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« Quel est ton nom secret ? »

Dans l’un de ces lieux improbables et délabrés de la Russie stalinienne, un gamin de 7 ans découvre en même temps l’épouvante, la honte, l’amour et la mort.

L’Afrique, c’est une façade décorée de fausses colonnes délabrées, du plâtre effrité, un rez-de-chaussée aux fenêtres condamnées, un toit plein de trous rafistolé tantôt avec des plaques de tôle ou de fer-blanc, tantôt avec des planches posées n’importe comment. On devinait au-dessus de l’entrée les vestiges d’un blason ayant appartenu à un certain Afrikan Pétrovski, l’un des anciens propriétaires de la maison : en haut, trois étoiles à l’intérieur d’un cercle, et dessous, une main gantée de fer tenant un sabre tatar recourbé. Tout autour du bâtiment, des buissons de sureau, du lilas, des tas de bûches moisies, des amas de détritus, des monceaux de briques cassées et de ferraille rouillée. À l’intérieur, cela sentait les crottes de souris et la naphtaline, des touffes d’étoupe sortaient des fentes, le froid et l’humidité pénétraient par les trous du plancher. Les habitants avaient déménagé depuis longtemps, il ne restait plus qu’Ida, qui occupait à l’étage un appartement de trois pièces avec cuisine. En quelque quatre cents ans, cette maison avait connu une multitude de propriétaires qui l’avaient modifiée selon leurs besoins. On avait déplacé des cloisons, des escaliers et des couloirs, on avait percé de nouvelles fenêtres, transformé des pièces en cagibis et réuni des recoins pour en faire des pièces ; un jour, emportés par leur élan, des gens avaient enfermé une horloge en merisier à l’intérieur d’une cloison. On s’en était aperçu lorsqu’elle s’était mise à sonner à trois heures du matin. On avait démoli un mur, un autre, on avait farfouillé ici et là, mais on n’avait pas réussi à retrouver l’horloge, et on avait abandonné : le mécanisme finirait bien par cesser un jour de fonctionner, et l’horloge s’arrêterait toute seule. Mais le mécanisme avait continué à fonctionner, et l’horloge à sonner trois coups chaque nuit. Pendant la journée, elle restait silencieuse, mais la nuit, à trois heures pile, une faible plainte résonnait quelque part dans les tréfonds de la maison, suivie de trois coups sonores et pesants que l’on entendait très loin à la ronde. Et comme ça, nuit après nuit, année après année. Les coups étaient forts et nets, mais on eut beau chercher, on eut beau défoncer des murs, jamais on ne réussit à trouver l’horloge, comme s’il ne s’agissait pas d’un mécanisme dans un coffre en bois de merisier, mais d’une âme de pécheur mort sans absolution condamnée à languir dans les labyrinthes de l’Afrique jusqu’au Jugement dernier. Quand elle était enfant, Ida considérait que cette horloge ne sonnait pas la nuit sans raison. C’était un appel, cela ne pouvait être que ça. Un appel du futur, la voix du destin lui-même. Les autres entendaient la sonnerie d’une horloge, agaçante mais ordinaire, elle, elle entendait la voix de Dieu. Il faut dire qu’elle n’était pas comme les autres. C’était une élue. Vers sept ans, elle avait lu Moumou de Tourguéniev et Hamlet, et s’était attaquée à l’essai de Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme. Presque chaque nuit, quand l’horloge de l’Afrique sonnait trois heures, elle sortait de son lit et descendait dans la cour. Elle se mettait sur la pointe des pieds et fronçait les yeux pour mieux écouter. Une minute passait, puis une autre, mais elle n’arrivait pas à entendre quoi que ce soit à part le bruissement des arbres et le clapotis de l’eau. La nuit asexuée sentait une odeur de pin, de cochons et de cassis. La fillette retournait dans son lit un peu contrariée, mais nullement déçue. Ce n’est pas grave, se disait-elle. C’est que le moment n’était pas encore venu, elle avait l’avenir devant elle, elle découvrirait un jour le sens de ces bruits. Mon père, lui, n’y voyait aucun sens. La sonnerie de l’horloge l’agaçait. Il avait tenté plusieurs fois de chercher ce satané mécanisme qui l’empêchait de dormir afin de le réduire en miettes, mais ce n’était pas possible sans l’aide des voisins, or il n’était pas en très bons termes avec eux. De façon générale, il ne s’entendait pas avec les gens, il était emporté, irascible et cassant. Il lui arrivait cependant d’avoir des crises de mélancolie, et il pouvait alors rester sans rien dire pendant des semaines. Un jour, ma mère avait déclaré que ce n’était pas à cause de la