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Conversation avec Freud

« Personne ne comprend quoi que ce soit à l’amour. » « Alors, comment se fait-il que tout le monde tombe amoureux partout, à tout bout de champ ? » « Jeune homme, dit Freud en marquant un temps d’arrêt, on n’a pas besoin de comprendre l’eau pour y plonger tête la première. »

Franz appuya son front contre la vitrine et regarda dehors par une mince fente de lumière. Là-bas devant, le professeur descendait la Währingerstrasse, son paquet sous le bras. Il marchait lentement à petits pas prudents, la tête un peu baissée.
« Finalement, il a l’air très abordable, le professeur ! » observa Franz pensivement. Otto Tresniek soupira et leva les yeux des rangées de petits traits qui l’absorbaient.
« Il a peut-être l’air abordable à première vue, mais si tu veux mon avis, le bonhomme n’est ni commode ni drôle, malgré toute sa science de l’esprit. Sans compter qu’il a un sacré problème. »
« Et lequel ? »
« C’est un youpin. »
« Ah bon, dit Franz, je ne vois pas où est le problème ! »
« Eh bien, tu ne vas pas tarder à le voir, et plus vite que tu ne crois ! » répliqua Otto Tresniek.
Son regard se fit vague et erra un moment dans le tabac comme s’il cherchait un endroit sûr où se poser. Puis il se reprit et eut un petit sourire songeur. Enfin, il se pencha de nouveau sur sa tâche et tenta d’estomper méticuleusement un peu d’encre qui avait bavé entre les lignes du bout d’une petite éponge.
Franz continuait à regarder dehors. Il ne savait trop que penser de toute cette histoire avec les Juifs. Les journaux en disaient pis que pendre, et les photos ou les caricatures les montraient ridicules ou roués, ou les deux en même temps le plus souvent. Au moins, en ville, il y en avait, se disait Franz, des vrais en chair et en os, avec des noms juifs, des chapeaux juifs et des nez juifs. Chez lui à Nussdorf, on ne voyait pas l’ombre d’un Juif. Mais ça ne les empêchait pas de hanter les esprits, sous les traits de terrifiantes créatures de légende, malfaisantes ou débiles, en tout cas peu recommandables. Le professeur tournait maintenant dans la Berggasse. Un coup de vent s’engouffra dans ses cheveux et les érigea en un petit toupet fragile, qui ondula quelques secondes sur sa tête.
« Le chapeau ! Qu’est-ce qu’il a fait de son chapeau ? » s’écria Franz, affolé. Et son regard tomba sur le comptoir où reposait toujours le couvre-chef gris du professeur. Il sauta sur ses pieds, s’empara du chapeau et se précipita dehors.
« Stop, arrêtez-vous, monsieur, permettez ! » cria-t-il à tue-tête, en passant coudes au corps le coin de la rue pour s’engouffrer dans la Berggasse, où il eut tôt fait de rattraper le professeur et, tout essoufflé, de lui tendre son chapeau. Sigmund Freud examina un instant son couvre-chef quelque peu cabossé, puis se décida à le prendre, sortant en contrepartie un portefeuille de la poche de son veston.
« Non, non, je vous en prie, monsieur le Professeur, c’est bien naturel ! » assura Franz avec un geste de refus spectaculaire, dont il réalisa en l’esquissant qu’il était un peu outré.
« Plus rien n’est naturel par les temps qui courent ! » rétorqua Freud, en réprimant d’une pression du pouce sur le rebord du chapeau une bosse qui le déformait. Comme tout à l’heure, il parlait en desserrant à peine les mâchoires, d’une voix basse et oppressée. Et Franz dut pencher la tête vers lui pour saisir exactement tout ce qu’il disait. Pas question de manquer une seule parole de cet homme éminent !
« Puis-je vous aider ? » demanda-t-il, et Freud eut beau faire, il ne put reculer assez vite pour empêcher le garçon de s’emparer du paquet et du journal qu’il avait sous le bras, et de les serrer contre sa poitrine avec une farouche détermination.
« Si tu y tiens », marmonna-t-il, avant de coiffer son chapeau et de se remettre en route. En descendant la pente raide de la Berggasse avec le professeur, Franz éprouva d’abord une sensation bizarre au niveau de l’abdomen, une sorte de poids voué peut-être à lui rappeler la solennité du moment. Mais, au bout de quelques pas, cette drôle de boule dans ses entrailles disparut, et quand ils passèrent devant la boulangerie odorante de madame Grindlberger et que, dans la vitrine maculée de farine, il se vit marcher droit comme un I, son paquet sous le bras, chaudement nimbé dans la glorieuse aura que dégageait le professeur, il se sentit soudain tout fier et tout léger.
« Est-ce que je peux vous poser une question, monsieur le Professeur ? »
« Tout dépend de la question. »
« Est-ce vrai que vous pouvez remettre en place les têtes des gens qui ne tournent pas rond ? Et qu’après vous leur apprenez à vivre correctement ? »
Freud ôta de nouveau son chapeau, cala soigneusement une fine mèche immaculée derrière son oreille, remit son chapeau, et lui jeta un regard en coin.
