Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Que Dieu vous pardonne

Ce premier roman d’Eimear McBride nous plonge dans l’ambiance électrique d’une famille irlandaise pendant les années 1980. Un cocktail détonant où se mêlent vieilles rancunes, religiosité obsessionnelle et explosions de violence, le tout vu à travers le regard terrorisé d’une petite fille. Un tour de force stylistique hors du commun.

À qui est cette voiture ? Tu la vois demande-t-elle, qui se gare près de la barrière ? Oh mon Dieu faites que ce ne soit pas le prêtre, et l’état de l’endroit. Qui va là ? N’ouvre pas le rideau. Non ce n’est pas. Eh bien il remonte le chemin. Oh Jésus Marie Joseph. Va t’essuyer le nez toi. Papa. Je ne t’ai pas reconnu. Tu m’as fait la peur de ma vie. Je ne savais pas du tout qui c’était. La voiture est différente ? Je croyais. Tu n’as pas fait toute la route aujourd’hui n’est-ce pas ? Heure sacrée. C’est un terriblement long voyage. Rentre mon Dieu et assieds-toi. Bref tu as l’air en forme. Voilà. Maman est avec toi ? Ah non bien sûr. Ah elle ne peut pas. Elle avait dit ça déjà. Et le docteur ne peut rien lui donner, pour la soulager ? Tu dois être épuisé. Veux-tu une tasse de thé ? Viens ici et dis bonjour à ton Grand-Père. Il a fait tout ce chemin pour vous voir, n’est-ce pas ? Mets la bouilloire en marche en passant. Et tu arrives à dormir ? Désespérant ce moment de ta vie. Viens là toi et dis bonjour comme ton frère. Mon Dieu, regarde moi ce visage. Et tu ne penses pas demander une aide ? Non elle n’est pas timide pour un sou. Même pour faire une pause dans la matinée ? Veux-tu un sandwich avec ça ? Je n’ai pas encore lancé le dîner. On ne va pas manger avant six heures je pense. Tu sais, je n’ai rien dans la cuisine. Je ne m’attendais pas à ta venue. Je vais faire un saut dehors. C’est juste à cinq minutes d’ici. Non reste où tu es. Tu as déjà assez conduit. Vous restez ici avec votre Papi pendant que je vais faire des courses. Oh la petite madame est en haut. Ne t’occupe pas d’elle. Elle va descendre bientôt se faire l’oreille. Dis à Papi le résultat de ton test de QI. Moyen. Oui. C’est bien hein ? Tu sais bien ce qui m’inquiétait. Écoute, on parlera quand je reviens. Non maintenant c’est bien chérie. Papa je ne voulais pas te rabrouer. Non bien sûr que je suis heureuse que tu sois venu. Écoute laisse-moi aller faire ces courses. Montre à Papi tes octogones chéri. J’en ai pas pour longtemps. Cet homme était d’un bois plus dur que nous. Un crochet dans son regard tout le temps. Des cheveux clairsemés enduits de gel. Moustache yeux marron. Ressemblant à Clark Gable quand il était jeune, dit-elle. Mais c’était le cas de tous les hommes à l’époque je crois, quand elle était petite. Sous son emprise. Sous sa coupe. Un père star de cinéma avec ses quinze mouflets. Sa pauvre Carole Lombard baisée jusque dans la tombe. On ne dit pas ces mots pourtant. Les uns aux autres. Pas encore. Ils avaient réellement peur de Dieu quand le vin est tiré il faut le boire. Du maquereau trempé dans du lait chaque vendredi soir. Messe tous les matins pour tous les enfants au-dessus de trois ans et la colère de Dieu pour quiconque prononce le nom de Jésus à voix haute ou même dans sa tête. Car ce qui n’est pas dit est aussi mal que, sinon pire. Jusqu’au samedi après-midi consacré à la prière avec sa femme – quand aucun des petits ne pouvait entrer sans frapper fort. Dévotion et dévotion derrière la porte de la chambre à coucher. Avec leurs bébés et bébés faisant la queue dans les escaliers. Pour la mère en perpétuelle souffrance de la descente d’organes à l’hystérectomie. Une vie entière à pousser les intérieurs à l’extérieur parce que ça ne plaît pas à Jésus d’y renoncer. Vingt ans au lit et quelques années en plus avant qu’elle claque. Ah le désespoir pour lui dans son beau costume et sa belle canne. Sept fils pour porter son cercueil. Sept