L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Christine Eichel : « Luther a fait l’Allemagne »

Goût du travail, horreur des dettes, importance de l’éducation et de la musique, faible taux de natalité… En 1517, Luther lançait la Réforme. Cinq cents ans plus tard, ses valeurs continuent d’imprégner l’Allemagne. Elles sont devenues un style de vie.


© Thomas Kierok / Blessing Si le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble a imposé une austérité démente à la Grèce, c’est en partie à cause de son rapport luthérien à l’argent, estime Christine Eichel.
Christine Eichel est une journaliste et écrivaine allemande. Elle a travaillé pour la télévision et dirigé le service culture du magazine politique Cicero puis celui de l’hebdomadaire Focus. Notre entretien avec elle a été réalisé à la Maison Heinrich Heine, à Paris.   Dans votre livre, vous écrivez : « Beaucoup de choses autrefois typiquement protestantes sont ressenties de nos jours comme typiquement allemandes. » Mais qu’est-ce qui vous permet de réduire l’Allemagne à une nation protestante alors que les catholiques y sont très nombreux, notamment dans le Sud ? Il est vrai que l’Allemagne actuelle n’est que pour un tiers protestante. Un autre tiers est catholique et le dernier tiers est d’une autre religion ou athée. Mais la culture dominante est la culture protestante. C’est elle qui s’est imposée, y compris aux Allemands d’autres confessions.   Pourquoi ? Parce qu’elle proposait un modèle bien mieux adapté aux exigences de la modernité : pas de dogmes, le goût de l’instruction, du travail… Ce plus grand dynamisme s’est manifesté avec force au XIXe siècle : les Allemands protestants réussissaient mieux, s’engageaient davan­tage, exerçaient une plus grande influence sur la société. D’ailleurs, c’est une puissance protestante, la Prusse, qui, à la fin du XIXe siècle, a réalisé l’unité du pays, ce qui a encore plus contribué à diffuser les valeurs luthériennes. Au point que les catholiques eux-mêmes ont fini par les intérioriser et les percevoir non plus comme des valeurs religieuses, mais plutôt comme un style de vie.   Ces valeurs, quelles sont-elles ? Vous avez mentionné le goût du travail… Les Allemands aiment travailler en effet. Le Français Jacques Rivière écrivait en 1918 qu’ils « retombent dans le travail comme d’autres dans le péché ». Ça n’a pas vraiment changé depuis. Pour ce qui est des heures réglementaires, rien ne semble les différencier de leurs voisins européens. Mais, si on regarde les heures supplémentaires, on s’aperçoit qu’ils en font plus que n’importe qui. Plus intéressant encore : une bonne moitié de ces heures supplémentaires ne donnent lieu à aucune compensation financière, elles sont effectuées gratuitement, par pur amour du travail !   Quel est le lien avec le protestantisme ? Pendant tout le Moyen Âge, le travail était considéré comme une punition ­divine, la conséquence du péché originel. Luther a complètement renversé cette perspective. Il écrit : « L’homme est né pour travailler comme l’oiseau pour ­voler. » Avec lui, le travail est devenu une œuvre pieuse, un hommage à la Création, la meilleure façon de s’accomplir, d’être pleinement un homme. La langue allemande en garde la trace : le métier (Beruf) a été élevé au rang de vocation (Berufung).   Et l’enrichissement, mal vu jusqu’alors, a acquis, par la même occasion, une valeur positive ? Pas du tout ! Vous confondez calvinisme et luthéranisme. C’est Calvin qui a fait de la richesse un signe d’élection, qui l’a présentée comme un bienfait dis­pensé par Dieu pour ceux qu’Il a décidé de sauver. Voyez Donald Trump. Il a été élu parce que, dans l’Amérique calviniste, il y a encore cette idée que les riches, ceux qui ont réussi, ont été choisis par Dieu. Rien de tel en Allemagne, où Trump n’aurait jamais gagné ! Luther se méfiait de l’argent, il pensait même que la richesse était diabolique. Il a refusé de toucher le moindre centime pour ses écrits. Il aurait pu devenir millionnaire, car sa traduction de la Bible est l’un des plus grands best-sellers de tous les temps. Mais il a dit : « L’argent corrompt le caractère. » C’est devenu un adage en allemand. Pour le calviniste, le travail est avant tout un moyen de gagner de l’argent. Pas pour le luthérien. Ce qui compte pour lui, c’est le travail en lui-même, le travail pour rien, si l’on peut dire. À ses yeux, tout travail a la même valeur et il importe peu d’être serviteur, artisan ou prince, l’essentiel est de bien faire son ­métier. Un sondage récent demandait aux gens quelles professions ils estimaient le plus. Aux États-Unis, parmi les dix premières, on aurait sûrement trouvé les chefs d’entreprise. En Allemagne, les pompiers occu­pent la première place et les travailleurs sociaux la deuxième, puis viennent les personnes qui s’occupent des personnes âgées. Les éboueurs sont en septième ­position. Cela montre que les Allemands ne s’intéressent pas à la rémunération, mais plutôt à l’utilité sociale de chaque profession.   Cette différence entre luthéranisme et calvinisme peut-elle expliquer la différence de modèle social entre l’Allemagne et
