À contre-courant
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Comment Boko Haram a découvert le terrorisme

A l’origine, Boko Haram n’avait pas d’armes. La secte nigériane fondée par Mohammed Yusuf est passée en quelques années d’une simple activité de prêche – certes virulent – pour l’extension de la loi coranique, à la pratique terroriste. Ce week-end, son nouveau leader Aboubakar Shekau a fait allégeance à Daech. Quelques heures après cette annonce, le Nigeria et ses voisins menaient une offensive contre le groupe terroriste. La région n’en serait pas là si les forces de sécurité nigérianes n’avaient pas fait basculer ce groupe religieux dans la violence, selon le politologue Marc-Antoine Pérouse de Montclos. Nous vous proposons un extrait de son étude intitulée « Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigeria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ? »

 « Un rapide retour sur la genèse de la secte Boko Haram montre que le mouvement de Mohammed Yusuf n’a pas, initialement, de visées terroristes et insurrectionnelles. Ce sont surtout la répression et les erreurs à répétition des forces de sécurité qui contribuent à le radicaliser. Au départ, quand il rompt avec le courant salafiste des « éradicateurs » Izala en 1999, Mohammed Yusuf n’est qu’un prêcheur virulent qui demande une extension du domaine d’application pénal de la loi coranique dans le Borno [Etat du Nord-Est du Nigeria]. Basé à Maiduguri, il a pignon sur rue à Damboa Road et officie depuis la mosquée Izala d’un riche homme d’affaires, Mohamed Indimi, qui a fait sa fortune dans le pétrole avec la compagnie Oriental Energy Resource Ltd. Habile orateur, Mohammed Yusuf élargit progressivement son audience et rallie à sa cause de nombreux fidèles. Dans l’État voisin de Yobe, d’où il est originaire, ses partisans les plus extrémistes, emmenés par Ismail Ladan et Mohammed Alli, s’en vont alors fonder vers 2002 une ferme collective dans la forêt de Jaijin Biri (Zagi-Biriri), près de Kanama dans la collectivité locale de Yusufari. Calquée sur le modèle de la fuite (hijra) du Prophète à Médine, leur démarche répond en l’occurrence à un besoin de retour à la terre pour échapper à la corruption des villes. D’une certaine manière, leur « cité céleste » évoque un peu les procédures de regroupement rural et de recueillement des évangélistes chrétiens ou de Dar al-Islam, une secte islamiste non violente dont les fidèles prêtent allégeance à une sorte de « gourou », Amrul Bashir Abdullah, et dont le camp de Mokwa sera détruit par la police dans l’État du Niger en août 2009, peu après la répression militaire du mouvement de Mohammed Yusuf dans le Borno et le Bauchi.

Concernant l’embryon de Boko Haram à Jaijin Biri dans le Yobe, la situation se dégrade en l’occurrence assez rapidement. Surnommés « talibans » à cause des collines où ils se sont établis et qui évoqueraient des paysages afghans, les membres de la secte sont vite suspectés d’avoir monté un camp d’entraînement. Après s’être querellés avec les autochtones à propos de droits de pêche dans un étang à proximité, ils sont attaqués par des milices de chasseurs au service des autorités locales. Les forces de sécurité, elles, ne parviendront jamais à démontrer que les « talibans » avaient déjà des armes à feu lorsqu’ils ont été chassés manu militari de leur refuge. En revanche, les militants de Boko Haram mettent effectivement la main sur des arsenaux quand, pour se venger, ils attaquent des commissariats de police et des écoles primaires de l’État de Yobe à Kanama, Damaturu, Geidam et Babban Gida (dans la collectivité locale de Tarmuwa) en décembre 2003. L’engrenage de la violence est alors enclenché.

