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La beuglante des borgate

Au-delà du périphérique, loin du centre de Rome, se dresse un HLM des années 1980. Entre bonne humeur, histoires de famille et coups de colère, Walter Siti raconte avec humour et empathie le quotidien de ses habitants.

Ce que vous venez de lire est une nouvelle que j’ai publiée dans la revue Nuovi Argomenti ; j’ai usé de noms fictifs, quelque peu forcé le trait, inventé des épisodes pour donner à la trame plus d’attrait. Mais l’immeuble existe, dans un coin de borgata semblable à tous les autres ; au-delà du périphérique, si loin du centre de Rome que les taxis vous soumettent à un interrogatoire en règle avant de venir vous chercher, exigent un numéro de téléphone fixe, et le nom de famille, et la garantie formelle qu’ils ne feront pas le voyage à vide. Un HLM des années quatre-vingt, le béton à nu (dans l’entrée de l’escalier A, tagué à l’encre rouge : « La jalousie est la force des cocus »), dans un cul-de-sac avec un trou dans le grillage pour s’épargner le grand tour quand on revient à pied du supermarché. Les vicissitudes de Sabrina (qui en réalité s’appelle Fiorella), abandonnée par son mari juste après l’accouchement, ont été longuement discutées par les femmes du quartier, réunies dans ces assemblées provisoires qui se tiennent sur les bancs publics du terre-plein, là où le talus descend vers l’arrêt d’autobus. La résignation (« Tu sais comment sont les hommes ») est manifeste chez ces quadragénaires, parmi lesquelles se mêlent quelques jeunes épouses ; chacune d’elles est bien consciente de ce qui la différencie, en mieux, des autres (« Moi, le mien, il m’aurait fait la moitié de ça, il serait déjà six pieds sous terre. — Son erreur, ç’a été de revenir, en fait c’est elle qui a foutu la relation en l’air, parce que quand elle est revenue, elle savait déjà comment ça allait tourner, faut pas se raconter d’histoires. — Y en a, à cause de leur éducation, qui font passer les traditions avant leurs sentiments et qui s’écrasent pour pas faire honte à leur famille »). Elles hésitent, toutefois, à conseiller à Fiorella de couper complètement les ponts, à cause d’une obscure histoire selon laquelle elle serait la « cousine germaine » de son mari, étant la fille naturelle d’un frère de sa mère à lui, et que donc ses frères, qui sont toujours là quand il s’agit de lui donner des ordres, ne seraient en fait que ses demi-frères et de fait ils n’avaient pas été très heureux de la voir revenir.

Gianfranco (je ne peux pas dire son vrai nom cette fois) s’appuie sur des amitiés puissantes – à tel point que quand les Napolitains sont venus le menacer parce qu’il était en train d’envahir leur territoire, il a pu leur répondre « Fais gaffe que çui qui te la file à toi, c’est le mien qui lui file » – c’est pourquoi il n’a aucune limite de secteur, il fait ce qu’il veut, rien à foutre, il est toujours couvert. Les femmes parlent de ça comme de leur train-train quotidien, comme elles cancanent à propos de celle du troisième étage de l’escalier B qui ne paie plus le boucher depuis un mois et demi (ou si elle paie, on sait comment) et de Renato Zero qui n’a pas reconnu l’une de ses filles mais qui a été formidable à l’Olimpico, avec tous ces cœurs qui battaient avec lui. Si on ne peut rien faire dans l’immédiat pour améliorer les choses, c’est pas une raison pour se laisser aller, la vraie force consiste à toujours garder une lueur d’espoir. La prophétie dominante, quoi qu’il en soit, est que Fiorella se fera récupérer par sa famille d’origine ; quant à l’appartement du deuxième étage, ça deviendra un centre de tri de marchandises en gros, à moins que Gianfranco (continuons de l’appeler ainsi) n’y revienne avec une pétasse quelconque. Les jeunes épouses doivent aller se préparer, la femme enceinte de l’escalier C s’évente de son léger jupon à fleurs, exhibant sa camelote. L’immeuble est illuminé par le soleil couchant et, dans l’émeraude des champs, accolé aux autres parallélépipèdes hirsutes, fait mentir l’adage qui voudrait que les borgate soient toujours moches.