les États-Unis ? Absolument. Les pays où l’État social est le plus développé – les pays scandinaves et l’Allemagne – sont tous des pays luthériens. Pour Luther, la communauté est responsable de tous ses membres, elle doit assistance à ses malades, à ses handicapés, aux enfants. Le calviniste considère, lui, que s’il est bien portant il n’a pas à payer pour les malades. Ce qui fait que les Américains ont dû attendre Obama pour avoir un système d’assurance-maladie à peu près comparable à celui qu’avait mis en place Bismarck à la fin du XIXe siècle en Allemagne ! Et Trump est déjà en train de le remettre en cause…   Les Américains calvinistes ont au moins le mérite de la cohérence : aucune aide pour qui que ce soit. Les Allemands luthériens ­défendent l’État social, mais vous écrivez dans votre livre qu’ils sont hostiles aux ­chômeurs. N’est-ce pas contradictoire ? En apparence seulement. Le luthéranisme soupçonne toujours le chômeur de ne pas vouloir travailler, de refuser donc de rendre hommage à Dieu. Pour Luther, tout le monde ne pouvait pas ­revendiquer une aide de la commu­nauté : les malades, les enfants, oui, mais pas ceux qui boivent au lieu de travailler ou qui se sont ­endettés.   Existe-t-il d’autres différences entre calvinisme et luthéranisme ? Le rapport à l’art, par exemple. Beaucoup de gens associent le protestantisme à la destruction d’œuvres d’art. Mais ces destructions ont été le fait des calvinistes, qui accusaient les images d’encourager l’idolâtrie. Pour Luther, dans la mesure où beaucoup de gens ne savaient pas lire, les images restaient importantes. Simplement, il a demandé aux artistes de toujours accompagner leurs tableaux d’une légende explicative. Pour introduire une distance, donner des clés d’interprétation, empêcher justement tout risque de confondre la représentation de la divinité et la divinité elle-même. Le goût des Allemands pour l’explication, la mise en contexte des œuvres d’art vient de là. Mieux : loin d’être un iconoclaste, Luther a eu l’intelligence de se mettre en cheville avec quelques-uns des plus grands artistes de son temps. Il s’est ­laissé représenter 30 à 40 fois par Cranach l’Ancien, par Dürer aussi. Aucun autre personnage de l’histoire alle­mande n’a été autant portraituré. Il a aussi fait peindre ses parents, sa femme, toute sa famille. Ces images, qui étaient le Facebook de l’époque, ont circulé partout en Europe. Il a donc fait un usage abondant et très novateur des images.   Mais cette nécessité d’associer toujours un texte à une image montre que, dans le ­luthéranisme, le texte prime ? Oui. Tout part du texte. Fondamentalement, le luthéranisme est un retour au texte de la Bible avec tout ce que cela implique, qui est immense : en premier lieu, l’alphabétisation des hommes et des femmes – car Luther, malgré son indéniable misogynie, a toujours écrit que « les jeunes filles comme les jeunes garçons » devaient apprendre à lire et écrire. À l’époque, c’était complè­tement révolutionnaire. De là découle, dans un second temps, une certaine conception de l’éducation, très exigeante. Tellement même qu’elle explique, selon moi, le taux de natalité très bas dans ­l’Allemagne actuelle.   Que voulez-vous dire ? Les Allemands ont une conception de la parentalité complètement idéalisée, qui leur vient de Luther. Ils préfèrent faire moins d’enfants dont ils peuvent ainsi très bien s’occuper plutôt que beaucoup qu’ils négligeraient. Les familles nombreuses sont mal vues chez nous, toujours suspectes de mal élever leurs rejetons. Or, selon Luther, quand ­viendra le Jugement dernier, il faudra rendre compte de la ­façon dont on a élevé ses enfants.   Pour revenir à l’essence du texte, comment s’accommode-t-elle de la place exceptionnelle qu’occupe la musique en Allemagne ? L’Allemagne, effectivement, possède la culture musicale la plus riche du monde. Aucun pays ne compte plus d’orchestres par habitant, et une étude de 2012 montre qu’un petit Allemand sur deux en moyenne apprend à jouer d’un instrument. Mais, une nouvelle fois, Luther n’est pas étranger à ce phénomène ! Contrairement à Calvin, qui avait de grandes préventions contre la musique, Luther la considérait comme un don de Dieu. Il souffrait de sévères dépressions – des tentations du diable, selon lui, qu’il fallait combattre. Or la musique l’y ­aidait… Elle a joué un rôle central dans les églises luthériennes. Comme les images, elle fonctionnait en association avec le texte. Luther disait que celui qui chante prie deux fois. Il loue Dieu par le texte mais aussi par la musique. Et, pour que chacun puisse chanter, il a introduit une innovation radicale : des textes en allemand et non plus en latin. Jusqu’ici, seul le prêtre – qui savait le latin – pouvait chanter. Avec Luther, l’accès à la musique s’est démocratisé. A émergé une conception de cet art très particulière : c’est une joie, mais une joie sérieuse. Dans notre monde ­actuel, largement sécularisé, cette conception continue à imprégner le rapport des Allemands à la musique. Ils l’écoutent en silence, de façon recueillie. Je reviens de Sardaigne, où je suis allée à l’Opéra, et là c’est très différent : les gens parlent, rient. C’est impensable chez nous.   