Expulsés de l’État de Yobe, certains « talibans » se regroupent ainsi à Maiduguri autour de Mohammed Yusuf, d’abord sur Damboa Road, puis à la mosquée de Daggash, et enfin sur des terres données au leader de la secte dans la banlieue dite de Markaz Ibn Taijmiyya, près de la gare. Sous la direction d’Abubakar Aliyu Abubakar, d’autres militants s’établissent à Limankara dans le sud du Borno, où ils affrontent les autorités à Bama et Gwoza en septembre et octobre 2004. La situation dégénère d’autant plus que les désaccords personnels entre Mohammed Yusuf et le gouverneur Ali Modu Sheriff exacerbent les tensions et politisent le ressentiment religieux contre l’ANPP [All Nigeria Peoples Party, parti conservateur qui a fusionné en 2013 avec d’autres formations pour créer le All Progressive Congress], le parti au pouvoir dans la région.

À cela s’ajoute l’amplification du dispositif de répression en 2008 avec l’opération Flush, qui réunit l’armée, la police et la douane. Désormais, les autorités sont prêtes à intervenir à l’arme lourde dans les quartiers pauvres de Maiduguri. L’occasion s’en présente quand, en juin 2009, les fidèles de la secte se rassemblent pour enterrer quatre de leurs membres morts dans un accident de voiture sur une route de campagne. Parce qu’ils sont plus de deux par moto et qu’ils refusent de porter des casques pour des raisons religieuses, certains sont arrêtés et la police tire dans la foule lors des échauffourées qui ne manquent pas de s’ensuivre. L’armée, quant à elle, interdit l’accès à l’hôpital où sont emmenés les blessés et refuse d’accepter les dons du sang des fidèles, qui jurent en conséquence de prendre leur revanche et commencent à attaquer des commissariats la nuit. Fin juillet 2009, les forces de l’ordre écrasent alors les rebelles et assassinent Mohammed Yusuf.

Aujourd’hui, le gouvernement fédéral admet lui-même à mots couverts que la brutalité de la répression s’est révélée contre-productive. Des notables du Borno, dont des généraux à la retraite, demandent le départ des troupes de l’opération Restore Order, qui a succédé à l’opération Flush.

Le problème est qu’entre-temps, les rescapés de Boko Haram se sont évanouis dans la nature, bien décidés à mener une guerre asymétrique contre l’État nigérian. Légitimés par l’ampleur des massacres commis par les forces de l’ordre, les partisans de la violence terroriste ont désormais le vent en poupe.

Incarnées par le beau-frère de Mohammed Yusuf, Alhaji Baba Fuggu Mohamed, qui s’était de lui-même rendu aux autorités avant d’être froidement exécuté par la police en juillet 2009, les «colombes » ont perdu beaucoup de terrain. En septembre 2011, le fils de Baba Fuggu Mohamed, Babakura Fuggu, a ainsi été tué par les « faucons » du mouvement parce qu’il avait entamé des pourparlers de paix avec l’ancien président Olusegun Obasanjo et rompu un tabou en acceptant des compensations financières pour les familles des victimes de la répression.

De ce point de vue, il importe de souligner combien l’exécution de Mohammed Yusuf a été une grave erreur stratégique. En créant un martyr, elle a en effet généré un courant de sympathie en faveur des victimes de la répression, tout au moins dans le Nord-Est. À défaut d’une véritable adhésion populaire à la doctrine extrémiste du mouvement, l’omerta en vigueur dans la région témoigne toujours de la crainte que suscite tout à la fois le fanatisme des fous de Dieu et la brutalité de militaires qui ont pu faire apparaître Boko Haram comme une force de résistance face à des troupes d’occupation. L’élimination de Mohammed Yusuf a par ailleurs légitimé les éléments les plus radicaux de la secte, favorables au basculement dans la violence terroriste. De plus, elle a conduit les partisans de Boko Haram à se disperser en province et à entrer dans la clandestinité la plus complète. À leurs débuts, les membres de la secte étaient reconnaissables à leur turban, leur longue barbe, leur bâton de pèlerin et le petit bâtonnet de bois qu’ils mastiquaient en permanence pour se laver les dents.