L’escalier A se compose de neuf appartements mais seules sept familles y habitent, car le deuxième étage est occupé tout entier par Fiorella et son bébé, et elle se sent si perdue parfois dans cet énorme appartement qu’elle s’installe au balcon et téléphone pendant des heures… le plus souvent à ses amies, mais un témoin affirme l’avoir entendue haleter des cochonneries à un ex, comme quoi tu vois que Gianfranco n’avait pas tous les torts. Le bébé est adorable, pauvre chou, le jour il balance sa petite tête et la nuit il ne pleure presque jamais. Marcello, le culturiste du premier étage, qui est pourtant très sensible aux bruits avec tout ce qu’il s’injecte, ne s’est jamais plaint du petit ; il se plaint quand la locataire du troisième va faire le ménage chez Fiorella et qu’elle met la cireuse en marche à neuf heures du matin, c’est une heure plus que civilisée, d’accord, mais lui est dans le premier sommeil : « Eh, Valeria, il t’a rien fait, ce parquet. » Il n’empêche que quand la vieille dame descend avec l’enfant dans les bras et qu’il promène son chien, il se montre tout à fait charmant tant avec elle qu’avec le bambin et se met à faire le clown – il se noue un foulard autour de la bouche pour le faire rire, entre dans le magasin d’articles de sport, « Ceci est un hold-up, aboulez vos dettes ! ». Peut-être parce que lui ne peut pas en avoir, d’enfants.

L’escalier A n’est pas gâté de ce côté-là : Marcello est stérile ; Flaminia, la femme du supporter de la Roma en liberté conditionnelle, là c’est elle qui a une occlusion des trompes ; Francesca, la paraplégique qui occupe le dernier appartement du premier, pourrait techniquement devenir mère mais c’est le destin qui a tué l’hypothèse dans l’œuf. Au troisième étage, il y a un couple de demi-vieux qui ont une fille mariée à Lavinio, brouillée avec ses parents, puis un type séparé qui vit avec sa mère de soixante-dix ans (Valeria, justement) et enfin une Brésilienne qui vit de ses charmes, ce qui n’est pas l’idéal non plus. Si Fiorella, comme c’est probable, retourne chez ses parents, c’en sera terminé des jeunes pousses dans l’immeuble. Qui est aride, même vu de l’extérieur : pas une fleur, pas une plante aux balcons – rien que des seaux, et des chaises en plastique, et des barils de lessive. Ici ce sont les hommes qui restent à la maison et ils n’ont pas la main verte ; et de toute façon, ils trouveraient peu viril de s’occuper des plantes. Ils s’en foutent, ils jouent aux cartes ou ils sniffent, et quand les femmes rentrent, elles crient parce que leurs maris ou leur fils n’ont même pas sorti les poubelles, vous imaginez s’ils ont pensé à arroser les rosiers. Ils croient pouvoir tout résoudre en baisant, et même ça, allons, parlons d’autre chose.

On beugle beaucoup dans la borgata, mais les colères sont considérées comme des phénomènes naturels, elles glissent comme de l’eau sur les plumes d’un canard. L’habitude des gueulantes fait émerger leur côté comique. Comme ces deux frères qui se disputaient à propos d’un partage inégal de la came, l’un criait sur l’autre depuis bien cinq minutes « je vais te tuer, je vais te tuer, je vais te tuer », quand une voix exaspérée a coupé court : « Eh, si tu veux je le tue moi-même, mais qu’on en finisse ! » Ou bien ce type qui s’égosillait « Pippo, Pippooo » à trois heures du matin pour réveiller Filippo le marchand de légumes, et qui s’est vu répondre par un voisin furibard : « Tu veux voir où je te le mets, ton pipeau ? »

Chiara, la femme de Marcello, s’est prise d’affection pour un olivier qui a poussé dans une lézarde du cailloutis derrière les emplacements de parking, dans un terrain infiltré de boues toxiques, parmi les tessons, les cartons sales et les pièces de rechange rouillées, dans un espace tellement étroit et inaccessible qu’aucune graine ne pouvait prendre ; et pourtant l’olivier est là, sain et brillant, ses feuilles serrées comme des pièces de monnaie reflétant le ciel, duveteuses par-dessous ; sans l’ombre d’une olive, d’ailleurs il n’en a jamais donné, pas une seule année, et son tronc tordu est fendu d’une blessure en forme d’amande. Chiara va se réfugier là le dimanche pour échapper à la nausée, un livre sous le bras qu’elle n’ouvre même pas – une biographie de Mussolini ou une histoire des Templiers. Elle s’assied entre les racines et parle aux branches, vu qu’à la maison on ne peut parler de rien ; même la puanteur des écoulements, ça ne la dérange pas, c’est l’odeur de la vie.

