Les bonnes raisons de croire aux idées fausses
par Michel André

Les bonnes raisons de croire aux idées fausses

Comment peut-on défendre si fréquemment des théories erronées ? Le sociologue Raymond Boudon a consacré une bonne partie de son œuvre à explorer ce phénomène, qu’il refuse d’imputer à l’irrationalité humaine.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Michel André

© Helene Bamberger / Figarophoto

Dans un texte d’autobiographie intellectuelle publié douze ans avant sa mort en 2013, le sociologue Raymond Boudon faisait le constat suivant : « À la réflexion, toutes mes recherches sont […] fédérées par un thème : celui de l’explication des croyances aux idées douteuses, fragiles ou fausses… et aussi aux idées vraies. » Au cours d’une longue et riche carrière qui a fait de lui un monu­ment de la sociologie française, Boudon s’est intéressé à une grande variété de sujets : la modélisation mathématique des faits sociaux, l’éducation, l’égalité des chances, la mobilité sociale, le changement social, les « effets pervers » (effets négatifs non recherchés), les idéologies et croyances collectives, les théories de la justice, la sociologie des valeurs. Durant la dernière partie de sa vie, il a développé une vigoureuse réflexion en défense du libéralisme en philosophie, en politique et en économie, ainsi que de la démocratie, plus particulièrement la démocratie ­représentative. Au cœur de ses travaux a toutefois constamment figuré une même interrogation : comment, dans tous ces domaines, a-t-on pu si fréquemment concevoir et énoncer des thèses fausses, très peu solides, en contradiction avec les faits ?
À cette question, Boudon offrait une réponse originale et audacieuse : souvent, ceux qui défendent des théories erronées, des croyances non fondées, des idées aberrantes ont de « bonnes raisons » de le faire. Cela ne signifie pas qu’ils aient ­objectivement raison. Mais ils ont des raisons compréhensibles d’être dans ­l’erreur. Cette proposition dérive immédiatement du système de représentation et d’explication des faits sociaux que ­Boudon a peu à peu développé sous le nom de « théorie générale de la rationalité », puis de « théorie de la rationalité ordinaire », et qui repose sur trois postulats : les faits sociaux et phénomènes collectifs sont le produit non de forces agissant directement au niveau collectif, mais de l’agrégation des comportements individuels ; les comportements et les croyances des individus sont compréhensibles et peuvent être expliqués pour peu qu’on dispose de tous les éléments d’information nécessaires ; enfin, la cause de ces comportements et de ces croyances est à chercher dans les raisons que les ­individus ont de les adopter.
Parce qu’elle enracine l’explication des faits sociaux au niveau des individus, la théorie de la rationalité ordinaire peut être rattachée à ce qu’on appelle, d’après une expression forgée par l’économiste Joseph Schumpeter à la suite de Max Weber, l’« individualisme méthodologique ». Mais Boudon prend bien soin de distinguer la rationalité telle qu’il l’entend de deux concepts de rationalité qui sont au cœur de la pensée économique et sont souvent identifiés avec cette approche : la rationalité instrumentale telle que l’envisage la « théorie du choix rationnel », qui lie les choix que font les acteurs sociaux à leurs conséquences, et, plus restrictive encore, la rationalité utilitariste de ceux qui estiment que les individus sont déter­minés par la seule considération de leurs intérêts. Les « bonnes raisons » que nous avons de penser ou d’agir dans un certain sens peuvent être associées aux conséquences de nos actions ou à nos intérêts, reconnaît Boudon, mais pas nécessairement. Dans de nombreux cas, elles sont le reflet de notre volonté de comprendre le monde ou de notre adhésion à certains principes à même de donner du sens à notre existence. Une des caractéristiques les plus remarquables de cette conception de la rationalité est sa portée générale. Dans l’esprit de Boudon, les jugements de faits et les jugements de valeur, parce qu’ils sont les uns et les autres fondés sur de « bonnes raisons », doivent être traités de la même manière. Il n’existe par ­ailleurs pas de différence de principe entre le fonctionnement de la réflexion scientifique, de la raison morale et de la pensée ordinaire.

