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Ça alors, quelle coïncidence !

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Je tombe sur un ex que j’ai perdu de vue. Un ami m’appelle alors même que je pense à lui. Les concours de circonstances sont moins improbables que nous le pensons, disent les statisticiens. Mais ils sont aussi porteurs de sens, expliquent les psychologues.


© Bob Berg / Getty

Pour le psychiatre américain Bernard Beitman, le hasard ne suffit pas à expliquer les coïncidences, bonnes ou mauvaises : « Quelque chose de plus est à l’œuvre. »

Vers la fin de mon année de cinquième, je suis allée avec l’orchestre de mon collège au parc d’attractions de Cedar Point, dans l’Ohio. Il y avait dans un bâtiment un grand-huit ­appelé Disaster Transport (Transport du ­Désastre). Alors que nous faisions la queue, mes camarades et moi, pour y accéder, gravissant des marches en ­ciment faiblement éclairées, nous sommes tombés sur une grosse liasse de billets. Nous l’avons prise et fait le compte : il y avait là une belle somme. Je ne me souviens pas exactement combien, mais pour la suite de l’histoire ­disons qu’il y avait 134 dollars. C’était à peu près ça. À peine avions-nous eu le temps de ­revenir de notre émerveillement et de nous demander, un peu honteux, à qui ­remettre cet argent qu’un groupe de jeunes un peu plus âgés qui étaient ­devant nous nous l’ont arraché des mains. Ils ­assuraient qu’il était à eux, mais ce n’était pas vrai. Ils l’ont compté devant nous et ont ­échangé exclamations et tapes dans les mains. Nous étions une bande de collégiens dégingandés et malchanceux, ils étaient sûrs que nous ne ferions rien et ils avaient raison. Fin de l’histoire. Sauf que, l’année suivante, je suis allée à un camp d’été à l’université du ­Michigan, un camp pour grosses têtes où l’on suit des cours de génétique pour s’amuser. Un soir, alors que nous nous bavardions et faisions nos devoirs dans le foyer, j’entendis un garçon raconter à ses copains qu’il avait perdu un ­paquet d’argent l’année précédente à Cedar Point. Je l’assaillis de questions. Était-ce au mois de mai ? Oui. Dans la queue pour le Transport du Désastre ? Oui. Et combien d’argent ? 134 dollars ­exactement. « Ça alors ! », s’exclame-t-on généralement quand il arrive une coïncidence. Mais une coïncidence n’est pas seulement un événement qui a peu de chances de se produire. Si l’on range dans cette ­catégorie quantité de situations, il n’y a pas que leur rareté qui nous incite à les regrouper. Il y a aussi leur texture, le sentiment que le tissu de l’existence se met en quelque sorte à onduler. D’où procède ce sentiment ? Pourquoi remarquons-nous dans certains cas que les fils de la trame de notre vie se rencontrent et pas dans d’autres ? Certains diront que c’est parce que nous ne comprenons pas la ­notion de probabilité. Dans leur article ­­« Méthodes pour étudier les coïncidences » (1989), les mathématiciens ­Persi ­Diaconis et ­Frederick Mosteller ­envisagent d’abord de définir une coïn­cidence comme un « événement rare », puis se ravisent : « Cela englobe trop de choses pour permettre une étude approfondie. » Ils optent pour cette ­définition : « Une coïncidence est un surprenant concours de circonstances, que l’on juge porteur de sens mais qui est dépourvu de lien de causalité évident. »   D’un point de vue purement statis­tique, ces événements sont aléatoires, ne présentent pas de lien de causalité et ne devraient pas tant nous surprendre, car ils se produisent tout le temps. « Les événements extrêmement improbables sont monnaie courante », écrit le statisticien David Hand dans son livre The Improbability Principle. Mais les humains ne sont en général pas très doués pour raisonner avec objec­tivité sur la probabilité dans leur vie de tous les jours. Tout d’abord, nous avons tendance à qualifier de coïncidences des choses qui n’en sont pas. Si je rencontre quelqu’un qui est né le même jour que moi, je trouve que c’est une coïncidence amusante, mais j’aurais pensé la même chose si j’avais rencontré une personne qui est née le même jour que ma mère ou ma meilleure amie.  