La seule qui ait chez elle une collection de plantes et les soigne avec minutie mais sans chichis, c’est Francesca. Ce sont des plantes grasses et épineuses, de toutes les formes et de toutes les dimensions, dans des pots aux couleurs vives ; elle ne les met pas sur le balcon car les chats pourraient se blesser en sautant. Elle s’approche de la fenêtre et voit Chiara étendue sous l’olivier, avec ses longs cheveux, si longs qu’ils lui voilent le torse, mais ça ne lui fait pas de peine. Tout le monde expie des choix dans la vie. Comme ce garçon de vingt-sept ans, ce matin, qui a plongé le quartier dans la stupeur et le luxe ; des voitures noires et carrément deux limousines couleur crème. Et lui en queue-de-pie et haut-de-forme, pareil que Ramazzotti quand il s’est marié avec la Hunziker. C’était son but, semble-t-il ; car le cortège des voitures est parti en klaxonnant vers Bracciano, le même château qu’Eros. Cette petite plaisanterie a dû lui coûter environ trente mille euros vu les deux cents invités autour du lac. Francesca regardait la mise en scène d’en haut et aux balcons voisins elle entendait Marcello et Bruno, le supporter de la Roma, approuver sans réserve :
« Il a raison, c’est clair, qu’est-ce que c’est pour lui trente mille euros, il se les refait en deux voyages… Il a payé un réalisateur de chez Dear, un pro, pour qu’il lui fasse le petit film du mariage : y aura la double interview, époux-épouse, comme dans l’émission de télé, la classe, et y aura aussi une cabine vidéo pour lâcher toutes les conneries que tu veux… S’il fallait pas signer, moi aussi je le ferais… T’imagines ? Au moins lui quand il sera vieux, il pourra montrer ça à ses petits-enfants et il dira : Devinez lequel est Ramazzotti et lequel est moi… » Ils ont rigolé, Bruno a poussé un juron et Flaminia l’a engueulé de l’intérieur. Francesca a levé les yeux là où les voitures se perdaient, jusqu’à la cime des peupliers, elle s’est imaginée sur leurs feuilles comme dans une barque, se balançant au soleil.

Francesca, dite la Cicci, a une résistance terrible et un rire contagieux ; au début des années cinquante, quand elle est née, c’était le boom de la poliomyélite en Italie et elle est tombée en plein dedans. Elle n’a jamais marché de sa vie, si ce n’est pour des instants très brefs et très éprouvants, avec des appareils encore plus encombrants et handicapants que son fauteuil roulant. Toute petite, elle ne s’en rendait pas compte, le choc est survenu à l’école primaire : un jour, elle est rentrée de l’école en affirmant vouloir mourir vite, qu’elle se réjouissait, parce que la bonne sœur lui avait promis qu’une fois morte, au paradis, elle marcherait. Au parc, elle jouait avec les gamins de son âge et elle s’amusait bien, jusqu’à ce que leurs mères arrivent et les arrachent à leurs jeux : « Viens par ici, la petite fille est malade. » C’est ainsi que sa mère, une femme énergique devenue veuve prématurément, a décidé de quitter leur patelin pour Rome, dans l’espoir qu’on la remarque moins dans une grande ville, d’autant que c’était plus facile pour les hôpitaux et les soins. Adolescente, Francesca arborait un visage magnifique, des yeux clairs et une plantureuse poitrine ; aujourd’hui encore, quand il est sous coke, Marcello hasarde « Je lui mettrais bien un petit coup » – et Bruno, plus torve : « C’est ça, avec une barre en alu. » Le fait est qu’elle n’a jamais eu peur de se frotter à l’amour et aux fiancés. Elle n’avait que quinze ans quand une voisine cancanière (elles habitaient alors dans la via Merulana) alla rapporter à sa mère : « Dis, c’est ta fille que j’ai vue avec un petit jeunot en train de fricoter dans une voiture verte ? », à quoi la mère a répondu imperturbable : « J’espère que oui parce qu’elle y a droit, elle autant que les autres. » Sa mère était une dure à cuire, doublée d’une tête de mule ; un jour, elle appela sa fille dans la cuisine et lui fit la morale : « Écoute, je t’ai acheté de belles culottes, du vernis, je t’habille à la mode comme toutes les gamines de ton âge… De la vie tu peux avoir tout et même plus, si tu ne pleures pas sur ton sort, si tu te bats, si tu le veux, et moi je serai à tes côtés tant que le Seigneur me donnera la force ; mais si tu comptes rester là à pleurnicher toute la journée, à te lamenter dans ton coin, moi j’ouvre la fenêtre, je te jette d’abord et je me jette après. » Et Francesca a lutté, elle s’est risquée sur la neige aux sports d’hiver ; elle allait danser au Piper, on la portait dans les bras pour descendre l’escalier ; ses copains oubliaient qu’elle était handicapée. À un congrès du parti, le secrétaire conclut son discours en fixant par hasard Francesca qui était au premier rang, en exhortant : « Maintenant, camarades, levons-nous et mettons-nous en route. — Eh Robi, c’est à moi que tu viens dire ça ? », répondit-elle dans l’éclat de rire général.