Ils portaient des pantalons courts, des foulards rouges ou noirs et d’amples boubous blancs, tandis que leurs femmes étaient entièrement voilées de la tête aux pieds. Mais aujourd’hui, les militants de Boko Haram sont invisibles et insaisissables. L’exécution de Mohammed Yusuf a fragmenté le mouvement et privé les négociateurs d’un interlocuteur capable de commander ses troupes. Les porte-paroles se sont multipliés avec les mallamaï Abu Suleiman, Sanni Umaru, Aliyu Teshako puis Abu Qaqa.

Quant à l’ancien adjoint du leader de la secte, Abu Muhammad Abubakar bin Muhammad « Shekau », il n’a pas vraiment réussi à s’imposer. Né à Shekau, un village du Yobe, et élevé à Mafoni, un quartier pauvre de Maiduguri, il n’a ni le charisme ni l’art oratoire ni l’éducation religieuse de son tuteur.

Suspecté de fumer de la marijuana, il attire moins de fidèles et se voit contester par Maman Nur, un militant d’origine tchadienne, entraîné en Somalie et, d’après les services de sécurité nigérians, auteur de l’attentat contre les bureaux de l’ONU à Abuja. À court d’argent et de cotisations, « l’imam Shekau » (également surnommé « Darul Tauhid ») ne peut pas non plus compter sur les « subventions » d’AQMI, à qui il aurait refusé de rendre des comptes. Il continue donc d’attaquer des postes de police pour se procurer des armes et doit désormais se financer en pillant des banques, au prétexte que l’Islam interdit la thésaurisation et l’usure. Une pareille évolution ne laisse pas d’inquiéter, même si les militants de Boko Haram se distinguent des milieux criminels de droit commun lorsqu’ils assassinent des personnalités politiques en pénétrant par effraction dans leurs maisons sans y voler d’argent.

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Enfin et surtout, l’exécution de Mohammed Yusuf a ranimé les théories du complot qui attisent les tensions entre les musulmans du Nord et les chrétiens du Sud. L’élimination du leader de la secte est probablement due à un coup de sang des unités anti-émeutes de la police, les Mopol, qui ont voulu venger leur chef égorgé peu auparavant par des militants de Boko Haram. Selon des témoins sur place, l’interrogatoire a en effet dégénéré et les assassins n’ont pas eu besoin d’instructions gouvernementales pour se défouler jusqu’à ce que mort s’ensuive. De fait, les Mopol comptent parmi les unités les plus indisciplinées, entre autres parce que leurs commandants ne sont pas entraînés avec les hommes du rang et ont le plus grand mal à se faire obéir. Relativement autonomes, ils vivent dans des casernes spéciales et échappent en partie au contrôle des commissaires de police. Leur surnom habituel – « ceux qui tuent et puis s’en vont » (kill and go) – en dit long sur la brutalité et la fréquence de leurs pratiques extrajudiciaires. Soucieuse de se disculper et de se distinguer des Mopol, l’armée, qui avait capturé Mohammed Yusuf peu auparavant, a d’ailleurs laissé « fuiter » les images du leader de la secte afin de prouver qu’il était bien vivant avant d’être remis entre les mains de la police.

Mais peu de gens considèrent qu’il s’agit là d’une simple bavure. D’après la version la plus populaire des événements, Mohammed Yusuf aurait été délibérément exécuté car il était un élément rebelle et un témoin gênant, susceptible de révéler les turpitudes des autorités locales. Depuis lors, le gouverneur ANPP de l’époque, Ali Modu Sheriff, n’aurait pas été inquiété car il se serait acheté une immunité en finançant la campagne présidentielle de Goodluck Jonathan, candidat du People’s Democratic Party (PDP). »

LE LIVRE
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Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigeria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ? de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Questions de recherche, 2012

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