Nos coïncidences sont plus surprenantes que celles qui arrivent aux autres

Et puis nous sommes nombreux sur cette planète – plus de 7 milliards. En vertu de la loi des très grands nombres, « avec un échantillon suffisamment vaste, n’importe quoi d’incroyable peut arriver », écrivent Diaconis et Mosteller. Si un nombre suffisant de personnes achètent des billets de loterie, il y aura un gagnant. Pour la personne qui gagne, c’est surprenant et miraculeux, mais le fait que quelqu’un ait gagné ne surprend pas les autres. Même dans l’échantillon restreint de notre existence, les occa­sions que des coïncidences se ­produisent ne manquent pas. Étant donné toutes les personnes que nous connaissons, tous les lieux où nous ­allons et tous ceux où nos connaissances se rendent, il y a des chances que nous tombions sur quelqu’un que nous connaissons quelque part à un moment donné. Mais cela nous sem­blera toujours une coïncidence. Quand survient quelque chose de surprenant, nous ne pensons pas à toutes les fois où cela aurait pu se produire. Pour démontrer la banalité des événements improbables, les mathématiciens aiment invoquer ce qu’ils appellent le problème de la naissance. La question est : combien faut-il de personnes dans une salle pour qu’il y ait 50 % de chances que deux d’entre eux soient nés le même jour ? La réponse ? 23. « Ah, ces gens, qu’est-ce qu’ils m’aga­cent avec leurs anniversaires ! s’emporte le psychiatre Bernard Beitman, professeur invité à l’université de Virginie et auteur de Connecting with Coincidence (“Comprendre les coïncidences”), paru en 2016. Quand quelqu’un s’exclame : “Ça alors, quelle coïncidence !”, il y a des chances qu’il veuille dire non pas : “C’est incroyable qu’une coïncidence de ce type se soit produite entre deux personnes dans la salle”, mais : “C’est ­incroyable que cette chose m’arrive à moi, ici et maintenant !” » Et, dès qu’il s’agit de quelque chose d’un peu plus compliqué qu’une concordance de dates de naissance, cela devient presque impos­sible à calculer. Les coïncidences titillent l’égocentrisme. Comme l’a confirmé expé­rimentalement la psychologue israélienne Ruma Falk, nous jugeons les coïncidences qui nous arrivent plus surprenantes que celles qui arrivent aux autres. C’est comme les rêves : les miens sont plus intéressants que les tiens. « La coïncidence est dans l’œil de celui qui la perçoit », estime David Spiegelhalter, professeur à l’université de Cambridge et spécialiste de la compréhension ­collective des risques. Si un événement rare se ­produit dans une forêt et que personne ne le remarque, ce n’est pas une coïncidence. J’ai raconté à Spiegelhalter mon histoire de Cedar Point – je n’ai pas pu m’en empêcher. Il collectionne les anecdotes de ce genre – au point que, dans un thriller intitulé Le Génie des coïncidences, il y a un personnage de professeur inspiré de lui (1). Il dit avoir recueilli sur son site 4 000 à 5 000 c
as de coïncidences depuis 2011. Hélas, son équipe et lui n’ont pas fait grand-chose de ce trésor ; il faut dire qu’il n’est pas aisé de tirer des mesures chiffrées d’un tel amas de données. Ils sont à la recherche de quelqu’un pour effectuer une analyse séman­tique. Tout ce qu’ils ont pu faire, c’est calculer le nombre de coïncidences entrant dans chacune des catégories qu’ils ont définies. Mon histoire, dit-il, relève de la catégorie la plus courante, « trouver un lien avec quelqu’un que vous rencontrez ». « J’adore cette histoire, ajoute-t-il. Quand vous vous êtes retrouvée avec lui un an après, vous auriez pu ne pas entendre ce qu’il disait, il aurait suffi que vous soyez 2 mètres plus loin. Et c’est seulement parce que vous l’avez entendu que la coïncidence s’est produite. Ce qu’il y a d’étonnant, ce n’est pas que ces choses arrivent, c’est qu’on les remarque. » « Voilà ma grande théorie sur les ­coïncidences, poursuit-il : c’est d’expliquer pourquoi elles arrivent à un certain genre de personnes. » Beitman et son équipe ont montré que les personnes possédant certains traits de personnalité sont plus à même de