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Bonheur : une quête de plaisir et de sens

Le bonheur passionne les chercheurs en sciences sociales. Mais comment le définir et le mesurer ? Faut-il s’intéresser au niveau de satisfaction globale ou aux expériences vécues sur l’instant ? Une idée récente veut qu’il dépende de ce à quoi nous prêtons attention.


© Guy Humeau / Sagaphoto

Les sentiments de plaisir ou de sens sont pour l’essentiel des effets secondaires. Ils résultent d’activités que nous réalisons pour elles-mêmes, par pour notre bénéfice personnel.

En 2010, alors que je travaillais dans l’administration fédé­rale américaine, j’ai demandé un jour à un collègue com­ment il allait. Il a eu cette réponse éton­nante : « Pour ce qui est du bonheur au jour le jour, ce n’est pas ça. Mais mon niveau de satisfaction dans la vie est élevé. » Il se trouve qu’il s’intéressait aux travaux des chercheurs en sciences sociales sur le bonheur ou ce qu’on appelle souvent le « bien­-être subjec­tif », et sa réponse faisait référence à deux façons différentes de mesurer ce concept difficile à définir.

La première méthode, qui est la plus utilisée, consiste à demander aux indi­vidus d’évaluer leur degré de satisfac­tion à l’égard de la vie, souvent sur une échelle de 0 à 10. Chose étonnante, la plupart des personnes n’hésitent pas beaucoup avant de répondre 1.

Si nous accordons du crédit à ces réponses, nous pouvons tirer des conclusions sur l’incidence qu’ont le revenu du ménage, le chômage, le mariage, le divorce, les enfants, la durée du travail et l’état de santé sur la satis­faction de la population. On voit ainsi qu’hommes et femmes deviennent beaucoup plus heureux l’année suivant leur mariage mais que, des années plus tard, ils retrouvent leur niveau de satis­faction antérieur (il semblerait même qu’il chute chez les femmes).

Peut-­être n’est-­ce guère surprenant, mais les résultats obtenus par les cher­cheurs sont parfois troublants. En par­ticulier, passé un premier moment de désarroi, beaucoup d’événements en apparence dramatiques n’ont qu’une faible incidence sur le bien­-être subjec­tif. Des patients dialysés et des jeunes ayant perdu un membre à cause d’un cancer n’indiquent pas un moindre degré de satisfaction dans la vie. Chez les paraplégiques, le niveau est à peine inférieur. Avoir subi une colostomie n’a quasiment pas d’incidence. Que l’on se fie ou non à ces résultats, ils interpellent.

Quand les chercheurs interrogent les gens sur leur satisfaction dans la vie, ils leur demandent une sorte d’évalua­tion globale ; ils ne mesurent pas ce que les personnes ressentent effecti­vement au jour le jour. La littérature scientifique sur le bien-­être subjectif distingue désormais le « bien­-être éva­lué », résultant d’un jugement global, et le « bien-­être ressenti », qui mesure les expériences vécues sur l’instant.

Si vous passez une semaine à faire du bénévolat pour une soupe populaire, vous pouvez en tirer de la satisfaction sans pour autant trouver agréable ce que vous faites. Si vous passez une journée à regarder une dizaine d’épisodes d’une série débile (mais amusante), vous ne vous sentirez peut­-être pas très satisfait, mais vous aurez passé un bon moment – ce dont rend bien compte le concept de « plaisir coupable ». De fait, les cher­cheurs ont constaté un écart systéma­tique entre l’évaluation globale et celle qui porte sur un moment particulier. Les femmes célibataires expriment un niveau de satisfaction dans la vie infé­rieur à celui des femmes mariées, mais leur niveau de bien­-être ressenti est à peu près équivalent. Les Français se déclarent nettement moins satisfaits de leur vie que les Américains mais af­fichent un niveau de bien-­être ressenti bien plus élevé 2.

