Carlo Rovelli : le mystère du temps
par Marc Warner et Emanuele Moscato

Carlo Rovelli : le mystère du temps

Nous faisons tous la distinction entre le passé et l’avenir. Or, pour le physicien Carlo Rovelli, ce n’est pas si clair. Le monde quantique ignore cette différence. Pourquoi n’apparaît-elle qu’au niveau macroscopique ?

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Marc Warner et Emanuele Moscato

©Geoffroy MATHIEU/Opale/Leemage

Carlo Rovelli : « Sur des sujets aussi complexes que le temps, il faut faire dialoguer les spécialistes des neurosciences, les philosophes, les physiciens et les écrivains. »

Pourquoi les physiciens s’intéressent-ils au temps, qui paraît si évident et universel ? Nul n’est tenu de bien s’informer de la réalité du monde, mais c’est un fait que le temps ne fonctionne pas de la manière dont nous le vivons. Je dirais que c’est précisément parce que le temps nous est si familier et semble si peu problématique qu’il est intéressant et surprenant de découvrir que plus on l’examine, plus on le trouve insolite.   Vous voulez dire que les idées que nous nous faisons intuitivement du temps sont fausses ? Ou seulement qu’elles ne sont pas universelles ? Ce qui ne va pas, c’est que nous extra­polons notre expérience humaine du temps à la réalité du temps tout entière. On peut faire l’analogie avec la Terre plate : il n’est pas faux de dire que la Terre est essentiellement plate à Paris. Si un architecte part du principe que le terrain est plat pour construire une maison, il n’a pas tort. Mais, évidemment, quand on observe la Terre de loin, elle n’est pas plate. On commence à comprendre que la réalité et l’expérience commune ne concordent pas. Nos perceptions ne sont pas fausses, elles sont juste imprécises. Si nous nous en servons pour comprendre l’Univers dans son ensemble, nous nous fourvoyons forcément.   Alors comment peut-on mieux appréhender ce qu’est le temps ? Dans quelle mesure l’analogie avec la Terre plate fonctionne-t-elle ? Si l’on veut voir la courbure de la Terre, on peut s’en éloigner. Que faire pour avoir une meilleure compréhension intuitive de ce qu’est réellement le temps ? Si nous ne nous sommes pas tous entre-tués d’ici là, j’espère qu’un jour il sera courant de voyager à grande vitesse dans l’espace et, au retour, de voir que nos enfants sont devenus vieux, plus vieux que nous ! Il sera alors évident que le temps avance à des vitesses différentes selon les personnes, que notre sentiment intuitif d’être des corps enfermés dans un temps rigide n’a pas de valeur universelle.   Que savons-nous du temps à ce stade ? Quel est l’état des connaissances ? Comme l’illustre l’exemple du voyageur à grande vitesse, il y a beaucoup de choses qui sont solidement établies, que nous savons très clairement – et qui ont été décrites en grande partie par la théorie de la relativité générale d’Einstein. Ce que nous savons aussi parfaitement, c’est que la mécanique quantique – la physique fondamentale de l’infiniment petit – ne distingue pas le passé de l’avenir. La différence entre le passé et l’avenir est donc un phénomène macroscopique.   Que nous reste-t-il à comprendre ? Le temps est un phénomène très complexe. Il n’est pas fait d’une seule pièce. C’est une réalité multidimensionnelle, qu’on ne peut appréhender qu’en l’observant sous différentes perspectives. Raison pour laquelle mon livre comporte beaucoup de littérature, de philosophie, de psychologie ainsi que des observations personnelles. Il nous faut intégrer toutes ces perspectives. Notre culture actuelle commet l’erreur de cloisonner excessivement les disciplines. Sur des sujets aussi complexes que le temps, il faut faire dialoguer les spécialistes des neurosciences, les philo­sophes, les physiciens et peut-être même les écrivains. Je parle beaucoup de Proust dans mon livre. Autre point : nous vivons le temps de façon profondément émotionnelle. Aussi est-il difficile de parler de ce sujet sans intégrer l’émotion du temps : le fait qu’à mesure que le temps passe nous passons nous aussi. Je pense que, même pour un physicien, si nous oublions cette dimension émotionnelle, nous nous fourvoyons, parce que nous nous attendons à trouver dans la physique un sens du passage du temps ; or ce sens ne relève pas de la physique. Il relève de notre structure neuronale, il appartient à notre vie émotionnelle. Ce sens du passage du temps est un effet de notre cerveau ; il n’appartient pas à la physique. C’est un sujet pour le neurologue, pas pour le physicien. Au niveau de la physique, la notion de temps est, dans une certaine mesure, plus faible. Ce sont là des questions conceptuelles sur lesquelles la philosophie pourra peut-être nous éclairer.   La composante émotionnelle du temps ­a-t-elle influé sur votre pensée ? Eh bien oui. L’un des meilleurs livres de philosophie de tous les temps est dû à Hans Reichenbach, un philosophe analytique mort voilà plus de soixante ans. Dans The Direction of Time (1956), il ­observe qu’une bonne partie de la philosophie a été conçue comme une réaction face à la peur du temps – une tentative de trouver quelque chose de stable et d’éternel qui transcende la ­nature…
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