vivre des coïncidences. Il s’agit des personnes qui se disent croyantes ou éprises de spiritualité, de celles qui ont tendance à ramener tout à elles et de celles qui sont intensément en quête de sens. Les gens ont aussi tendance à trouver des coïncidences quand ils sont particulièrement tristes, en colère ou ­inquiets. « Il ne m’arrive jamais de coïncidences, raconte Spiegelhalter, parce que je ne ­remarque rien. Je ne parle jamais à personne dans le train. Si je suis avec un inconnu, je ne cherche pas à lier connaissance. » Mais, en même temps, il admet : « Ma vie regorge de coïncidences. » Il me raconte avoir perdu son chien quand il avait 8 ou 9 ans. Il est allé au poste de police pour savoir s’ils l’avaient vu. Non. Et puis, « pleurant à chaudes larmes, je me suis trompé de chemin pour rentrer à la maison, et suis tombé sur le chien ». Pour Beitman, les probabilités ne suffisent pas à expliquer les coïncidences. Les statistiques peuvent décrire ce qui se passe, pas l’expliquer. « Quelque chose de plus est à l’œuvre. Le hasard n’est pas une explication suffisante. » Le hasard n’était pas non plus seul en cause pour le psychiatre suisse Carl Jung. Il élabora une autre explication : les coïncidences sont des événements liés par le sens qui ne peuvent pas seulement s’expliquer par des relations de cause à effet ; une autre force intervient, au-­delà de la causalité. Dans un livre paru en 1952, il la nomme « synchronicité », un « principe de relations acausales » (2). Les coïncidences signifiantes sont produites par la force de la synchronicité ; elles peuvent être considérées comme des ouvertures vers une autre théorie de Jung, unus ­mun­dus (le monde un). Celle-ci postule que la réalité possède un ordre, une structure sous-jacente, un réseau qui relie toutes choses et chacun de nous. Pour Jung, la synchronicité n’explique pas seulement les coïncidences, mais aussi la perception extrasensorielle, la télépathie et les fantômes. De fait, des études montrent que les personnes à qui il arrive le plus de coïncidences sont aussi les plus enclines à croire en l’occulte. Beitman classe les coïncidences en trois grandes catégories : les interactions ­environnement-environnement, ­esprit-environnement et esprit-esprit. Celles de la première catégorie sont les plus évidentes et les plus faciles à comprendre. Ce sont les coïncidences objectivement observables, car elles surviennent dans le monde physique. Je suis dans un bar au Maroc et voilà que surgit un ex perdu de vue depuis longtemps. Je trouve de l’argent et l’année suivante je tombe sur la personne qui l’a perdu.   Violet Jessop était hôtesse sur les paquebots transatlantiques de la White Star Line. Elle a survécu à trois naufrages. Elle était sur l’Olympic quand celui-ci heurta le Hawke en 1911. En 1912, elle était sur le Titanic. Quatre ans plus tard, le Britannic, version censément améliorée du Titanic, sombrait à son tour et elle était à bord. On pourrait parler ici d’interaction environnement-environnement-environnement. Les coïncidences esprit-environnement relèvent de la prémonition. On est en train de penser à une amie et voilà qu’elle vous appelle. Mais, à moins d’avoir consigné par écrit, avant l’appel, qu’on pensait à elle, c’est difficilement objectivable. « Nous avons exclu les prémonitions sur notre site, précise Spiegelhalter, parce qu’où est la preuve ? N’importe qui peut dire n’importe quoi. » Une autre sorte de coïncidence esprit-­environnement survient quand on apprend un nouveau mot et que soudain on voit ce mot partout. Ou qu’une chanson nous trotte dans la tête et qu’on l’entend partout où l’on va ; ou qu’on se pose une question et qu’on tombe sur un article qui en parle. Comme si ce que nous avons à l’esprit se mettait à déteindre sur la réalité. Arnold Zwicky, professeur de linguistique à l’université Stanford, appelle cet effet « l’illusion de la fréquence » ; à ne pas confondre avec la prémonition. C’est simplement qu’une fois qu’on a remarqué quelque chose, notre cerveau est préparé à le remar­quer à nouveau.  