L’explication des comportements et des croyances par les exigences de la rationalité s’oppose diamétralement à celle qui les attribue à des causes échappant à la conscience et au contrôle des individus, des facteurs inobservables agissant à l’insu du sujet. Aux yeux de Boudon, c’est à de telles causes occultes, ­purement conjecturales, que font réfé­rence un grand nombre de termes charriés par la tradition sociologique et la ­sociologie spontanée. Dans son ­esprit, les notions de « cadre mental », de « fausse conscience », de « socialisation », de « forces culturelles », de « menta­lité ­primitive » (Lucien Lévy-Bruhl), de ­« désir ­mimétique » (René Girard), ou les fameux concepts de la sociologie structuraliste de Pierre Bourdieu (« champ », « habitus »), n’ont pas davantage de pouvoir explicatif que les idées d’« âme russe » ou de « génie français », voire, ­ironise-t-il parfois, que la « virtus dormitiva de l’opium » des médecins de Molière. Quant à des caractérisations globales du type de la « foule solitaire » (David Riesman), la « société du risque » (Ulrich Beck) ou la « société liquide » (Zygmunt Bauman), elles possèdent au mieux une valeur descriptive.
En quoi consistent ces bonnes raisons de soutenir des idées fausses ? Formé à l’école des sociologues Robert Merton et Paul Lazarsfeld, de l’université Columbia, Boudon n’en était pas moins avant tout nourri des grands classiques de la sociologie, surtout Alexis de Tocqueville, Max Weber et Émile Durkheim. Chez ces penseurs, dont son œuvre constitue à bien des égards une relecture créative, il a trouvé des échantillons d’analyse de la croyance à l’irrationnel ne faisant ­appel qu’aux ­mécanismes de la rationalité. Durkheim, par exemple, faisait remar­quer que les peuples anciens, parce qu’ils n’avaient pas notre connaissance des lois de la physique et de la biologie, pouvaient légitimement trouver les pratiques magi­ques efficaces. Un verdict énoncé à l’identique par Max ­Weber dans ses réflexions sur la magie, en une formule ellip­tique mais éclairante : « Pour le primitif, le comportement du faiseur de feu est tout aussi magique que ­celui du faiseur de pluie. » Chez Vilfredo ­Pareto, Boudon rencontre l’idée que des conceptions inexactes peuvent se maintenir parce qu’elles sont utiles à la société ou à ceux qui les défendent. De Georg Simmel, il retient l’observation qu’une théorie fausse peut être le résultat de la présence, au sein d’un enchaînement irréprochable d’idées explicites parfaitement acceptables, d’a priori implicites qui ne le sont pas.
Des idées fausses peuvent également être le produit de l’extrapolation indue de conclusions fondées sur l’expérience à des situations auxquelles elles ne s’appliquent pas, ou du fonctionnement imparfait de la rationalité en raison de la difficulté ­intrinsèque des problèmes étudiés ou d’une médiocre maîtrise des instruments statistiques. La surestimation des faibles probabilités, par exemple, explique que tant de gens jouent à des jeux de hasard pour lesquels l’espérance de gain est très faible, voire négative. Dans l’esprit de Boudon, cette surestimation n’est toutefois pas nécessairement le signe d’un « mauvais câblage » du cerveau humain. Dans le cadre d’une expérience de psychologie à laquelle il se réfère souvent, on a montré que même des médecins tendent spontanément à surestimer largement la probabilité pour un individu d’être réellement atteint d’une maladie dans le cas d’une affection ayant un très faible taux de prévalence dans la popu­lation (1/1 000), dont on s’emploie à détecter la présence à l’aide d’un test produisant une proportion de « faux positifs » elle-même très faible. Pour rendre compte de l’erreur des médecins, les auteurs de l’expérience proposaient une explication fondée sur un scénario assez farfelu de psychologie évolutionniste. Boudon montre que, compte tenu de la manière dont la question leur était posée, ils avaient de bonnes raisons de se tromper. Une idée forte qui revient régulièrement sous sa plume est que la croyance au faux émerge régulièrement de la connaissance du vrai : « Les opinions fausses reposent souvent sur des théories qui seraient vraies si les conditions sous lesquelles elles sont ­valides étaient réalisées » ; « Les thèses inacceptables résultent souvent de la géné­ralisation d’idées acceptables » ; « Souvent, les idées fausses sont des interprétations hyperboliques d’idées vraies ».
Ce qui intéressait avant tout Boudon était d’identifier et d’expliquer les théories qu’il jugeait erronées en sociologie et qu’il pouvait fustiger à l’aide de formules amusantes et brillantes, comme lorsqu’il affirmait que toute l’ingéniosité de Bourdieu avait consisté, pour expliquer l’inégalité des chances, à imaginer un « complot sans comploteurs ». Dans le monde foisonnant des idéologies, les objets qui ont ­retenu son attention sont moins les grandes idéologies historiques comme le communisme que les « petites idéologies » sous-tendant certaines politiques en matière d’éducation ou de déve­loppement économique. À l’évidence, les manifestations d’irrationalité dans la vie sociale ordinaire le captivaient moins, et il reconnaissait ne pas voir l’utilité de leur consacrer du temps.

