarts de richesse dans les pays développés et par la pauvreté dans les pays en développement. Tant que le PIB progresse, tous les groupes sociaux peuvent en théorie voir leur niveau de vie augmenter. Voilà précisément, pour Beckerman, ce qui permettait d’éviter de tels conflits. Alors que, si l’on devait délaisser la croissance, le soutien aux plus démunis se traduirait par un affrontement entre gagnants et perdants. Le fait que dans beaucoup de pays occidentaux la faible croissance de ces deux dernières décennies se soit accompagnée d’une poussée des extrêmes en politique laisse penser que Beckerman avait peut-être vu juste.

 

Certains tenants de la décroissance soutiennent que les conflits de répartition pourraient se résoudre par le partage du travail et des transferts de revenus. Il y a dix ans, Peter A. Victor, professeur émérite d’économie environnementale à l’Université York, à Toronto, a construit un modèle informatique – actualisé depuis – pour déterminer comment se comporterait l’économie canadienne en fonction de différents scénarios. Dans le scénario de la décroissance, le PIB par habitant diminue progressivement d’environ 50% sur trente ans, mais des mesures d’atténuation des effets telles que le partage du travail, des transferts de revenus ainsi que des programmes de formation continue auront parallèlement été mises en place. Dans l’article où il publiait ses résultats, en 2011, Peter A. Victor écrivait : « On constate une baisse importante du chômage, de l’indicateur de la pauvreté humaine et du ratio dette/PIB. Les émissions de gaz à effet de serre diminuent de près de 80 % – conséquence combinée de la chute du PIB et d’une lourde taxe carbone.»

Plus récemment, Giorgos Kallis et d’autres adeptes de la décroissance ont défendu l’instauration d’un revenu universel de base garantissant un minimum vital. En 2019, quand les démocrates progressistes américains ont dévoilé leur projet de «New Deal vert» visant à créer une « économie zéro émission » d’ici à 2050, une garantie fédérale de l’emploi y figurait. Certains de leurs partisans prônaient même l’instauration d’un revenu universel. Et, pourtant, les tenants du New Deal vert semblent plutôt favoriser la croissance verte que la décroissance. Certains de ceux qui soutiennent cette stratégie vont jusqu’à postuler qu’à terme la croissance devrait par elle-même suffire à la financer.

Les détracteurs de la croissance doivent aussi faire face au problème de la pauvreté dans le monde. La Chine et l’Inde ont extrait des millions de personnes de la grande pauvreté en intégrant leur pays dans l’économie capitaliste mondiale et en fournissant des marchandises et des services à bas coût aux pays développés. Le processus s’est traduit par un exode rural massif, par la prolifération des ateliers à la main-d’œuvre sous-payée et par la dégradation de l’environnement. Mais le niveau de vie de la population a augmenté, et on a vu apparaître dans certains pays une classe moyenne qui n’a nullement envie de voir ses acquis remis en cause.

Si les grands pays industrialisés devaient réduire leur consommation et se réorganiser selon un modèle plus collectif, qui donc achèterait tous les composants, gadgets et vêtements que produisent des pays émergents tels que le Bangladesh, l’Indonésie et le Vietnam ? Qu’adviendrait-il de pays africains comme l’Éthiopie, le Ghana et le Rwanda, qui ont connu une forte croissance de leur PIB ces dernières années à mesure qu’eux aussi s’intégraient dans l’économie mondiale ? Les tenants de la décroissance n’ont pas encore apporté de réponse satisfaisante à ces questions.

Étant donné la menace qui pèse sur l’environnement et la nécessité de tirer les pays pauvres vers le haut, une stratégie de croissance verte paraît être la seule solution – mais il faudra sans doute mettre l’accent davantage sur « verte » que sur « croissance ». Kate Raworth recommande d’adopter des mesures respectueuses de l’environnement en l’absence même de visibilité quant à leur effet sur la croissance à long terme.