Selon vous, la culture protestante allemande est devenue la culture allemande tout court, les catholiques allemands reprenant à leur compte les valeurs luthériennes désormais sécularisées. Pourtant, le clivage entre protestants et catholiques n’a pas complètement disparu : au XXe siècle, les protestants n’ont-ils pas beaucoup plus soutenu Hitler que les catholiques ? C’est l’un des chapitres les plus noirs du protestantisme, mais un chapitre tout à fait caractéristique, hélas. Luther était antisémite, c’est incontestable, et même d’un antisémitisme violent. Au début, il a défendu une position tolérante, parce qu’il avait l’espoir que les juifs se convertiraient. Le catholicisme était si décadent qu’il lui semblait normal que les juifs aient émis des réserves jusqu’alors. Mais, à partir du moment où la religion était réformée, ces réserves devaient disparaître. Or cela n’a pas été le cas, il n’y a pas eu de conversions en masse de juifs, et son attitude a alors changé : il ne s’est plus contenté de dénoncer les erreurs du judaïsme, il a tenu des propos haineux contre les juifs en tant que personnes. De théologique, son antisémitisme est devenu racial. Et, au XIXe siècle, quand l’antisémitisme s’est fortement développé en Allemagne, il a été facile de le justifier grâce aux écrits de Luther. Autre élément qui explique le plus grand soutien apporté par les protestants allemands au nazisme : Luther, à la différence de Calvin, a toujours prêché l’obéissance aux puissances temporelles. Selon lui, on pouvait les critiquer, mais pas les remettre radicalement en cause, car elles étaient voulues par Dieu. Il a condamné, par exemple, la guerre des Paysans – ce soulèvement contre les abus de l’aristocratie. Pour lui, c’était un blasphème. Cette tendance du luthé­ranisme à l’obéissance a fait qu’il n’y a pas eu d’équivalent de la Révolution française en Allemagne. Il était impensable de renverser des monarques. La première et seule fois où cela a réussi, c’est en 1989, avec la révolution pacifique en RDA. D’ailleurs, les pasteurs y ont joué un rôle décisif, précisément parce qu’ils avaient tiré les leçons de ce qui s’était passé sous le IIIe Reich. Ils avaient conscience de la responsabilité qui avait été la leur. Ils ne voulaient pas se laisser à nouveau ­corrompre par une dictature.   Les élections législatives allemandes ont lieu fin septembre. Quelle est l’influence du luthéranisme sur la politique allemande actuelle ? Les deux tiers des ministres du gouvernement sortant sont protestants. Et beaucoup d’entre eux agissent de façon typiquement protestante, pas toujours avec des effets très positifs. Prenez le ministre des Finances, ­Wolfgang Schäuble : s’il impose une austérité ­démente à la Grèce, c’est en partie à cause de son rapport luthérien à l’argent. Il croit à l’épargne et a horreur des dettes. Les ­Allemands plébiscitent une telle politique, même si ces dernières années, avec les taux négatifs, les épargnants perdaient de l’argent et que les dettes permettent d’investir dans l’avenir. N’oublions pas que, dans notre langue, « dette » se dit Schuld. C’est le même mot que pour « faute » !   Et Angela Merkel ? C’est elle aussi une figure typiquement protestante. Aucun luxe ostentatoire chez cette fille de pasteur. Elle s’habille de façon modeste et passe les vacances les moins spectaculaires qui soient dans sa maison de campagne. Tout cela participe largement d’une mise en scène, bien entendu, mais significative de ce qu’attendent les Allemands de leurs dirigeants. Au début de mon livre, je raconte que, lorsque j’étais journaliste au magazine politique Cicero, j’avais enquêté sur les repas de la chancelière, qui, loin de l’image de sobriété qu’elle veut donner, fait appel, pour ses dîners en cercle restreint, aux meilleurs chefs de Berlin. J’avais recueilli le témoignage de l’un d’eux. Son patron m’a supplié de ne pas publier l’article : la chancellerie n’aurait plus jamais fait appel à ses services. Voilà qui aurait été impensable en Italie ou en France. Il n’y a qu’en Allemagne que les dirigeants doivent à ce point se garder de montrer qu’ils profitent de la vie !   — Propos recueillis par Baptiste Touverey.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Deutschland Lutherland de Christine Eichel, Karl Blessing Verlag, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Entretien Mohand Zeggagh : Grandeur et décadence du FLN algérien
Entretien Souleymane Bachir Diagne, l’islam et la société ouverte
Entretien Bret Easton Ellis contre le conformisme

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.