L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Churchill contre les barbares

Sauvegarder cet article

En 1898, le jeune lieutenant britannique se battait au Soudan contre « des sauvages à l’esprit limité ». Et vantait « le triomphe le plus remarquable jamais obtenu par les armes de la science ».

Le 2 septembre 1898, au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu, le corps expéditionnaire anglo-égyptien mené par sir Herbert Kitchener affronte les troupes soudanaises du « sauveur » des musulmans, le Mahdi, retranché dans la ville sainte d’Omdurman, en face de Khartoum. La bataille ne dure que quelques heures. « À 11 h 30, sir Herbert Kitchener replie sa longue-vue et déclare que l’ennemi a reçu “une bonne branlée”. » C’est le moins qu’on puisse dire. Bien que deux fois supérieurs en nombre, les derviches ont été complètement pulvérisés : 28 000 morts, blessés ou prisonniers côté soudanais ; 47 morts et 382 blessés côté britannique. Une victoire « asymétrique » s’il en fut jamais. Malgré leur courage suicidaire, les derviches déferlant en désordre avec leurs lances et leurs vieux fusils n’avaient pas la moindre chance contre des bataillons bien organisés, armés de fusils à répétition et de balles dum-dum, que soutenaient 56 mitrailleuses Maxim et 12 canonnières blindées. Le jeune lieutenant Winston Churchill, qui s’ennuie dans l’armée des Indes, fait jouer ses relations familiales (comprendre : les amants de sa mère) pour se faire envoyer au Soudan, où de vrais et beaux combats se profilent. Omdurman ne le déçoit pas : avec son régiment de lanciers, il participe à l’une des dernières grandes charges de cavalerie de l’histoire – une charge pas franchement utile, et qui manque tourner à la catastrophe quand le 21e, lancé au triple ­galop vers un groupe de cavaliers mahdistes, doit inopinément se tailler un chemin au sabre à travers une troupe de derviches cachés dans un repli de terrain. Du grand sport : « L’affaire d’Omdurman n’était peut-être qu’un massacre ; mais du moins nous, nous avons combattu avec fair-play, au sabre et à la lance. » La bataille laisse en effet à Churchill un goût amer. Il la décrit comme un affreux massacre, aggravé par tous les blessés que Kitchener a très inélégamment fait tuer. Au moins, ­est-ce un massacre justifié ? À lire Churchill entre les lignes, on peut en douter. « Quiconque a jamais vécu au Soudan ne peut que se demander à quoi peut bien servir la possession de ce territoire », annonce-t-il candidement en ouverture de son fascinant récit. Et à la fin de celui-ci, il hasarde cette réponse : « Voici, en toute honnêteté, les véritables raisons de la bataille du Nil : unifier des
territoires (l’Égypte et le Soudan) qui ne pouvaient subsister indéfiniment par eux-mêmes ; réunir des peuples dont les futurs étaient indissociablement entremêlés ; assembler des énergies qui, réunies, pouvaient promouvoir un intérêt commun ; joindre ce qui ne pouvait se développer séparément – tels étaient les objec­tifs qui, l’histoire le démontrera, justifiaient l’entreprise. » Un tan­tinet fuligineux… En réalité, le véritable moteur de la bataille du Nil, c’est le Nil lui-même. Le fleuve exerce une véritable fascination sur l’inconscient collectif des Britanniques. Ils rêvent d’en être les maîtres sur toute sa longueur – 6 700 kilomètres –, depuis les rives de la Méditerranée jusqu’aux sources du Nil Blanc opportunément découvertes par le Britannique John Hanning Speke. Contrôler le Nil, c’est contrôler l’Égypte, donc la route des Indes, donc l’empire. « Aut Nilus, aut nihil ! » – le Nil ou rien ! Mais il ne faut pas oublier l’humiliation subie par les Anglais lorsque le Mahdi, Mohammed Ahmed, les avait expulsés de Khartoum en 1885. Le général Gordon avait résisté des mois au siège mené par les derviches. Debout sur le toit de sa résidence au-dessus du Nil Bleu, il guettait inlassablement au nord l’apparition de fumées signalant l’arrivée des canonnières britanniques. Mais celles-ci (faites de grandes plaques de métal qu’il faut désassembler et réassembler au passage des cataractes) arriveront quelques jours trop tard. Entre-temps, le niveau du Nil Blanc a suffisamment baissé pour permettre aux derviches de traverser la rivière depuis Omdurman. Gordon mourra percé de dizaines de coups de lance. Inacceptable. La revanche marque l’affrontement entre la civilisation (britannique) et la barbarie (arabe) – un affrontement, Churchill le reconnaît avec une candeur confondante, qui ne pouvait avoir d’autre issue que « le triomphe le plus remarquable jamais obtenu par les armes de la science sur les barbares ». Comment douter en effet que « la supériorité de l’intelligence et de la force de caractère britannique » n’ait raison de « sauvages forts, virils, mais à l’esprit limité, qui vivent comme on imagine que vivaient les hommes préhistoriques : la chasse, la guerre, le mariage, la mort, et rien qui aille au-delà de la gratification des désirs physiques, ni d’autre crainte que celles engendrées par les fantômes, les sorciers, le culte des ancêtres et toutes les formes de superstitions communes aux populations peu développées » ? Dont acte. Pourtant les derviches, en plus de leur nombre, disposent d’atouts considérables : leur fantastique courage – que Churchill salue abondamment – et leur ­indifférence face à la mort. Mais le grand homme, que l’on a connu plus perspicace, refuse de mettre l’allégresse sacrifi­cielle des mahdistes sur le compte de leur ferveur religieuse. « On a trop tendance à attribuer la moindre entreprise militaire des peuples sauvages au fanatisme. C’est faire bon marché d’autres motivations plus évidentes et plus légitimes. On met de la folie là où il n’y a qu’un comportement tout à fait rationnel. On présume donc que la révolte soudanaise était d’origine religieuse » – mais « c’est une vérité historique que jamais la révolte d’une grande population n’a été causée ni exclusivement ni essen­tiellement par l’enthousiasme reli­gieux ». Celui-­ci ne sert, d’après Churchill, qu’à dissimuler des motivations bien plus laïques : l’expansionnisme, la soif d’honneurs, voire ­l’attrait du pillage. Les sectateurs du ­Mahdi sont des guerriers comme les autres, avides et cruels. Et leur attachement fana­tique à l’islam depuis plus de mille ans demeure un mystère : « Le mahométanisme exerce sur les races négroïdes une étrange influence », s’étonne sobrement Churchill. La mainmise britannique sur le Soudan n’a duré qu’un demi-­siècle. N’en subsistent aujourd’hui que quelques beaux bâtiments coloniaux à Khartoum, où rouille la canonnière de Kitchener, transformée en club nautique. En revanche, le protodjihad du Mahdi a fini par triompher sous l’égide de son successeur, Hassan al-­Tourabi. Dans le Soudan des années 1990, la charia a remplacé la common law, et le pays est temporairement devenu un foyer d’accueil du fondamentalisme musulman (et d’Oussama Ben Laden). N’en déplaise à Churchill, la bataille d’Omdurman n’était peut-être pas la dernière du monde ­ancien, mais la première du monde ­nouveau.   extrait chrchill
LE LIVRE
LE LIVRE

La Guerre du fleuve. Un récit de la reconquête du Soudan de Winston Churchill, Les Belles Lettres, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Jadis & naguère Éloge de la vie sauvage
Jadis & naguère Chacun sa croix
Jadis & naguère Pourquoi déclenche-t-on une guerre ?

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.