filles pour le pleurer et le suivre et une en plus pour en faire un martyr – les bébés meurent mais elle aurait été la meilleure. Des fils pour casser des chaises sur le dos de. Des filles à chasser de la salle de bains pour faire pipi. Des maris un peu riches ou elles s’en prennent une dans la mâchoire. Des épouses un peu chastes ou les garçons s’en prendraient encore plus. Tasdemerdebonsarienquedieuvouspardonne. La nôtre eut un froncement de sourcils pour son mariage, même s’il avait de l’argent. Lui, au moins, savait se comporter. Pourtant un homme comme notre père n’était rien pour lui. Même pas bon à lécher ses bottes. Même pas bon à être son chien. Bien sûr il n’a pas été surpris quand il est parti. Il a disparu a-t-elle dit. Je savais que ça arriverait qu’est-ce que tu pouvais en attendre ? Psychiatre en effet et quel genre de foutaise est-ce ? Triturant des têtes de légumes toute la journée et déclarant fous tous les gens bien. Il connaissait ce genre-là. Même pas deviné que son fils était malade. Trop occupé à se trouver génial sans doute. Quel genre de père est-ce dis-moi ? Elle ne le dit pas, ce n’était pas non plus un chirurgien du cerveau. Et il arriva, ce grand-père, comme des éclairs sortis de nulle part. Pas un mot pour prévenir, juste un coup sur la porte. Personne ne s’attend à recevoir l’Inquisition espagnole un samedi après-midi. Qui conduirait cinq cents kilomètres sans vérifier que vous êtes chez vous ? Mais il l’a fait parce qu’il sait que tu n’oserais pas. Ne pas être chez toi en effet. Les enfants l’aimaient pourtant et les sucettes dans sa poche. Au bureau de poste ils disaient que c’était un vrai gentleman. Tenant la porte ouverte aux femmes. Gentil avec les bêtes. Généreux pendant la quête du dimanche et pouvant vous apprendre une ou deux choses sur une vie sainte. Ayant promis de renoncer à l’alcool à sa mère sur son lit de mort. Il était mauvais tout entier. Il dit lui-même que ça a été la chose la plus difficile de sa vie mais si tu es mauvais avec ta mère la chance te boude. Il n’en sait rien mais il sait ce qui est bien. Jamais bu une goutte depuis. Et tous ces enfants aussi et chacun d’eux un petit communiant. Un communiant quotidien lui-même et nous aussi quand il est là. Tu passeras l’éternité en enfer et là tu regretteras de ne pas avoir été à l’église. Ne détourne pas ton visage du père ou il se détournera de toi. C’est un saint avec sa femme aussi. On dit qu’elle est devenue très dure. Amère et cinglante avec lui. Il ne dit pas un mot. Il offre ça en pénitence. Ou a-t-il sa croix à porter – et qui ne l’a pas ? De plus, ce n’est rien à côté de la mort d’un enfant. Il n’hésite pas à raconter que sa foi a été mise à rude épreuve. Il n’y a pas de chagrin plus grand. Non il n’y a pas de souffrance plu
s grande. Ça le lance sur la boisson. Et ce petit-fils lui rappelle tout ça. Sa fille aurait pu lui épargner des descriptions de la petite tête ouverte, n’aurait peut-être pas dû téléphoner en pleurant qu’il n’avait plus que six mois à vivre. Mais il lui a rappelé qu’il n’en avait peut-être pas beaucoup plus lui-même. Sois reconnaissante avec ce que tu as. Beaucoup ma fille. Beaucoup. Assieds-toi petit et raconte-moi ce que tu as fait depuis la dernière fois que je suis venu ? Tu as grandi ? Tu ne seras donc pas rachitique ? Dieu soit loué. Comment va l’école ? Tu es déjà premier de la classe ? Ah ça viendra. Et comment sont tes résultats ? Et l’arithmétique ? Eh bien, ce n’est pas terrible. Tu ne fais sûrement pas assez d’efforts. Ta mère était bonne en calcul. Tu devrais lui demander de t’expliquer. Eh bien redemande-lui. Et comment va la tête ? Tu as été faire d’autres scanners ? Bon c’est bien. Et comment va ta mère ? Aucune nouvelle de ce père incapable j’imagine ? Je l’ai su la minute où je l’ai vu. Aucun sens des responsabilités. J’espère que tu ne vas pas devenir comme ça. Bien, je