 

Ce ne sont pas les stratégies de ce genre qui manquent. En premier lieu, tous les grands pays pourraient agir plus fermement pour remplir leurs engagements dans le cadre de l’accord de Paris – en investissant massivement dans les énergies renouvelables, en fermant les centrales à charbon encore en service et en instaurant une taxe carbone dissuadant le recours aux énergies fossiles 10. Selon Ian Parry, économiste à la Banque mondiale, une taxe carbone de 35 dollars la tonne (se traduisant par une hausse du prix de l’essence d’environ 10% et de celui de l’électricité d’environ 25%) suffirait pour que plusieurs pays, dont la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni, atteignent leurs objectifs d’émissions. Une telle taxe générerait des sommes énormes qui pourraient servir à financer des investissements verts ou à baisser d’autres taxes, voire être rétrocédées à la population sous la forme d’un dividende carbone. Il est vital de prendre aussi en compte la performance énergétique. Dans un article paru en 2018 dans la New Left Review, Robert Pollin, un économiste qui a aidé plusieurs États américains à élaborer leur projet de New Deal vert, listait plusieurs mesures directement réalisables, comme l’isolation des bâtiments anciens pour réduire la déperdition de chaleur, l’instauration de normes énergétiques pour les véhicules, le développement des transports publics et la réduction de la consommation d’énergie dans le secteur industriel. « Investir plus dans la performance énergétique fait progresser le niveau de vie car, par définition, cela permet aux consommateurs d’énergie de réduire leurs dépenses », plaide-t-il. Le partage du travail ou le revenu universel trouveraient une justification supplémentaire si les craintes d’une suppression massive d’emplois du fait de l’intelligence artificielle s’avéraient fondées. Au Royaume-Uni, la New Economics Foundation recommande de réduire la durée légale de travail hebdomadaire de trente-cinq à trente-deux heures, ce qui rappelle les modélisations de Peter A. Victor ou l’article de Keynes de 1930. Pour financer ce genre de mesures, il faudrait augmenter les impôts, notamment sur les hauts revenus. Il s’agirait d’une stratégie redistributive délibérée, pas d’une aberration. Dans un monde à faible croissance, il est essentiel de partager le peu de croissance de façon plus équitable. Sinon, comme Beckerman l’avait fait valoir, les conséquences pourraient se révéler catastrophiques.

Au final, cette remise en cause de la croissance exigerait sans doute de réduire, dans la vie moderne, la pression consommatrice qui alimente l’incessante exigence d’expansion. Keynes pensait que, une fois leurs besoins économiques de base satisfaits, les gens s’orienteraient naturellement vers « des buts autres qu’économiques » – l’art ou la nature, par exemple. Avec un siècle de recul, on réalise que c’était une douce illusion. Comme l’écrit Kate Raworth, « en finir avec la domination financière et culturelle du consumérisme dans la vie publique et privée est en passe de devenir l’un des drames psychologiques les plus captivants du XXIe siècle ».

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 10 février 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Réédité sous le titre Lettre à nos petits-enfants, traduit par Françoise et Paul Chemla (Les Liens qui libèrent, 2017).

2. Growth: From Microorganisms to Megacities (MIT Press, 2019).

3. Prospérité sans croissance. Les fondations pour l’économie de demain (De Boeck, 2017).

4. Seuil, 2020.

5. Fully Grown: Why a Stagnant Economy Is a Sign of Success (Chicago University Press, 2020).

6. On peut lire ce rapport en anglais à l’adresse newclimateeconomy.report/2018. L’Union européenne a annoncé un « pacte vert pour l’Europe » en décembre 2019. Il se présente comme une « nouvelle stratégie de croissance inclusive ».

7. Plon, 2018.

8. Mais, selon l’Agence internationale de l’énergie (février 2020), les émissions de CO sont restées stables en 2019, après deux années de hausse.

9. « Is Green Growth Possible ? », New Political Economy, 17 avril 2019.

10. Sur le problème de la compatibilité entre développement massif des énergies renouvelables et réduction des émissions thermiques, lire notre dossier sur l’éolien.

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Degrowth (« Décroissance ») de Giorgos Kallis

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