Mais, me direz­-vous, comment les chercheurs font-­ils pour évaluer le bien-­être ressenti ? Eh bien, ils posent des questions portant sur l’état émotionnel à un instant précis. Ils demandent aux répondants d’indi­quer comment ils se sont sentis lors des différentes activités de la journée (de nouveau sur une échelle de 0 à 10) : pendant leurs trajets entre le domicile et le travail, leurs heures de travail, leurs repas, leurs courses ou leur activité sportive, pendant le temps passé avec les enfants, devant la télévision, avec des amis et ainsi de suite. Certes, les enquêtes de ce type ne fournissent pas à proprement parler de mesure des sentiments ou de l’humeur. Les cher­cheurs ne peuvent accéder directement aux états émotionnels. Mais ceux qui ont recours à ces enquêtes affirment qu’elles permettent de se faire une idée assez juste de la façon dont une personne apprécie ou pas les moments qui constituent sa vie.

 

Au cours des deux dernières dé­cennies, la recherche sur le bien-être subjectif s’est développée à une vitesse spectaculaire, notamment à la suite d’une série d’articles écrits ou coécrits par le Prix Nobel d’éco­nomie 2002 Daniel Kahneman. En 1997, Kahneman a signé (avec Peter P. Wakker et Rakesh Sarin) un article qui a fait date, « Retour à Ben­tham ? Exploration de l’utilité ressentie » 3, où il affirmait qu’il est possible et nécessaire de mesurer le ressenti des indivi­dus au fil du temps. Selon lui, nous devrions accorder une attention toute particulière au « moi expérimen­tant ». Sa thèse a inspiré quantité de travaux sur le bien être ressenti.

Ces recherches ont suscité l’inté­rêt des pouvoirs publics, et l’idée de mesurer le bien­-être subjectif a fait son chemin dans de nombreux pays, notamment au Royaume­-Uni et aux États­-Unis.

Naturellement, beaucoup se montrent très critiques à l’égard de ces assertions et même de ce champ de recherche. Certains doutent que l’on puisse ap­prendre quelque chose en demandant aux individus d’évaluer leur degré glo­bal de satisfaction dans la vie ou leur ressenti quotidien sur une échelle de 0 à 10. D’autres désapprouvent l’accent mis sur le « bonheur », dont ils esti­ment la définition pas assez précise. Le terme peut recouvrir des sentiments de nature différente, comme la joie, la sérénité, l’exaltation, l’épanouissement, l’excitation et le plaisir. Et on peut être malheureux parce qu’on se sent humi­lié ou qu’on est désespéré, inquiet ou tourmenté. Avoir le maximum de plai­sir et le minimum de douleur, est-­ce la bonne définition d’une vie heureuse ? Kahneman et d’autres préfèrent le concept de « bien­-être subjectif » parce qu’il prête moins à confusion. Mais la question reste entière.

Paul Dolan est économiste de for­mation et professeur des sciences du comportement à la London School of Economics and Political Science. Il a conseillé les autorités britanniques sur l’élaboration d’une mesure du bonheur. Avec Happiness by Design, il a écrit un livre qui peut évoquer par moments un ouvrage de développement personnel mais qui est en réalité bien plus ambi­tieux. Sa véritable intention est de jeter un regard neuf sur ce qu’est le bonheur et ce qui permet de l’atteindre.

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Son idée la plus percutante est que tout réside dans la façon dont nous polarisons notre attention. En s’appuyant sur le concept d’« illusion de concentra­tion » 4 élaboré par Kahneman et David Schkade, Dolan soutient que nous surestimons largement l’effet qu’aura quelque chose (une météo agréable, une voiture de luxe, un emploi) sur notre bien-­être, du simple fait que nous nous focalisons dessus. « Un même facteur – argent, mariage, sexualité, bégaiement ou autre – peut influer plus ou moins sur notre bonheur selon l’attention que nous lui accordons », assure­-t­-il. Cela peut sembler une évidence, mais, comme nous allons le voir, cela permet d’expliquer beaucoup de résultats de recherche déconcertants et cela a aussi des implications plus vastes.