suis content d’entendre ça. Et quel âge as-tu maintenant ? Dans quelle classe es-tu ? As-tu bien récité tes prières ? Bien communié ? Combien de fois ? Et la confession ? Toutes les semaines ? Tu sais que c’est très important de ne pas recevoir l’Hostie quand on est dans le péché. Ton corps est le temple du Christ. Ils t’ont appris ça à l’école ? Alors pourquoi n’y vas-tu pas plus souvent ou est-ce parce que tu es très sage ? Jamais un mensonge à ta mère ? Jamais de bagarre avec ta sœur ? Bon, on ne peut pas en discuter. Mais tu sais que l’orgueil est un péché mortel nous devons être humbles devant Dieu. Ton père était un homme orgueilleux. Il ne voulait pas venir à la messe et regarde ce qui t’est arrivé à cause de ça. Fais attention à l’orgueil. Allons, récitons maintenant un Je vous salue Marie et oublions ça mais la prochaine fois que tu vas voir le prêtre tu lui diras. Allez vas-y. Je vous salue Marie. Vas-y je vous salue Marie pleine de… Grâce. Allez répète. Le Seigneur est… Comment peux-tu oublier ? Vous ne récitez pas le rosaire dans cette maison ? Mais alors comment peux-tu ne pas savoir le Je vous salue Marie ? Non, ça ne va pas aller. C’est une affreuse récitation. Et toi Miss Piggy ? Viens me parler. Tu es. Tu lui ressembles. Ne sois pas insolente. Tu es son sosie. Ce groin que tu as. Regarde. C’est moi qui l’ai. Dis s’il te plaît et je te le rends. Ne frappe pas ton grand-père. Là. Reprends-le. Vilaine peste. Si tu étais à moi tu te prendrais une bonne fessée mais mes filles étaient bien éduquées. Elles n’auraient jamais tapé leur grand-père sur sa jambe malade. Ça l’aurait fait gémir. Maintenant je vais devoir le dire à ta mère et tu auras une tape sur le derrière. Parce que je suis son papa alors si je lui dis de te donner une fessée. Je viens de parler à ton fils. Et ta fille. Eh bien… Mais d’abord qu’as-tu fait pour contrarier ta sœur ? Ce n’est pas ce qu’on m’a dit. Elle a dit que tu savais qu’elle était malade et que tu ne l’as pas appelée. Ç’aurait pu être de l’asthme. Elle aurait pu être admise à l’hôpital. Eh bien pour l’instant aucune carte postale n’est arrivée et je n’ai aucune raison de penser qu’elle me ment. Eh bien je ne sais pas. Peut-être. Tu pourrais être en train de tout emberlificoter. Tu es une emberlificoteuse. Il n’y a pas de cabine téléphonique en ville ? Comme elle le dit elle-même elle a passé tous ces coups de fil quand le petit est tombé malade. Mais depuis ce jour-là on dirait que tu crois qu’il n’y a que toi qui as des soucis. Alors écoute bien, j’ai plus d’enfants que toi et je les aime tous de manière égale et je ne vais pas choisir entre vous. Tu le fais. Tu me demandes de. Tu essaies de me faire choisir mon camp. Tu voudrais que je laisse tomber ta sœur. Eh bien ôte-toi cette idée de la tête tout de suite. Oh tu ne m’auras pas. Tu ne te soucies de personne même pas de ta famille. Eh bien tu ne m’as jamais remercié à l’hôpital pour l’argent que j’ai envoyé. Je n’ai rien dit à l’époque mais ça m’a profondément blessé. Bien sûr qu’il y avait le temps. Il y a toujours du temps pour la gratitude. La vérité est que tu as toujours pensé qu’on serait là pour toi et on l’a toujours été. Mais pas un mot de remerciement. Aucun. Oh j’en suis sûr. Je suis sûr que ce n’était pas malveillant. Ça ne l’est jamais. Et quand j’ai été faire cet examen pour mon œil tu n’as jamais appelé. Ç’aurait pu être. J’aurais pu avoir un glaucome. Tes deux grands-parents en ont eu un. Mais à quoi ça sert. C’est comme parler à un mur de briques. Tu as toujours été égoïste. Non. Arrête s’il te plaît. Ne fais pas la fifille à papa maintenant. Et cet enfant a fait sa communion seulement l’année dernière et il ne sait même pas réciter le Je vous salue Marie. N’as-tu aucune morale ? Je veux dire, qu’est-ce que c’est que cette façon d’élever ton fils ? Mais tu es plus maligne que ça. J’avais oublié. Trop bien