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Brexit: les « Partout » contre les « Quelque Part »

Au Royaume-Uni, comme dans bien d’autres pays occidentaux, un conflit de valeurs est venu s’ajouter à l’ancien clivage droite-gauche. D’un côté ceux qui privilégient l’ouverture sur le monde, de l’autre ceux qui préfèrent la stabilité et ont décidé de se faire entendre.

La plupart des commentateurs britanniques voient dans l’opposition « ouvert-fermé » la nouvelle ligne de partage en politique. Tony Blair a consacré un discours à cette distinction en 2007, juste avant de quitter ses fonctions : « La politique moderne a moins à voir avec les positions traditionnelles de la droite et de la gauche et plus, aujourd’hui, avec ce que j’appellerais le choix moderne, qui est celui de l’ouverture contre la fermeture. »

Il n’avait certes pas entièrement tort, mais n’arrivait pas à saisir pourquoi tant de gens ne se retrouvaient pas dans sa vision de l’ouverture. Pour le comprendre, il faut examiner la grande fracture autour des valeurs dans la société britannique, qui trouve plus ou moins d’écho dans d’autres sociétés développées. Les vieux antagonismes de classe et d’intérêt économique n’ont pas disparu, mais une autre ligne de séparation, à la fois plus large et moins précise, vient désormais s’y juxtaposer – la ligne entre ceux qui se vivent comme étant « de partout » et ceux qui, au contraire, se sentent « de quelque part ».

Les « Partout » dominent notre culture et notre société. Ils ont tendance à briller dans leur scolarité […], passent avant leurs 20 ans de la maison à un campus universitaire, puis à une carrière dans des professions qui les mènent à Londres ou même à l’étranger pendant un an ou deux. Ils ont une identité « portative », définie par leur réussite universitaire et professionnelle, qui les rend généralement à l’aise et sûrs d’eux face à des lieux et des gens nouveaux.

Les « Quelque Part » sont plus enracinés et ont en général une identité « fixe » – agriculteur écossais, ouvrier de Newcastle, mère au foyer de Cornouailles – fondée sur l’appartenance à un groupe et à un lieu particuliers, ce qui explique que les changements rapides les désarçonnent facilement. Un noyau dur de « Quelque Part » a été baptisé « les laissés-pour-compte » – principalement des travailleurs blancs d’un certain âge et peu instruits 1. Ils ont perdu économiquement avec la raréfaction des emplois non qualifiés bien rémunérés, et culturellement aussi, avec la disparition de la tradition ouvrière et la marginalisation de leurs opinions dans le débat public. Cependant, l’ambivalence des Quelque Part envers les dernières tendances de la société s’étend bien au-delà de ce groupe et traverse toutes les classes sociales, surtout les moins mobiles. Malgré le développement récent de la mobilité géographique, quelque 60 % des Britanniques vivent encore dans un rayon de 32 kilomètres autour du domicile qu’ils occupaient à l’âge de 14 ans. 2

Bien sûr, rares sont ceux d’entre nous qui appartiennent entièrement à l’un ou l’autre de ces ensembles – nous avons tous un mélange d’identités fixe et portative –, et une importante minorité est composée d’Entre-Deux. Même les membres les plus mobiles et cosmopolites du groupe des Partout conservent un lien avec leurs racines, et même les plus ruraux des Quelque Part sont susceptibles de partir en vacances à l’étranger avec EasyJet ou d’échanger par Skype avec un parent installé en Australie.

En outre, une large portion de l’élite traditionnelle britannique demeure très enracinée dans le sud-est de l’Angleterre et à Londres, et dans quelques vénérables collèges privés et universités. […] Mais, si cette partie de l’élite n’a pas beaucoup bougé physiquement, elle s’est éloignée socialement des Quelque Part, par rapport aux générations précédentes qui, elles, entretenaient une certaine « proximité » avec eux, ne serait-ce que pour la gestion de leurs possessions terriennes, à travers l’Église, l’armée, ou en tant qu’employeurs. En revanche, elle est connectée aux nouvelles élites. Comme cela s’est déjà produit dans l’histoire britannique, ­l’ancienne élite a absorbé la nouvelle, c’est-à-dire l’élite montante « intellectuelle » des méritocrates, issue de classes sociales plus modestes et parfois de l’immigration. Ce faisant, elle a souvent troqué le conservatisme traditionnel contre une idéologie plus libérale.