La simulpathie, ou le fait de ressentir à distance

La dernière catégorie, esprit-esprit, est carrément mystique. Un exemple est la « simulpathie », mot que Breitman a forgé pour désigner le fait de ressentir à distance la douleur ou l’émotion de quelqu’un d’autre. L’intérêt qu’il éprouve pour ce type de coïncidence est très personnel. « C’était à San Francisco, en 1973, le 26 février. Je suis devant le lavabo et je m’étrangle de manière incontrôlée. Je n’ai pourtant rien dans la gorge. Il est environ 23 heures. Le lendemain, je reçois un appel de mon frère. Mon père était mort à 2 heures du matin à Wilmington, dans le Delaware, ce qui correspondait à 23 heures à San Francisco. Il s’était étouffé avec du sang qu’il avait dans la gorge. Ce fut une expérience terrible, et j’ai cherché à savoir si d’autres gens avaient eu pareille expérience. Et oui, il y en a beaucoup ». On quitte là le domaine de la science pour entrer dans celui de la croyance. Les coïncidences ont ceci de remarquable qu’elles enjambent les deux mondes. Ne voir dans les coïncidences rien d’autre qu’une curiosité peut satisfaire un esprit rationnel, mais il est injuste de qualifier d’irrationnels les gens qui en extraient une signification. Le processus qui fait que nous remarquons les coïncidences « fait partie d’une architecture cognitive générale destinée à donner du sens au monde », explique Magda Osman, maîtresse de conférences en psychologie à l’université Queen Mary, à Londres. C’est le même processus rationnel que nous utilisons pour lier causes et effets. Voilà donc un moyen d’expliquer scientifiquement pourquoi les coïncidences se produisent : ce sont des sous-produits du système cérébral de fabrication de sens. Nous aimons les motifs réguliers. Nous les recherchons partout autour de nous ; ils nous servent à comprendre le monde et, dans une certaine mesure, à le contrôler. Si chaque fois qu’on appuie sur un interrupteur une lampe s’allume dans la pièce, on comprend que l’interrupteur commande la lampe. Quand quelqu’un voit un motif de ce genre dans une coïncidence, « il n’y a pas moyen de dire : “Oui, c’est clairement un événement dû au hasard” ou : “Il y a derrière un processus causal”, parce qu’il me faudrait pour cela connaître le monde parfaitement », dit Osman. Ce que nous faisons, à la place, c’est de voir s’il est plus probable que l’événement soit dû au simple hasard ou à quelque chose d’autre. Si le hasard sort gagnant, nous l’écartons. Sinon, nous tenons une nouvelle hypothèse sur la façon dont fonctionne le monde. Prenons le cas de jumeaux, adoptés à l’âge de 4 semaines par des familles différentes. S’étant retrouvés à l’âge adulte, ils constatent d’étonnantes similarités dans leurs vies. Ils ont tous deux été prénommés James par leurs parents adoptifs, sont tous deux mariés à une Betty après avoir divorcé d’une Linda. Le fils aîné d’un des jumeaux s’appelle James Alan, celui de l’autre James Allan. Tous deux ont un frère adoptif prénommé Larry et un chien nommé Toy. Ils ont tous deux souffert de céphalées de tension et ont passé des vacances en Floride à trois rues de distance. De cette histoire on peut ­tirer l’hypothèse que le pouvoir des gènes est si fort que, même quand des jumeaux sont séparés, leurs vies se déroulent de la même façon. De fait, ces frères faisaient partie d’une grande étude de l’université du Minnesota sur des ­jumeaux séparés peu après la naissance, qui s’intéressait précisément à cette question – sans ­aller jusqu’à suggérer qu’un gène puisse conduire à être attiré par une Betty ou à appeler son chien Toy. Tirer des conclusions de motifs réguliers de ce genre est intéressant, même si le motif n’est pas régulier à 100 %. Prenons l’apprentissage d’une langue : il n’y a pas de chien ou d’image de chien chaque fois qu’un enfant entend le mot « chien ». Cela n’empêche pas l’enfant d’apprendre le mot, s’il est répété suffisamment souvent dans son entourage. « On comprend que les jeunes enfants cèdent à la théorie du complot, écrivent les cogniticiens Thomas