pour épouser un homme qui voudrait que ses enfants croient en Dieu. Oh on méprise ce genre-là, hein ? On ne voudrait pas être comme ça, n’est-ce pas ? Tu m’as toujours méprisé, moi et mes croyances. Tu es au-dessus de tout ça. Mais je m’en fous complètement parce que je suis reconnaissant à Dieu du rôle qu’il a joué dans ma vie. Ça te fait rire. Bien sûr que ça te fait rire. Mais c’est moi qui ai mis de la nourriture dans ta bouche. Ton mari si supérieur, où est-il maintenant ? Et tu penses que c’est toujours la bonne manière d’élever un enfant ? Je communiais tous les jours dès l’âge de neuf ans. Je servais la messe aussi et il n’y avait rien de tout ces Est-ce qu’il faut vraiment le faire ? S’ils te demandent ça c’est que quelque chose ne tourne pas rond. Ce garçon peut être reconnaissant pour beaucoup de choses. Ça ne l’a peut-être pas laissé très brillant mais il n’est pas six pieds sous terre et ne me dis pas que ce n’est pas à cause du pouvoir de la prière. La moitié de la paroisse faisant des neuvaines jour et nuit. Ce n’était pas une rémission. Non ce n’en était pas une et fais attention parce que ce qu’il donne il peut aussi le reprendre. Et regarde celle-ci. Quel genre d’éducation est-ce pour une fille ? Regarde-la. Elle fait des galipettes en jupe. C’est dégoûtant. C’est pervers. La culotte à l’air. Qu’est-ce que c’est que ça ? Comment veux-tu qu’elle soit une enfant de Marie ? Eh bien tu ne devrais pas la laisser faire. Je ne t’ai jamais éduquée comme ça. Tu dois avoir un problème. Quelque chose ne va pas dans ta tête. Il valait mieux que je laisse ta pauvre mère à la maison. Pas surprenant que ton mari t’ait quittée. Si je devais vivre avec ce genre d’hérésie sous mon toit. Tu ne te rends pas compte qu’on est en train de parler de leurs âmes immortelles et qu’il n’y a pas de seconde chance. Tu peux vivre avec leur damnation sur la conscience ? C’est pas grave ce qu’ils veulent ou non. C’est pour leur bien. Quant à toi. Comme disait le Christ mieux vaut qu’ils aient une pierre de meule attachée autour du cou. Non. Non c’était une erreur de venir ici. Je sens le mal dans cette maison. Je ne reste pas ici. Je ne peux pas rester. Non ne me parle pas. Je ne veux pas entendre les mots du Malin sortir de la bouche de ma propre fille. Tu ne sais pas ce que ça me fait. Ma propre fille. Le choc. Non, ne t’approche pas. Eh bien je suis désolé si ça leur fait de la peine mais laisse-moi passer. Je ne veux plus rien entendre. Tu vas seulement m’empoisonner avec ton amertume de créature sans foi. Je te plains. Vraiment. Ne t’approche pas de moi. Que Dieu me pardonne je ne savais pas. Je ne savais pas que j’avais élevé une… Non. Assez. Ça suffit. Au revoir. La maison si calme après. Voiture écorchant la route en contrebas. Elle a couvert son visage et dans sa gorge une toux râpeuse. Elle force l’air dedans. Tremble de larmes. On reste assis raides comme des arcs. Visages suspendus au-dessus de l’escalier. Notre mauvaise maison vibre. Il y a des banshees ici. (1) D’accord alors. D’accord vous deux là. Vous avez vu ce que vous avez fait ? Vous êtes contents ? Qu’est-ce que j’avais dit sur les galipettes ? Qu’est-ce que j’avais dit sur les culottes qui devaient être cachées ? Elle bondit sur les escaliers. M’en prends une et deux. Crac mes yeux sortent de ma tête avec la torgnole. Sang monte dans le nez. Coule de mon visage penché. Coule de ça. Elle attrape mes cheveux. Écoute. Moi. Écoute. Ce que tu as fait. Me secoue et tape et tape ma tête. Sale peste. Tremblante. Tranchante de rage. Va-t’en et me pousse sur les balustrades. Toi. Panique. Maman pardon pour pardon je ne savais pas. Tes mains ne peuvent la repousser. Elle connaît toutes nos simagrées et ce qu’on a fait avant. Et te frappe sur ton oreille. Sur ta joue. Fort comme ça. Ah Maman pardon. Pardon. Pardon s’il te plaît, tout ce que tu diras. Elle te tient par ton