politique qu’il s’était retrouvé dans un camp, mais à cause de son caractère : à la fin de la guerre, alors qu’il était chef d’état-major d’un régiment, il était entré en conflit avec ses supérieurs, il avait eu la langue un peu trop longue et s’était retrouvé à Kolyma sous le coup de l’article 58.10. (1) Il faut dire que mes parents faisaient partie de ces Russes qui considéraient tout châtiment, même immérité, comme un déshonneur, et dans notre famille, cela ne se faisait pas de parler du passé de mon père. Quand mes parents avaient emménagé dans cette maison, la vie y battait son plein : des machines à coudre cliquetaient, cela sentait le poisson frit et le pétrole, les voisines crachaient mutuellement dans leurs soupes qui mijotaient dans les cuisines communautaires, les voisins jouaient aux dominos dans la cour, buvaient de la vodka et célébraient par des bagarres aussi bien les mariages que les enterrements. Tout le monde élevait des poules, des canards, des oies, des cochons et des vaches – l’Afrique était environnée de granges et de remises bancales et nauséabondes d’où sortaient des grognements, des meuglements, des caquètements. Mon père détestait cette « ère jurassique des gorets », comme il disait, et ne cachait pas son mépris pour les voisins. Parmi ces hommes petits et trapus qui se mouchaient dans leurs doigts, il se distinguait par sa haute taille, sa culture livresque et ses manières, et se sentait dans la peau d’un lion parmi des souris. Il travaillait comme vice-directeur de l’exploitation forestière, mais rêvait à une autre vie. Il rêvait, et ne faisait rien pour réaliser son rêve. Il faisait penser à la puissante locomotive que l’on avait fait venir à Tchoudov peu après la guerre et que l’on avait placée dans un terrain vague. C’était une machine énorme qui ressemblait à un animal, l’incarnation même de la force et de l’élan, capable de foncer à toute allure sur des rails en tirant des trains de milliers de tonnes, mais au lieu de cela, elle devait fournir de la chaleur à l’hôpital, à l’école, à l’orphelinat et à une petite laiterie miteuse – quelques hangars aveugles qui se trouvaient au bord du lac et d’où émanait une éternelle odeur de lait aigre.   Je suis resté sans père alors que je n’avais pas encore sept ans. C’était par un soir d’été, je jouais à cache-cache avec des gamins de l’Afrique et je m’étais faufilé dans la cave. Je m’étais caché derrière un vieux tonneau, et je ne bougeais plus. Au bout d’un instant, j’ai entendu des pas et j’ai regardé. C’était mon père. Il a pr
is sur un tas de planches empilées dans la pièce du fond un rondin de bouleau pas très grand, un mètre et demi de long et une trentaine de centimètres de diamètre. Il l’a posé sur le billot et s’est mis à le fouetter en poussant un cri chaque fois qu’il le frappait, comme si c’était lui qui recevait les coups de cette cravache en fils d’acier tressés. Oui, les choses se sont passées exactement comme ça. Il est descendu à la cave, il a allumé la lumière, il a posé le rondin de bouleau sur le billot, il a enlevé sa chemise, il s’est armé d’un fouet en minces fils d’acier tressés, il a fait le tour de la pièce en s’exerçant un peu, et il a porté le premier coup. À la suite de ce premier coup, l’écorce du rondin s’est fendue, mais c’était un coup d’essai, pour s’échauffer. Le deuxième et le troisième ont été plus forts, au sixième ou au septième, l’écorce se détachait déjà par lambeaux, et le coup suivant est tombé sur la chair humide et blanche du bouleau. Le rondin a tressailli, et c’est alors que mon père, ayant enfin senti la résistance du bois, s’est véritablement attelé à la tâche. Ses yeux sont devenus tout petits, sa bouche s’est entrouverte, son front, son cou et ses épaules se sont couverts de sueur. Il levait le fouet de biais en rejetant le corps en arrière et l’abattait sur le bouleau de toutes ses forces ; chaque fois, le coup devenait plus fort, plus furieux, plus implacable, sa respiration se faisait plus brûlante, très vite, il s’est mis à expirer l’air en râlant, il poussait des cris en crachant de la bave, sans remarquer le sang qui tachait ses mains et son tricot de corps, ni les menus copeaux et les éclats de bois qui venaient se coller sur son visage grimaçant, et le knout en fils d’acier sifflait, se tortillait et frappait, il achevait le bois frémissant, torturé, sanglant, il le réduisait en miettes, et dans la pièce, sur les murs blanchis, une ombre terrifiante courait dans tous les