Griffiths et ­Joshua Tenenbaum dans un ­article de 2006 sur les coïncidences. Car leur monde est gouverné par une organisation mystérieuse et toute-puissante, un monde d’adultes régi par un système de règles que les enfants apprennent à maîtriser à mesure qu’ils grandissent. » Or nous gardons cette faculté. Elle reste potentiellement très utile, notamment pour les chercheurs qui travaillent sur des questions non résolues ; mais, pour la plupart des adultes dans leur vie quotidienne, les inférences nées d’une coïncidence ont des chances d’être illusoires. Si l’on s’en rend compte, on l’écarte en se disant : « C’est une simple coïncidence. » De l’autre côté, pour une personne qui croit à la perception extrasensorielle, penser à une amie juste avant qu’elle appelle est moins une coïncidence qu’une preuve qui vient renforcer sa croyance. De même, pour quelqu’un qui croit en l’intervention divine, tomber par ­hasard sur un ex perdu de vue n’est pas une coïncidence mais un signe de Dieu.   Entre les deux, il y a ce que Thomas Griffith, professeur de psychologie et de sciences cognitives à l’université de Californie à Berkeley, appelle les « coïncidences troublantes ». « Pour moi, ce qui fait qu’on peut parler de coïncidence, c’est quand on ne peut être certain ni qu’une chose soit fausse ni qu’elle soit vraie. » Si un certain nombre de coïncidences troublantes s’accumulent, la personne peut passer du scepticisme à la croyance. Dans The Improbability Principle, David Hand cite la conclusion d’un rapport de l’Académie américaine des sciences de 1988 : « Cent trente ans de recherches ne fournissent aucune justification scientifique à l’existence des phénomènes para­normaux ». « Cent trente ans ! » s’exclame Hand. Que l’on ait pendant tout ce temps continué à chercher des preuves du para­normal est « un exemple éclatant du pouvoir qu’exerce l’espoir sur le vécu ». Il serait plus juste de dire que le vécu alimente la croyance dans le paranormal ou une force sous-jacente qui structure la réalité. Même s’il ne s’agit pas de ­recherche scientifique, nous cherchons des explications à ce que nous vivons. Et la structure est une explication beaucoup plus séduisante que le hasard. Des études montrent que, si la plupart des gens ont du mal à produire une série aléatoire de nombres, ceux qui croient au paranormal y parviennent encore moins. Les croyants plus encore que les sceptiques tendent à penser que des répétitions dans une ­séquence ne sont pas dues au hasard, qu’une série de lancers de pièce qui donnerait « face, face, face, face, pile » a moins de chances d’être aléatoire que « face, pile, face, pile, face », alors que la probabilité est la même. La psychologie est donc là pour nous expliquer pourquoi nous remarquons des coïncidences et pourquoi nous cherchons à en tirer une ; et la science des probabilités pourquoi les coïncidences semblent se produire si souvent. Mais expliquer une coïncidence en particulier fait intervenir un écheveau de fils, de décisions, de circonstances, de chaînes d’événements qui, même si on parvenait à le démêler, ne dirait rien sur toute autre coïncidence. Cela embarrassait visiblement Jung : « Pour appréhender ces événements uniques ou rares, écrit-il, il semble que nous soyons réduits à des descriptions également “uniques”, cas par cas. » Il en résulte une collection chaotique de curiosités, rappelant celles des vieux cabinets d’histoire naturelle où l’on trouve, à côté de fossiles et des monstres anatomiques en bocal, une corne de licorne, une racine de mandragore à forme humaine et une sirène desséchée . C’est bien ce que sont les coïncidences : une « collection chaotique de curiosités ».   — Cet article est paru dans The Atlantic en février 2016. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.
LE LIVRE
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The Improbability Principle: Why Coincidences, Miracles, and Rare Events Happen Every Day de David Hand, Scientific American, 2014

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