Dolan a bien conscience qu’un pan de la recherche sur le bonheur semble pro­mouvoir une forme d’hédonisme som­maire, donnant à entendre que toutes nos émotions devraient être mesurées à l’aide d’un hédonomètre 5. John Stuart Mill reprochait à Jeremy Bentham, le père de la doctrine utilitariste, de ne pas tenir compte des différences qualita­tives entre les plaisirs. Bentham, écrit­ il, « admet à peine que poursuivre un idéal pour son intérêt intrinsèque fait partie de la nature humaine. Le sens de l’honneur et de la dignité personnelle, ce sentiment particulier d’exaltation ou de déchéance qui opère indépendam­ment de l’opinion d’autrui ou même malgré celle-­ci ; l’amour de la beau­té, cette passion de l’artiste ; celui de l’ordre, de la convenance comme de la cohérence des choses et de leur confor­mité à une fin; l’amour du pouvoir, non pas sous cette forme étriquée d’un pouvoir sur d’autres hommes, mais du pouvoir en général comme ce qui peut rendre nos volitions effectives ; l’amour aussi de l’action, cette soif de l’activité et du mouve­ ment, sentiment à peine moins important dans notre vie que celui, opposé, du confort. […] L’homme, cet être complexe entre tous, est à ses yeux bien simple » 6.

Dolan n’est pas aussi réduction­niste. Il juge, par exemple, important de distinguer les états d’excitation et de non­-excitation. On peut se sentir « heureux » quand on se sent stimulé et investi dans quelque chose, mais aus­si quand on est calme et satisfait. Et l’on peut se dire « malheureux » quand on est en colère ou anxieux, mais aussi quand on est triste ou déprimé.

Plus fondamentalement, Dolan fait la distinction entre ce qui procure du plaisir et ce qui procure du sens. Cer­taines activités procurent du plaisir mais semblent dépourvues de sens. D’autres paraissent intéressantes mais ne sont guère plaisantes. Mais il sou­ligne que notre ressenti est fortement influencé par le fait que nous considé­rions que l’activité a un sens ou pas. Les activités qui nous procurent du plaisir ou du sens « sont celles qui ont le plus d’incidence sur notre ressenti », nous dit Dolan. Et c’est là que l’idée de l’attention qu’on leur accorde devient déterminante. Éprouver du plaisir ou le sentiment que notre activité fait sens dépend de ce sur quoi nous focalisons notre attention. C’est pour cette raison que Dolan juge préférable de mesurer le ressenti plutôt que la satisfaction dans la vie.

Pour être vraiment heureux, conclut­ il, nous devons éprouver à la fois du plaisir et du sens, et, quand il y a un déséquilibre entre ces deux pôles ou que nous privilégions l’un au détriment de l’autre, notre vie en pâtit. Des études semblent indiquer que les plaisirs de la vie ne font pas bon ménage avec les enfants. Curieusement, les enfants semblent tirer vers le bas à la fois le niveau de satisfaction et le bonheur ressenti. Mais ils peuvent ajouter du sens à la vie.

Dolan fournit quantité de données sur le bien­-être subjectif. Le niveau res­senti de plaisir et de sens reste éton­namment stable tout au long de la vie, à une exception près : les 15-­23 ans déclarent un niveau de sens très faible – visiblement, ils s’amusent mais se demandent si leur vie a un sens. Les femmes éprouvent moins de plaisir que les hommes à passer du temps avec les enfants, mais elles y trouvent plus de sens. Quel que soit l’âge, le bien-­être subjectif augmente quand on a un emploi, mais aussi quand on est croyant.

 

Par ailleurs, Dolan constate que l’argent fait bel et bien le bonheur, surtout quand on est pauvre, mais aussi quand on ne l’est pas. Mais, pour ce qui est de l’argent, les deux mesures du bien-être subjectif font apparaître des résultats divergents. Voir ses revenus augmenter tire vers le haut le sentiment de satisfaction dans la vie, mais, au-delà d’un certain seuil, cela ne semble plus avoir d’incidence sur le plaisir de vivre. Plus généralement, il ressort que le revenu influe bien plus sur le niveau de satisfaction dans la vie que sur le bien-­être ressenti.

Ce constat semble donner du crédit à sa préférence pour la mesure de l’ex­périence ressentie. Lorsque des cher­cheurs demandent à des gens riches d’évaluer leur niveau de satisfaction dans la vie sur une échelle de 0 à 10, il se peut que les répondants gonflent leur estimation parce qu’ils se focalisent sur le montant de leur fortune. Mais, si leur richesse n’améliore pas leur exis­tence au quotidien – en leur donnant par exemple du temps pour voyager –, l’avantage ressenti semble mince.