La politique a été sa grande chance, le souffle de la responsabilité collective ; engagée au sein du Parti communiste, elle en a suivi toutes les transformations jusqu’à l’actuel Parti démocratique, accompagnant avec conviction les mutations de l’idéologie pour réaliser des changements concrets. Dans les réunions, on l’appelle « la papesse » parce que son fauteuil roulant ne passe pas inaperçu, elle se fait transporter par ses amis comme sur un pavois ; elle est présente partout où l’on discute, où l’on décide : « De la fontaine d’eau à la cause la plus noble : le combat pour le 20, le bus, et la défense des filles-mères… Je crois avoir contribué avec les camarades à faire évoluer le quartier ou du moins toute la via Vermeer… Il faut connaître son territoire égout par égout. »

Les gamines, dans les blocs alentour, tombent enceintes très tôt ; elles ne savent pas où aller, elles se réunissent sous les ponts et elles baisent – il y a un jeu à la mode appelé « l’arc-en-ciel » : elles entrent dans une cave sombre avec du rouge à lèvres de couleur vive, chacune un différent, les garçons baissent leur slip et ensuite, à la couleur restée sur leur pénis, ils doivent deviner quelle fille leur a fait une pipe (« Pardon, mais ta mère est au courant ? — Elle s’en fout, elle est de la Rifondazione comunista… »). À vingt ans, elles ont déjà tout essayé, deux ou trois ans plus tard elles sont séparées et ont goûté aux coups, « elles me font vraiment de la peine, vingt-cinq ans et l’avenir derrière elles ». Même dans le centre tu les reconnais tout de suite parce qu’il faut qu’elles se montrent, leurs vêtements dorés et léopard sont toujours excessifs et sans histoire, comme si elles devaient toutes mourir avant la prochaine saison. « Et ce pauvre type qui s’est marié en recopiant Ramazzotti, il était en train d’inviter tout le monde à venir se défoncer le soir à ses frais, avec les flics à côté qui l’entendaient à cause de sa grosse voix… Ils vivent comme ça, et demain ? bah… »

Ils sont prêts à tout. Des fois ils collectent des piécettes pour s’acheter une bière, puis tu les vois avec une liasse de billets de cinquante, parfois sept ou huit cents euros claqués pour une pipe à eau. (« On se fait une pipe ? » est-il écrit sur un pilastre de l’escalier C : invitation ironique probablement destinée aux flics.) Une « pipe à eau », c’est une bouteille en plastique percée d’un trou en haut pour fumer la cocaïne, en voici la recette : 1. prendre une cuiller de cocaïne mélangée à du bicarbonate, mettre la cuiller sur la flamme jusqu’à ce que l’huile remonte à la surface ; 2. à l’aide d’un cure-dent, recueillir l’huile qui cristallise immédiatement ; 3. réserver les cristaux et remplir une bouteille d’eau aux trois quarts ; 4. passer une canule de stylo-bille dans le trou pratiqué avec la braise d’une cigarette dans le haut de la bouteille ; 5. couvrir le goulot de la bouteille avec du papier d’aluminium percé de petits trous pour en faire un filtre ; 6. répandre un peu de cendre de cigarette sur le filtre en aluminium, ajouter les cristaux par-dessus, faire flamber ; 7. aspirer la fumée qui descend dans la cavité de la bouteille, comme un narguilé.

 

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Ce texte est extrait de La Contagion, à paraître le 2 avril aux Éditions Verdier. Il a été traduit par Françoise Antoine.

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La Contagion de La beuglante des borgate, Éditions Verdier

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