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Avoir un enfant est-il un droit ?

Doit-on assister médicalement les femmes stériles ou les couples homosexuels, au nom d’un droit imprescriptible à l’enfant ? Contre les libéraux extrémistes et les intégristes religieux, une philosophe défend l’idée d’une tolérance tranquille.

Face à la procréation assistée – insémination artificielle par le mari ou un donneur, fécondation in vitro, mère porteuse et clonage – l’opinion se divise grosso modo en deux camps. Pour les uns, questions financières mises à part, ceux qui réclament une aide à la conception y ont droit, du simple fait que tout le monde a le droit d’avoir des enfants. Dans Making Babies. Is There a Right to Have Children?, la baronne Warnock soutient que ce droit n’existe pas. De manière selon moi convaincante. Certaines personnes sont incapables d’avoir des enfants, voilà tout. Et si l’on adapte à cette problématique nouvelle la vieille maxime kantienne voulant que « devoir suppose pouvoir », ces individus n’ont pas plus le droit de concevoir que Warnock n’a le droit d’escalader l’Everest, comme elle le dit plaisamment. Peut-être le droit en question est-il, alors, celui d’essayer (sérieusement) d’avoir des enfants ? Warnock répond par la négative. Un droit de ce genre à la procréation assistée n’a que deux fondements possibles. Le fait qu’un texte juridique l’accorde à l’ensemble des citoyens. Mais, comme le souligne Warnock, il n’existe « aucune loi en Grande-Bretagne […] ni nulle part ailleurs, qui donne aux individus le droit de concevoir, ou d’y être aidés ». La plupart des sociétés civilisées ont adopté des lois qui interdisent expressément d’empêcher certaines personnes d’avoir des bébés. Mais la question, en l’occurrence, ne concerne pas ceux à qui l’on défend de se reproduire, mais ceux qui ne le peuvent pas. Un droit à la procréation assistée pourrait aussi – et c’est l’autre fondement possible – reposer sur l’idée qu’il s’agit d’un besoin fondamental de l’être humain, à protéger au même titre que le droit à la vie, à la liberté, à la nourriture, à un toit, etc. Warnock s’y oppose en rappelant que, si besoin fondamental il y a, il est invariablement ressenti par tous les indivi
dus. Le fait que nombre de gens sains de corps et d’esprit ne désirent absolument pas d’enfant compromet cette hypothèse. La soutenir revient à abolir la distinction entre nos besoins réellement essentiels et nos désirs les plus profonds.   Le devoir sacré d’enfanter Cela étant, la procréation est pour bien des gens une puissante aspiration. À ce titre, plaide Warnock, le désir d’enfant – sans être un droit – fait obligation au médecin d’assister ceux que cet objectif ronge, avec la compassion qui « guide en général la profession médicale ». L’autre camp considère la procréation assistée soit comme un mal absolu, soit comme un mal pour certaines personnes dans certaines circonstances. Il réunit, pour l’essentiel trois groupes dont la convergence n’a rien d’étonnant : d’abord, les croyants qui condamnent moralement tout usage de l’embryon ; ensuite, ceux qui voient dans la procréation assistée un feu vert donné à la conquête du monde par les homosexuels ; enfin, les détracteurs des femmes qui mettent entre parenthèses leur devoir sacré d’enfanter pour se consacrer à leur carrière ou s’amuser comme des folles. Pour répondre à cette alliance de zélotes, d’homophobes et de tristes sires, Warnock attire prudemment l’attention sur ce que la société fait ou autorise déjà. Par exemple, « les homosexuels peuvent fonder une famille sans intervention médicale, dès lors qu’ils réussissent à convaincre quelqu’un de leur fournir sa semence ou de leur prêter son utérus ». Si la société permet déjà cela, pourquoi devrions-nous leur interdire la procréation assistée ? De même, prenons le cas de la danseuse qui fait congeler ses ovules afin de prolonger sa carrière : la société n’aurait aucun souci si elle tombait enceinte par hasard, à la quarantaine révolue, sans assistance. Alors, pourquoi l’empêcher de recevoir un traitement médical ? Ceux qui ne partagent pas les intuitions de Warnock l’accuseront peut-être d’avoir une vision trop statique et individualiste des décisions morales. On pourrait notamment la juger insuffisamment sensible à la distinction entre ce que la société autorise et ce qu’elle encourage. Une communauté peut permettre toutes sortes de choses qu’elle ne favorise ni n’approuve, peut-être parce que cette permissivité est nécessaire à la poursuite d’autres objectifs (comme la liberté), qu’elle chérit. En filigrane, l’idée que la société peut autoriser ou tolérer les agissements d’un certain nombre de citoyens, pour autant qu’ils ne soient pas trop nombreux ; car s’ils le deviennent, la collectivité s’en trouve transformée. En conséquence, la société peut permettre certains actes mais certainement pas les encourager. Cette analyse peut se conjuguer avec ce qui constitue sans doute le meilleur argument (et peut-être le seul) en faveur d’un certain conservatisme : l’argument d’ignorance. Honnêtement, nul d’entre nous ne peut réellement prévoir comment la vague actuelle d’innovations biotechnologiques – dont certaines seulement sont liées à la procréation – affectera le tissu social. Les changements seront peut-être spectaculaires, peut-être imperceptibles. Ceux qui prétendent les prévoir mentent ou se bercent d’illusions. Dans ces conditions, l’attitude la meilleure, la plus réaliste, est sans doute un conservatisme modéré, sans être fanatique. Nous pouvons autoriser bien des choses car, dans notre société capitaliste, nous n’avons de toute façon guère le choix. Mais faut-il les encourager ? Ce livre est exactement ce à quoi Mary Warnock nous a habitués : un mélange de bon sens et d’argumentation claire, rigoureuse et surtout honnête. Mais personne ne sait, aujourd’hui, si l’avenir lui donnera raison.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 24 janvier 2003. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Faire des bébés. Existe-t-il un droit d’avoir des enfants??, Oxford University Press

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