Les travaux sur le bien-­être subjec­tif ont aussi mis en évidence une re­marquable faculté d’adaptation face à l’adversité. Une capacité que la plupart d’entre nous sous-­esti­ment grandement. Si certains handi­caps lourds semblent avoir peu ou pas d’incidence sur le bien­-être évalué ou ressenti des individus, c’est parce que nous nous adaptons. Beaucoup d’autres revers (dont le divorce) n’ont le plus souvent qu’un effet de courte durée.

Mais il y a des situations auxquelles nous ne nous adaptons pas. Par exemple, on ne s’habitue pas à vivre dans le bruit, et d’autant moins que ce bruit est intermittent et imprévisible. Dolan met ce résultat en regard d’une découverte déroutante à propos de personnes atteintes d’un cancer : leur bien-­être subjectif chute lorsqu’ils sont en rémission. Selon lui, « la “cer­titude” de la mort permet de mettre de l’ordre dans ses affaires, tandis que la rémission sème le doute sur le sens de cette démarche ». Par ailleurs, et c’est bien compréhensible, on a du mal à s’adapter à la douleur chronique et aux troubles mentaux.

Comprendre le rôle crucial de l’at­tention permet d’expliquer le pro­cessus d’adaptation, affirme Dolan. Imaginez que vous perdiez l’usage d’un membre. Au départ, vous n’aurez que cela à l’esprit, vous aurez du mal à pen­ser à autre chose. Mais, passé un certain temps, vous allez reléguer le membre inerte à l’arrière­-plan et cesser de lui accorder autant d’attention. Vous allez plutôt vous concentrer sur votre famille, vos amis, votre travail. C’est pour cette raison que beaucoup de handicaps n’ont guère d’incidence sur le bien-­être sub­jectif. Au bout d’un moment, on cesse de se focaliser dessus.

Cela explique aussi que le bruit, la douleur chronique et les troubles men­taux aient des effets durables. Tous trois se rappellent constamment à notre attention. À propos du bruit et de la douleur, on dit souvent qu’il faut essayer de les chasser de l’esprit – mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Ce point intéresse les politiques publiques, car il indique qu’il est essentiel de faire plus d’efforts pour alléger les souffrances liées aux troubles mentaux.

On comprend aussi, dès lors, pour­ quoi le mariage donne un coup de fouet au moral, du moins au début, et pourquoi ses effets s’estompent avec le temps. Le fait d’être mariés occupe l’es­prit des nouveaux époux et leur procure beaucoup de joie. Au bout d’un certain temps, même ceux qui sont heureux en ménage ont moins tendance à s’étonner et à se réjouir du fait d’être mariés (cer­tains spécialistes du bonheur insistent sur l’importance de se « renouveler », en changeant ses habitudes ou en essayant de poser un regard neuf sur les choses familières).

C’est « la mauvaise focalisation de notre attention qui est le principal problème », affirme Dolan. C’est donc « le déplacement de l’attention qui doit être la principale solution ». Si l’on veut perdre du poids, il faut se focaliser sur son poids, « se procurer une balance fiable et monter dessus deux fois par semaine au même moment de la journée ».

Plus fondamentalement, nous dit Dolan, nous devrions nous fier à notre vécu plutôt qu’à nos désirs ou à nos convictions. S’aventurant sur le terrain du développement personnel, il nous invite à décrire nos expériences et à leur attribuer une note de 0 à 10 en fonc­tion du plaisir et du sens que nous y trouvons. L’exercice peut sembler idiot, mais son but est de nous montrer que nos expériences réelles ne sont pas forcément conformes à nos attentes et que, une fois que nous aurons compris qu’elles divergent, nous commencerons à répartir notre temps différemment (par exemple en déterminant quels moments de nos dernières vacances nous ont vraiment procuré du bonheur et lesquels non).