Quoi qu’il en soit, les deux clans ne recoupent pas précisément les catégories sociales classiques. Ce seraient plutôt des alignements plus lâches d’opinions et de visions du monde. Chacun englobe une immense variété de personnes et de types sociaux – cela va des retraités de la classe ouvrière du Nord aux lecteurs du Daily Mail des comtés proches de Londres chez les Quelque Part, des cadres BCBG aux universitaires chez les Partout.

Si j’ai inventé les étiquettes, je n’ai pas inventé les deux ensembles de valeurs qui apparaissent clairement dans quantité d’études quantitatives et qualitatives – les Partout constituant 20 à 25 % de la population, contre à peu près la moitié pour les Quelque Part (les autres étant des Entre-Deux).

Ce livre et la catégorisation Partout/Quelque Part proposent à la fois un cadre pour comprendre ce qui se passe dans la politique contemporaine et un plaidoyer en faveur d’un libéralisme moins sectaire de la part des Partout. Ces derniers ont trop pesé jusqu’à présent – leur arrogance en politique s’est révélée de manière frappante après les votes pour le Brexit et pour Trump –, et le populisme, dans ses formes variées, s’est forgé comme un contrepoids face à leur domination dans l’ensemble du monde développé. Ce contrepoids peut s’avérer destructeur, mais si nous voulons combattre le populisme il faut en combattre les causes – et l’une de ces causes réside dans les excès des Partout.

En extrapolant à partir de sondages d’opinion, et en y ajoutant mes propres observations et conclusions, j’ai dessiné à grands traits une idéologie « Partout » que j’appelle « individualisme progressiste ». C’est la position de ceux qui connaissent une certaine réussite dans la vie et qui se soucient aussi du collectif. Elle accorde beaucoup de valeur à l’autonomie, à la mobilité et à l’innovation, et nettement moins à l’identité de groupe, à la tradition et aux pactes nationaux (Église, patrie, famille). La plupart des Partout voient d’un bon œil l’immigration, l’intégration européenne et la diffusion des droits humains, autant d’éléments qui ont tendance à diluer les revendications nationales. Dans l’ensemble, ils ne sont pas antinationaux et peuvent même se montrer tout à fait patriotes, mais ils se voient aussi comme des citoyens du monde. Le travail, et au fond la vie elle-même, est pour eux affaire individuelle de réalisation de soi. Les Partout sont à l’aise avec l’idée d’une société de la réussite ; la méritocratie et la plupart des formes d’égalité (quoique pas nécessairement l’égalité économique) sont chez eux une seconde nature. Partout où leurs intérêts sont en jeu – de la réforme de l’enseignement supérieur au mariage pour tous –, les choses avancent. Là où ils ne sont pas concernés, les rouages tournent plus lentement, à supposer qu’ils bougent.

À l’inverse, les Quelque Part ont des instincts plus conservateurs et communautaristes. Dans l’ensemble, ils ne sont pas extrêmement religieux (contrairement à leurs homologues américains), et seuls de petits nombres à la marge de l’extrême droite sont de fervents partisans de l’autoritarisme ou des xénophobes endurcis. Ils sont modérément nationalistes et, en ce qui concerne les Anglais, s’identifient plutôt volontiers comme tels. Ils sont gênés par de nombreux aspects de l’évolution culturelle et économique, tels que l’immigration de masse, un discours ambiant qui ne parle que de réussite alors qu’ils ont du mal à s’en sortir, le statut dégradé des emplois non qualifiés et une conception moins tranchée des rôles de l’homme et de la femme. Ils ne choisissent pas la « fermeture » contre l’« ouverture » mais souhaitent une forme d’ouverture qui ne soit pas à leur désavantage. Ce sont aussi, dans l’ensemble, des individus modernes pour qui l’égalité hommes-femmes et les droits des minorités, la méfiance envers le pouvoir, la liberté d’expression, de consommation et de choix individuels vont de soi. Ils veulent en partie la même chose que les ­Partout, mais ils souhaitent que cela arrive moins vite, et avec modération. Leur vision du monde – que j’ai cartographiée, comme pour les Partout, à partir de sondages d’opinion et de mes propres observations – – se résume dans une expression que beaucoup pourraient trouver contradictoire dans les termes : le « populisme décent ».

La marginalisation des Quelque Part britanniques saute aux yeux quand on regarde par exemple l’état déplorable de l’enseignement professionnel et de l’apprentissage dans une société dominée par les diplômés, la déréliction des infrastructures dans le domaine du logement et des transports ou les préjugés contre les valeurs familiales traditionnelles.