pull. Te frappe plus fort. Frappe et frappe et frappe. Te pousse dans le coin. Maman. Maman. Visage devient rouge. Visage devient douloureux. Tape encore elle. Tape encore. Criant. Espèce d’imbécile. Toi stupide. Moi recueillant tout mon sang de nez dans mon pull. Roulée en boule. Toi. Vilain. Garçon. Toi. Stupide. Stupide. Tu n’arriveras jamais à rien. Tu es un crétin. Il a raison. Tu es un crétin. Je vous salue Marie. C’est pas difficile quand même. Je vous salue Marie. J’en ai assez de toi. De vous deux. Et toi. Tu devras aller à l’école des handicapés. Non Maman Maman. Te tape. Ta place est à l’école des crétins et tu peux vivre là-bas et faire ce que tu veux et je n’aurai plus à m’occuper de toi jamais. J’en ai assez de vous. Vous deux. Petites pestes gâtées. Vous m’entendez ? Assez. L’école des handicapés vous m’entendez ? Tape tape. Ton nez qui pleure alors qu’elle te traîne par les cheveux puis une vraiment forte. Une vraiment forte. Vraiment forte directement sur ta tête brune. Je l’entends. Maman ma tête. Maman ma ma non Maman ne frappe plus ma tête. La tenant, ta tête, toute penchée. Tu la sens battre. Le choc comme un sacrilège. Maman plus ma tête, tendant ta paume à la place. Elle ne l’a plus fait d’un seul coup. T’a repoussé sur le sol. Est allée dans sa chambre. Est allée vers ses rideaux noirs tirés et a fermé la porte sur nous. Nous restant immobiles et figés sur le palier. Moi intriguée par mon saignement. Le crâne et le cerveau qui cognent c’est ce que je sens. Tu as tourné ton visage vers le coin. Rouge vif et blanc de marques. Tu es resté là jusqu’à ce que tu arrives à ravaler tous tes sanglots. Je t’ai entendu rechercher ta respiration. L’immobiliser. M’as pris par ta main chaude vers la salle de bains puis de l’eau sur mon visage. Essuies doucement, disant là ça va aller. M’as nettoyé de mon sang comme j’ai vu faire à l’école. Tête en arrière avalant le liquide épais. Là, dis-tu, on va être sages. Maintenant on va faire ce qu’on nous dit. Elle nous pardonnera peut-être si on est sages. D’accord ? On va être sages maintenant. J’ai dit sale merde connasse merdeuse salope pute truie. Arrête, ne dis pas ce que tu as dit. Tu dois être sage. J’ai dit, elle ne t’entend pas. Soupe à la tomate on a préparé. Tu as ouvert et en as seulement renversé un petit peu sur le plan de travail. J’ai essuyé dans l’obscurité. Nous nous tenions plus tranquilles que tranquilles. Même pas allumé la lumière quand tu allumais le gaz. Versé cette soupe si rouge dans cette casserole. L’as posée en silence sur la cuisinière. Et l’avons tournée avec la cuillère en bois pour ne pas que ça crisse. Versée dans un bol blanc. Avec une tranche de pain. Un chiffon de cuisine posé sur le plateau. Une vraie cuillère à soupe à côté de l’assiette. Je l’ai porté même si tu étais plus grand. Pour ne pas le renverser. J’étais prudente et ta main pourrait glisser. Pose-le là. Par terre là. Juste à côté de sa porte. Puis tu as frappé. Très doucement. Disant dans un murmure Maman voilà ton dîner qu’on a fait. On a discuté et on va être sages à partir de maintenant et faire tout ce que tu dis. S’il te plaît ne m’envoie pas à l’école des handicapés. Puis une attente. On l’a entendue traverser sa chambre. Calme. Pas à pas. Et elle a ouvert la porte avec le visage tout fatigué et blanc. Disant merci les enfants. On se voit demain matin. Allez au lit maintenant. Bonne nuit.   Ce texte est extrait du roman Une fille est une chose à demi. Il a été traduit de l’anglais (Irlande) par Kristina-Georgina Tacou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Une fille est une chose à demi de Eimear McBride, Buchet-Chastel, 2015

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Roman « Quel est ton nom secret ? »
Extraits - Roman Il n’y a pas de quoi avoir peur
Extraits - Roman La beuglante des borgate

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.