Pour Dolan, « le bonheur est la seule chose qui compte en définitive ». Selon lui, « Audrey Hepburn était en plein dans le mille quand elle a dit : “La chose la plus importante est de profiter de la vie. Être heureux, c’est tout ce qui compte”». Faisant en outre observer que nos sentiments ont tendance à être contagieux, il conclut que « la quête du bonheur est un objectif noble à prendre très au sérieux ». Ce faisant, et il en a conscience, il avance des idées fortes et s’expose à plusieurs critiques.

Commençons par la différence entre la mesure du niveau de satisfaction dans la vie et celle de l’expérience vécue. Dolan préfère de loin la seconde, mais le sujet est plus compliqué qu’il le laisse entendre. Lorsque les gens répondent à des questions sur leur satisfaction dans la vie, il est fort possible qu’ils aient en tête leurs valeurs et préoccupations les plus profondes. Si l’on se borne à les interroger sur leur ressenti au quoti­dien, on risque de passer à côté de ce qui les motive, de ce qui leur tient le plus à cœur.

Certes, Dolan met l’accent sur la question du sens et pas seulement sur le plaisir. Mais ce choix est justement un argument pour privilégier la mesure de la satisfaction dans la vie, du moins si elle permet de saisir le jugement porté par chacun sur l’équilibre atteint entre le plaisir et ce qui fait sens.

La mesure du niveau de satisfac­tion dans la vie se heurte bien sûr à des difficultés méthodologiques. Il y a l’éternelle question de savoir si les gens répondent de manière relative ou absolue. Une personne en fauteuil roulant qui donne une note moyenne de 7 peut le faire en se comparant avec d’autres personnes en fauteuil roulant, en se disant : « Pour quelqu’un qui ne peut pas marcher, je vais plutôt bien.» On peut également se demander si la mesure est stable. Si le soleil brille ou que quelqu’un vient d’être gentil avec vous, vous pourriez répondre « 8 », alors qu’un temps maussade ou la réflexion désagréable d’un ami vous aurait fait dire « 5 ». « Les résultats en disent plus long sur ce qui vous passe par la tête au moment où vous répondez que sur votre expérience du bonheur au quotidien », redoute Paul Dolan. De surcroît, la « satisfaction dans la vie » est une vaste question à laquelle on n’a pas l’habitude de répondre. On est donc en droit de se demander ce que les réponses signifient réellement.

Les chercheurs se sont bien sûr pen­chés sur les objections de ce genre, et, à l’heure actuelle, nous pouvons raison­nablement conclure que les mesures du niveau de satisfaction dans la vie sont relativement stables et constituent un bon indicateur du jugement porté sur l’existence. Mais il s’agit d’une conclu­sion provisoire. Il convient d’approfon­dir les recherches.

Le principal problème de la thèse de Dolan, c’est que les gens raisonnables ne sont pas d’accord avec Audrey Hepburn. Si tant d’adultes pensent qu’il est important de consacrer beau­coup de temps à leurs enfants ou à leurs parents âgés, ce n’est pas parce que cela les rend heureux (ce n’est peut-­être pas le cas), mais parce que c’est ce qu’il faut faire. Si tant de personnes pensent qu’il est important d’aider les autres, ce n’est pas parce que cela les rend heureux (ce n’est peut­-être pas le cas), mais parce que la chose qui compte le plus dansa vie – ou l’une de celles qui comptent le plus –, c’est d’aider son prochain. Si tant de per­sonnes pensent qu’il est impor­tant de créer des œuvres d’art, d’écrire des livres ou de réaliser des films, ce n’est pas parce que cela les rend heureux (ce n’est peut-­être pas le cas), mais parce que la culture compte et qu’il est important d’y contribuer. Si tant de personnes pensent qu’il est important d’avoir de grands idéaux (patriotiques, religieux, artistiques, politiques), ce n’est pas pour leur bon­heur mais parce qu’ils attachent de la valeur à ces idéaux. L’idée de dévoue­ment – aux autres, à une cause, à son pays, à Dieu – manque visiblement dans l’analyse de Dolan. Il ne dit pas non plus grand-­chose de l’expérience de la création en général – ses plaisirs, ses déconvenues, son intensité.