sens, tressautant, hurlant et se recroquevillant, jusqu’au moment où, enfin, ayant porté le dernier coup qui avait brisé le rondin, l’homme à bout de forces est tombé à genoux et s’est immobilisé, haletant, sanglotant et secouant la tête dans tous les sens, et le sang ruisselait de son nez et de sa bouche béante le long de son menton, coulant en filets glaireux sur le sol, sur son ombre noire… Je me suis faufilé par la porte, je suis remonté en courant dans la cuisine et je me suis caché sous la table, je me suis couché par terre, tourné vers le mur, et j’ai fermé les yeux. Des ondes vibrantes d’une terreur obscure, des vagues de nausée et de souffrance s’abattaient sur moi de toutes parts. Elles prenaient naissance quelque part en bas, dans la cave ou même au centre de la terre, et déferlaient à travers le bois, à travers les briques et le béton, provoquant des nausées, des maux de tête et l’épouvante. Cette épouvante était partout, elle m’engloutissait complètement. Le mal faisait rage, il se déchaînait, j’étais secoué de frissons. Je me suis blotti contre le mur, recroquevillé, je me suis mis à trembler, et pour finir, je me suis pissé dessus, mais je n’en ai éprouvé aucun soulagement. Ensuite, j’ai perdu connaissance. Je ne sais pas combien de temps je suis resté sous la table. Quand j’ai repris conscience, au début, je n’ai pas pu bouger – j’avais l’impression que mon corps tout entier était écorché vif. J’ai fini par sortir de sous la table, je me suis approché de la fenêtre, les jambes flageolantes, je me suis affalé à plat ventre sur le rebord de la fenêtre, et à ce moment-là, les ténébreuses nuées bibliques (du charbon, de l’argent et du sang) ont recouvert notre maison, un coup de tonnerre a retenti, les premières gouttes de pluie sont tombées sur la terre et, en un clin d’œil, tous les environs, proches et lointains, ont été voilés par un rideau de pluie fumante et bruissante. La cour s’est transformée en une grande flaque bouillonnante et effervescente sur laquelle sautillaient et tournoyaient des copeaux et des plumes de poules. « Ça va durer longtemps », a dit la voix de mon père. Je me suis retourné. Il était entré sans bruit dans la cuisine et s’était assis sur un tabouret, posant sur la table ses grandes mains aux veines gonflées. Dans la pénombre de la cuisine, je ne pouvais pas distinguer son visage. Ma mère est entrée, elle a allumé la lumière. Mon père me regardait. Il ne m’avait encore jamais regardé comme ça, avec des yeux pareils. Je ne lui connaissais pas ce regard, et j’ai été terrifié. À l’âge de sept ans, la liste de mes péchés ne tenait déjà plus sur une paume d’enfant – j’avais eu droit plus d’une fois à de sacrés savons pour diverses bêtises. On ne m’avait jamais battu, mais je me faisais gronder souvent. Quand on me grondait, je voyais et je sentais bien que mes parents étaient contrariés, évidemment, mais je n’éprouvais pas ce que l’on appelle une honte cuisante. Si mes parents étaient pour moi des êtres tout-puissants, omniscients et omniprésents, ils étaient en quelque sorte des créatures désincarnées. Je veux dire par là que c’étaient des voix, des odeurs et des contacts dilués dans ma vie, mais qui ne comptaient guère plus que, par exemple, les arbres ou les chats. Dans mon univers où la mort et donc la honte n’avaient pas leur place, l’existence de mes parents était naturelle, autrement dit dénuée de sens. Durant ce soir de juillet, tout a changé. Mon père me dévisageait d’un regard lourd et se taisait, les muscles de ses mâchoires frémissaient. Une seconde plus tôt, je savais avec certitude que je n’avais rien fait qui méritât une punition. Une seconde plus tôt, j’étais convaincu de mon innocence. Mais brusquement, tout avait changé : l’esprit de mon père s’était détaché du monde des arbres et des chats et s’était incarné dans cet homme grand et fort au menton volontaire. Il était assis à la table sans rien dire, son regard lourd fixé sur moi. J’ai éprouvé de la peur et ensuite, je ne sais pourquoi, de la honte. En un éclair, le sentiment de mon innocence s’est évaporé, j’ai compris très clairement que je méritais un châtiment féroce uniquement parce que j’existais, et aussi parce que c’était lui, mon père, et non moi, qui s’était contorsionné et avait crié dans la cave, même si cela n’avait rien à voir avec moi, et aussi parce que j’étais debout devant la fenêtre, couvert de pipi, alors qu’il était assis à la table, ses lourdes mains aux veines gonflées posées