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La position des Partout et celle des Quelque Part sont toutes deux valables et légitimes, et leurs divergences n’ont rien de nouveau ni d’étonnant. Ce qui a changé, c’est l’équilibre des forces et du nombre. Il y a encore trente ou quarante ans, la mentalité du clan Quelque Part dominait. C’était le « bon sens » à la britannique. Puis, en l’espace de deux générations, un nouveau sens commun, celui des Partout, est monté en puissance et a en partie remplacé l’ancien.

Cela est dû principalement à deux choses : d’une part l’héritage du libéralisme sixties des baby-boomers, de l’autre la généralisation de l’accès aux études supérieures, qui a joué un rôle majeur dans la dissémination de cet héritage. Nous entrons à présent dans une troisième phase où aucune des deux positions ne domine clairement.

La massification de l’enseignement supérieur au cours des vingt-cinq dernières années – et le poids nouveau de la réussite scolaire comme marqueur de réussite sociale – a été l’un des événements les plus importants et les moins bien compris de la société britannique. Ce fut une libération pour beaucoup, et pour d’autres le symptôme du déclin de leur statut.

Le monde des Partout, fait de mobilité géographique et souvent sociale, d’études supérieures et de belles carrières, était jadis la chasse gardée d’une petite élite ; il est devenu un phénomène généralisé, quoique pas universel. Au même moment, dans le monde des Quelque Part, l’ère postindustrielle a largement aboli le travail manuel, dévalué le statut des hommes à faibles revenus et fragilisé le pacte national, les patrons ne se sentant plus les mêmes obligations qu’autrefois envers « leur » classe ouvrière.

Dans une démocratie, pourtant, les Quelque Part ne sauraient être ignorés. Et ces dernières années, au Royaume-Uni et en Europe, ainsi qu’aux États-Unis avec Donald Trump, ils ont commencé à s’exprimer, tant à travers les partis – nouveaux ou établis – que complètement en dehors des structures partisanes. Au Royaume-Uni, ils ont contribué à l’acceptation du référendum sur le Brexit puis au vote lui-même. En relayant constamment auprès des instituts de sondages leurs inquiétudes à propos de l’immigration, ils ont maintenu cette question au centre de la politique britannique.

L’idéologie des Partout applaudit invariablement toute frénésie de changement. Témoin, encore une fois, Tony Blair lorsqu’il affirmait devant le congrès du Parti travailliste en 2005 : « J’entends dire que nous devons prendre le temps de débattre de la mondialisation. Autant débattre pour savoir si l’automne doit succéder à l’été ! La spécificité de ce monde changeant est d’être indifférent à la tradition. Il ne pardonne pas la fragilité, ne respecte pas les réputations passées, n’a pas de pratiques établies. Il regorge d’opportunités, mais celles-ci ne vont qu’à ceux qui sont les plus prompts à s’adapter, les plus lents à se plaindre, ouverts, capables et résolus à embrasser le changement. » Le chef du parti qui, historiquement, avait toujours représenté les perdants de la modernisation capitaliste, tenant de tels propos !

Lorsque le changement apparaît profitable à tous – par exemple, une croissance économique généralisée ou une amélioration de la couverture santé –, le conflit entre les deux visions du monde s’estompe. Mais lorsque le changement ne profite qu’à certains – par exemple, l’avènement des deux « massifications » : immigration et études supérieures pour près de la moitié de ceux qui sortent du secondaire –, alors le populisme refréné des Quelque Part trouve à s’exprimer.

Garder un certain contrôle sur son existence est l’une des promesses implicites faites au citoyen dans une démocratie moderne. Cela se traduit par le droit d’empêcher les choses d’advenir, le droit à un peu de stabilité et de continuité dans son mode et son lieu de vie. Étant donné la nature du monde moderne, même cette promesse-là les politiques ont du mal à la tenir, y compris les plus convaincus des vertus de la démocratie, surtout lorsqu’ils se sont engouffrés dans la voie d’un libéralisme économique qui exporte les usines et importe les travailleurs.

Les Quelque Part sont souvent accusés de myopie, incapables de comprendre que le changement est bénéfique à long terme. Mais il faut reconnaître que les Partout, munis par leur éducation d’un véritable passeport pour la réussite, sont bien équipés pour profiter du changement, tandis que les Quelque Part le sont nettement moins, même à long terme.