 

Il est vrai que l’un de ses principaux objectifs est de mettre l’accent sur ce qui fait sens. Il a bien conscience que, pour beaucoup d’entre nous, la vie a plus de sens si l’on s’investit dans des activités pas forcément agréables. Mais il a tort de soutenir que, lorsqu’on demande à une personne pourquoi telle chose est importante pour elle, elle finit par répondre : « Parce que cela me procure soit du plaisir, soit du sens. » Beaucoup des choses que nous faisons ne sont pas à ce point centrées sur nous-mêmes ; de fait, si elles l’étaient, nous les trouverions moins agréables et moins porteuses de sens. Si certaines activités – mener un projet à son terme, faire quelque chose d’utile – nous procurent un sen­timent d’accomplissement, il est peu probable que cela ait été notre seule motivation. Cela n’entrait peut-­être même pas en ligne de compte. Si des gens luttent pour la justice ou contre la tyrannie, c’est parce qu’ils sont convaincus que c’est ce qu’il faut faire ; beaucoup d’autres ne partagent pas ce point de vue. Dans de nombreux domaines, les sentiments de plaisir ou de sens sont pour l’essentiel des effets secondaires ; ils résultent d’activités que nous réali­sons pour elles-­mêmes, par pour notre bénéfice personnel.

Il n’est pas non plus certain que, si nous avions à choisir deux émotions positives seulement, nous choisirions le plaisir et le sens. Il s’agit là bien sûr de concepts génériques, qui englobent des humeurs et des sentiments de nature très diverse ; pensez au plaisir que pro­curent un bon livre, un bain de mer, une visite de Berlin, une conversation avec un ami ou une petite sieste l’après­-midi. Toutes ces activités peuvent pro­curer du sens. Si l’idée est de s’attacher à ce qui compte le plus, bien d’autres concepts génériques viennent à l’esprit : la sérénité, la passion, l’engagement… Dans l’histoire de l’humanité, seul un petit pourcentage de cultures ont privi­légié le plaisir et la quête de sens. Cela ne veut pas dire que Dolan a tort, mais sa thèse justifierait une argumentation solide, qui fait défaut ici.

On peut toutefois imaginer une version plus simple et moins problé­matique de sa thèse. Elle mettrait de côté les questions de fond, insistant simplement sur le fait que le plaisir et le sens sont importants, et que la vie de beaucoup de gens manque de l’un comme de l’autre, notamment en rai­son d’une mauvaise focalisation de leur attention. Nul besoin de prendre position sur les ques­tions de fond pour convenir que, lorsque nous souffrons ou que nous trouvons que la vie est dépourvue de sens, c’est avant tout parce que nous ne dirigeons pas notre attention sur ce qui compte vraiment. En prendre conscience pourrait contri­buer à atténuer la souffrance et à redon­ner un sens à la vie.

 

 

— Cass R. Sunstein est un professeur de droit américain. De 2009 à 2012, il a dirigé l’Office of Information and Regulatory Affairs (Oira), une instance chargée de veiller à la conformité des normes édictées par les ministères et à la bonne information des citoyens. Il est l’auteur de Nudge. Comment inspirer la bonne décision, écrit avec Richard Thaler (Pocket, 2012).

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 4 décembre 2014. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Le niveau moyen de satisfaction à l’égard de la vie était de 7,3 en France en 2018, selon l’OCDE.

2. L’OCDE n’indique pas de niveau de satisfaction à l’égard de la vie pour les États-Unis, jugeant les données disponibles trop lacunaires.

3. « Back to Bentham? Explorations of Experienced Utility », The Quarterly Journal of Economics, vol. 112, no 2, 1997.

4. C’est ainsi que l’expression « focusing illusion » a été traduite dans Système 1/Système 2, de Daniel Kahneman (Flammarion, « Clés des Champs », 2016).

5. Le concept d’« hédonomètre » a été inventé en 1881 par l’économiste irlandais Francis Edgeworth.

6. L’Utilitarisme et Essai sur Bentham, traduit de l’anglais par Patrick Thierry, (PUF, « Quadrige », 2012).

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Happiness by Design: Finding Pleasure and Purpose in Everyday Life (« Construire le bonheur, ou comment trouver du plaisir et du sens dans la vie de tous les jours ») de Paul Dolan, préface de Daniel Kahneman, Penguin, 2015

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