Certains de ses disciples se sont atta­chés à les étudier, par exemple Jean-Bruno Renard et, plus encore, ­celui que l’on doit considérer comme son principal héritier, Gérald Bronner (1). S’appuyant sur ses idées, ils ont étudié des phénomènes comme les théories du complot, la propagation des rumeurs, la croyance à l’astrologie, aux extraterrestres, au paranormal et à l’existence d’animaux fantastiques, les superstitions, les craintes de maladies imaginaires ou de risques inexistants. Menées dans un esprit souvent proche de celui des entreprises de démystification des rationalistes militants et des défenseurs du scepticisme scientifique, tels Martin Gardner et Michael Shermer aux États-Unis ou Jean-Claude Pecker et Henri Broch en France, les ­recherches de Bronner prolongent les travaux de Boudon en prenant en compte un phénomène nouveau : la montée en puissance des croyances fausses et des idées douteuses sur un marché de l’information révolutionné par Internet, sous l’emprise d’un effet de surenchère com­biné à une extension perverse des normes du fonctionnement démocratique en ­dehors du domaine politique.
Qualifié par Gérald Bronner de « socio­logue optimiste », Raymond Boudon, à la suite de Max Weber, voyait à l’œuvre dans l’histoire, contrecarré par toutes sortes de forces locales mais tout de même inexorable, un processus de « rationalisation diffuse » des idées religieuses, politiques et morales, grâce à un mécanisme de sélection spontanée des meilleures et des plus solides d’entre elles. Il avait une grande confiance dans le progrès, notamment dans la capacité de l’éducation à élever le niveau moyen de conscience de la complexité du monde et à aider à acquérir une meilleure connaissance des mécanismes à la base des phénomènes naturels, économiques et sociopolitiques. Il relevait avec satisfaction les résultats d’enquêtes internationales mettant en évidence l’apparente convergence des couches les plus jeunes et les plus instruites de la population de nombreux pays autour de valeurs telles que la rationalité, la démocratie et la dignité humaine. Serait-il aussi optimiste aujourd’hui ? En dépit de l’inquiétude que suscitaient chez lui certaines dérives de la démocratie comme la tyrannie des minorités actives, on peut le penser, tant étaient fortes ses convictions à ce sujet.
Boudon a été critiqué pour la désinvolture avec laquelle il écartait de l’explication des faits sociaux les facteurs à caractère irrationnel, émotionnel et affectif. Tout en reconnaissant qu’il était « hors de question de nier la part de l’irrationnel dans le comportement », il avait tendance à minimiser le poids de ces éléments, faisant valoir par exemple qu’« une croyance fausse est rarement un effet brut de facteurs émotionnels ». Ainsi que le souligne le sociologue Siegwart Lindenberg, en présentant sa théorie de la rationalité des croyances comme la seule en mesure de rendre compte de celles-ci, il se privait de la possibilité d’analyser cette part d’irrationnel dans le comportement humain dont il reconnaissait l’existence.
Telle qu’elle est formulée dans une trentaine d’ouvrages consistant le plus souvent en compilations d’articles rédi­gés dans une langue claire et un style très pédagogique, l’explication des faits sociaux que propose Raymond Boudon apparaît malgré tout robuste et de nature à éclairer de nombreux phénomènes, sans faire appel à des notions obscures ou à des forces opérant de façon ­magique. Une de ses grandes vertus est de ne ­jamais rompre avec le bon sens ni le sens commun, qui peuvent nous induire en erreur mais contiennent souvent plus de vérité que certains savants ne sont disposés à le reconnaître. Dans une analyse sociologique, soutient Boudon, « il est sage de s’astreindre, comme le font Tocqueville et Weber, à n’accepter […] que des propositions psychologiques qui seraient immédiatement perçues comme recevables dans la vie sociale courante ».
Au bout du compte, une des grandes leçons que nous donne ce sociologue considéré par Robert Merton comme « le plus créatif de sa génération » mais qui s’est tenu toute sa vie à distance des médias et des feux de la publicité, c’est une mise en garde adressée à tous ceux que Blaise Pascal appelait les « demi-savants » (qui en savent un peu, mais pas assez) et les « demi-habiles » (qui réfléchissent, mais à la manière des sots) – étant entendu que le risque nous guette tous de devenir, au moins pour un moment, l’un d’entre eux.
Exprimée en mots du quotidien, la thèse de Raymond Boudon au sujet de la croyance aux idées fausses peut être ainsi formulée : si tant d’idées de ce type circulent et perdurent, ce n’est pas en raison d’une irrationalité fondamentale de la nature humaine ou parce que les individus sont en proie à leurs instincts et gouvernés par de mystérieuses puissances inconscientes ou collectives. Nous sommes tous des êtres rationnels. Simplement, nous ne réfléchissons pas toujours correctement, pour des raisons qui vont du manque d’information à l’aveuglement par la passion, en passant par la paresse d’esprit, la distraction, le manque d’attention et d’intérêt, le défaut de rigueur, l’opportunisme, les préjugés et la mauvaise foi. Si nous nous trompons, c’est parce qu’il nous arrive de raisonner trop peu, superficiellement, voire carrément de travers.

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international.
Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).
— Cet article a été écrit pour Books.

Notes

1. La Démocratie des crédules (PUF, 2013).

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