Les Partout ont tendance à juger irrationnel le conservatisme des Quelque Part, ou à y voir une réaction antilibérale. C’est parfois le cas, mais comment s’étonner que ceux qui se sentent malmenés par les événements extérieurs sans avoir beaucoup de poids politique, d’assurance en société ni de contrôle sur leur destinée se cramponnent d’autant plus fortement aux quelques espaces qu’ils peuvent encore contrôler – en l’occurrence, leur quotidien et leurs convictions ? La mentalité des Quelque Part a beau s’être débarrassée d’une bonne partie des attributs classiques du conservatisme des classes moyennes du milieu du xxe siècle – foi religieuse, chauvinisme, domination du mâle blanc –, l’instinct de s’accrocher à ce qu’on connaît et à ces petites zones de contrôle et d’estime de soi les rend souvent hostiles aux changements du marché et aux injonctions infantilisantes d’un État paternaliste.

La majorité des Quelque Part ne sont ni intolérants ni xénophobes. De fait, l’essentiel de ce que j’appelle la « grande libéralisation » des quarante dernières années dans les jugements sur la race, le genre et la sexualité a été absorbé et accepté par la majorité d’entre eux. Mais, en comparaison avec les Partout, cette acceptation est plus sélective, plus timide, et certains sujets comme l’immigration de masse ou l’intégration européenne ne suscitent pas l’enthousiasme. Les Quelque Part sont rarement anti-immigrés, mais invariablement anti-immigration de masse. Ils croient encore en l’existence d’une chose appelée société.

Les années 1960 ne se sont pas uniquement préoccupées de remettre en question les idées et les hiérarchies traditionnelles : elles ont aussi poursuivi le démantèlement d’une société stable et ordonnée dans laquelle les rôles étaient clairement répartis. Les individus sont devenus plus libres de gagner ou de perdre. Cela en a désorienté beaucoup. La majorité des Quelque Part ne partageaient pas l’optimisme libéral des baby-boomers, et voyaient au contraire dans le Royaume-Uni émergent, post­industriel, postnational, postmoderne, un espace qui leur était moins hospitalier à de nombreux égards.

Eric Kaufmann, professeur d’histoire politique au Birkbeck College de Londres et spécialiste des questions de nationalisme et d’ethnicité, a démontré que les réactions de rejet comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ne sont pas uniquement affaire d’éducation et de mobilité. Elles expriment aussi une ligne de fracture autour de valeurs fondamentales, en lien avec l’ordre et l’autorité, partagée par toutes les catégories d’âge, de revenu, de niveau d’éducation, et même par les partis politiques dans les démocraties occidentales 3. Pour jauger cette tendance, les sondeurs disposent d’une série de questions dessinant un axe « autoritaire-libertaire » : l’importance de l’obéissance chez les enfants, le soutien à la peine de mort, etc. La proximité avec l’extrémité autoritaire de l’axe est le meilleur indicateur pour prédire si quelqu’un a voté pour ou contre le Brexit. (Seuls 11,5 % des sondés sont classés sur l’axe comme autoritaires, mais 52 % sont décrits comme illibéraux.)

L’autoritarisme est l’instinct d’une petite minorité seulement, mais le désir d’un monde globalement plus stable et ordonné qu’expriment les Quelque Part commence à être entendu dans les parlements et les gouvernements du monde développé. Et la génération Z – les personnes nées après 2001 – semble confirmer ce nouveau penchant pour la prudence et le conservatisme 4.

[…]

Le Brexit et l’élection de Donald Trump ne marquent pas nécessairement un coup d’arrêt définitif à l’avancée du libéralisme. Mais, s’il veut séduire une masse critique de Quelque Part, le libéralisme futur devra prendre en compte le peuple, et la société dans son ensemble, de manière plus empathique et plus historique, envisager le changement de manière plus lente, plus progressive, faire davantage d’efforts pour gagner l’approbation de ceux qui en bénéficient le moins.

 

— Ce texte est extrait du livre Les Deux Clans. La nouvelle fracture mondiale, de David Goodhart, à paraître le 13 novembre aux éditions Les Arènes. Il a été traduit par Valérie Le Plouhinec.

Notes

1.Robert Ford et Matthew Goodwin, Revolt on the Right: Explaining Support for the Radical Right in Britain (Routledge, 2014).

 

2. Ludi Simpson et Nissa Finey, « Understanding Society: HowMobile Are Immigrants After Arriving in the UK? », University of Essex Institute for Social and Economic Research, 2012.

 

3. « Trump and Brexit: why it’s again not the economy, stupid », LSE British Politics and Policy, 9 novembre 2016.

 

4. « They don’t like drugs or gay marriage, and they hate tattoos: Is “Generation Z” the most conservative since WW2? », Matt Hunter, Mail Online, 15 septembre 2016.

LE LIVRE
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Les Deux Clans. La nouvelle fracture mondiale de David Goodhart, Les Arènes, 2019

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