« C’est ce qu’on raconte au bureau de tabac ou chez toi, dans le Salzkammergut ? »
« Sais pas », dit Franz en haussant les épaules.
« Nous ne remettons absolument rien en place. Mais, au moins, nous ne démettons rien non plus, ce qui est loin d’être évident chez les praticiens d’aujourd’hui. Nous sommes en mesure d’expliquer certains troubles et, quand nous sommes particulièrement bien inspirés, nous parvenons même à exercer quelque influence sur ce que nous avons mis en lumière. C’est tout », telles furent les paroles que Freud expulsa entre ses dents, et on aurait dit que chacune d’entre elles lui causait une souffrance. « Et même cela n’est pas complètement certain », ajouta-t-il avec un petit soupir.
« Et comment vous vous y prenez ? »
« Les gens s’allongent sur mon divan et parlent. »
« Ça a l’air plutôt confortable. »
« La vérité est rarement confortable », le contredit Freud, avant d’étouffer un accès de toux dans un mouchoir en tissu bleu marine qu’il avait sorti de la poche de son pantalon.
« Hum, dit Franz, ça, ça demande réflexion. » Il s’arrêta et darda vers le ciel un regard oblique, tâchant de rassembler les pensées qui s’agitaient confusément dans son esprit et de les élever au-dessus des toits de la ville et de ses propres facultés de représentation.
« Alors ? s’enquit le professeur, quand l’eut rejoint cet étrange apprenti buraliste un peu importun. À quelles conclusions es-tu parvenu ? »
« À aucune, pour le moment. Mais ça ne fait rien. Je vais y réfléchir, j’y mettrai le temps qu’il faut. Et aussi, je vais acheter vos livres et les lire. Tous. De la première à la dernière page ! »
Freud soupira de plus belle. Il n’avait guère le souvenir d’avoir jamais tant soupiré en si peu de temps.
« Tu n’as rien de mieux à faire que de lire les gros bouquins poussiéreux des vieux messieurs ? » demanda-t-il.
« Et quoi, par exemple, monsieur le Professeur ? »
« C’est à moi que tu demandes cela ? Tu es jeune. Va prendre l’air. Promène-toi. Amuse-toi. Trouve-toi une fille. »
Franz le fixa, les yeux écarquillés. Un frisson le parcourut de la tête aux pieds. Oui, se dit-il, oui, oui, oui ! Et l’instant d’après, il s’écriait d’une voix tellement aiguë que trois vieilles dames réunies de l’autre côté de la rue pour tailler une bavette tournèrent vers eux, effrayées, leurs têtes savamment mises en plis : « Une fille ! Oui ! Comme si c’était facile… ! »
Enfin, il avait exprimé ce qui lui chamboulait le cœur et la cervelle depuis si longtemps, en fin de compte depuis le jour où ses premiers poils pubiens avaient commencé à poindre.
« Jusqu’à preuve du contraire, la grande majorité des gens y est bien parvenue ! » remarqua Freud, en chassant un caillou du trottoir d’un coup de canne bien ajusté.
« Ça ne veut pas dire que je vais y arriver, moi ! »
« Et pourquoi ferais-tu exception à la règle ? »
« Parce que, là d’où je viens, on s’entend peut-être à exploiter la forêt ou à soutirer de l’argent aux touristes, mais l’amour, on n’y comprend rien de rien ! »
« Voilà qui n’a rien d’exceptionnel. Personne ne comprend quoi que ce soit à l’amour. »
« Même pas vous ? »
« Surtout pas moi ! »
« Alors, comment se fait-il que tout le monde tombe amoureux partout, à tout bout de champ ? »
« Jeune homme, dit Freud en marquant un temps d’arrêt, on n’a pas besoin de comprendre l’eau pour y plonger tête la première. »
« Ah, ah ! » s’exclama Franz, faute de pouvoir exprimer par des mots l’insondable profondeur de son tourment. Et il répéta : « Ah, ah ! »
« Quoi qu’il en soit, dit Freud, nous voici arrivés. Puis-je récupérer mes cigares et mon journal, s’il te plaît ? »
« Mais bien sûr, monsieur le Professeur », dit Franz, la tête basse, en lui tendant le paquet. La petite plaque au-dessus de la porte d’entrée portait l’inscription : Berggasse n° 19. Freud exhuma de sa poche un trousseau de clés, ouvrit et pesa de tout son corps fluet sur le lourd portail de bois.
« Est-ce que je peux vous… »
« Non, tu ne peux pas », gronda le professeur en s’insinuant vivement dans l’entrebâillement de la porte.
« Et une dernière chose, ajouta-t-il encore, en glissant de nouveau la tête à l’extérieur, avec les femmes, c’est comme avec les cigares : quand on insiste trop, ils se refusent à vous. Je te souhaite une bonne journée ! » Sur ces mots, il disparut dans la pénombre de l’entrée. Le portail se referma en craquant légèrement, et Franz se retrouva tout seul en plein vent.

 

Ce texte est extrait du roman Le Tabac Tresniek, à paraître le 2 octobre chez Sabine Wespieser éditeur. Il a été traduit par Élisabeth Landes.

LE LIVRE
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Le Tabac Tresniek de Conversation avec Freud, Sabine Wespieser éditeur

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