sur la toile cirée, les yeux glacés par le froid polaire d’une haine qui n’avait rien à voir avec moi, mais j’étais là, debout devant la fenêtre, couvert de pipi, et je comprenais que j’étais coupable du seul fait d’être son fils, et ça, c’était irrémédiable… J’étais écorché vif et exposé à un froid de cent degrés. Couvert de honte, tout nu, écorché vif, de la viande rouge et fumante. Cinquante-deux mille cent soixante-treize aiguilles de glace acérées se sont fichées dans ma chair frémissante. Ou même cinquante-deux mille cent soixante-quatorze. La peur et la honte étaient entrées dans mon univers en lui donnant un sens, et c’était irrévocable, comme la mort. J’ai frémi de tout mon être maigrichon et j’étais sur le point d’éclater en sanglots quand la porte s’est ouverte, et Ida est entrée dans la cuisine. Elle a posé sa petite valise par terre, a enlevé son imperméable clair trempé, son chapeau et ses souliers, comme d’un seul geste, et a dit de sa voix chaude, ensorcelante et légèrement nasillarde : « Dieu merci, rien n’a changé chez vous ! » J’ai fixé ses pieds nus, et j’ai soudain compris ce qui m’attirait tant : c’étaient ses orteils. Je n’avais encore jamais fait attention aux doigts des femmes, et encore moins à leurs orteils, mais là, je ne pouvais détourner les yeux des pieds nus d’Ida. Peut-être cela tenait-il au fait que ses orteils n’avaient pas été déformés par des chaussures trop étroites, comme c’était le cas des autres femmes de Tchoudov. Notre voisine mémé Bryssia avait de gros ongles jaunes et cannelés, tandis qu’Ida, elle, ce n’étaient pas des ongles qu’elle avait, mais de minuscules demi-lunes nacrées. Des orteils et des ongles, juste des orteils et des ongles. Brusquement, j’ai eu envie de les goûter, ces orteils. De saisir son petit orteil gauche avec mes lèvres, comme une cerise. Il était très beau. Douloureusement beau. C’était la première fois que la pensée de la beauté me venait à l’esprit, tout aussi soudainement que la honte un instant plus tôt, une honte étourdissante, nauséabonde, cuisante – et cette pensée m’a transpercé d’une telle souffrance que je me suis mis à sangloter désespérément. Bien sûr, je connaissais Ida, elle faisait partie de mon univers, mais à titre de décor, comme mes parents, comme les arbres ou les chats. J’avais entendu dire que c’était une actrice, qu’elle avait joué dans des films, et aussi qu’elle avait vécu à l’étranger, d’où elle avait rapporté (toutes les femmes de Tchoudov en étaient vertes d’envie) des robes, des chaussures, des manteaux de fourrure et des gants époustouflants. Je savais aussi que sa température normale était de trente-huit degrés, comme celle des chats. Qu’elle n’avait jamais eu d’enfants et n’en aurait jamais. Son visage était balafré par une cicatrice qui descendait sur sa joue droite le long de son nez et abîmait tout particulièrement sa lèvre supérieure. Et puis elle boitait un peu. Plusieurs fois par an, elle se rendait à Moscou pour on ne sait quelles affaires, et quand elle revenait, ma mère disait : « Ma pauvre Ida ! Tu es bien malheureuse ! », et Ida répondait : « Le bonheur, ça fait grossir. » Une voix ensorcelante et nasillarde, un rire, de belles robes, une cicatrice – cela donnait un personnage haut en couleur, mais plat et sans vie. Et voilà que tout avait changé : j’ai vu Ida avec des yeux nouveaux. Elle était debout au milieu de la cuisine, pieds nus, grande, élancée, riant, vêtue d’une merveilleuse robe bouleversée, comme étincelant de tout son être, ruisselante, dégageant une fraîcheur humide et froide, et moi, moi, je sanglotais. Elle m’a pris par la main et m’a traîné chez elle de force. Il se trouve que je n’étais jamais entré dans son appartement. Nous sommes montés dans une petite pièce sous les toits : un lit étroit, une commode, et un bureau couvert de fouillis – des livres, un fer à repasser, une machine à coudre, des bouts de tissu, des papiers, des fleurs fanées dans un vase ventru, des crayons éparpillés… Ida a ouvert en grand la fenêtre par laquelle se sont engouffrés les craquements de l’orage qui s’éloignait, le bruissement de la pluie qui s’affaiblissait, de délicieuses et suaves odeurs de pourriture et de moisi. Elle s’est accroupie devant moi, le bas de sa jupe s’est soulevé puis est retombé en m’enveloppant d’une chaleur parfumée, elle m’a pris par l’oreille et a demandé de sa voix ensorcelante : « Dis-moi, quel est ton nom secret ? » J’ai été interloqué et j’ai arrêté de sangloter. « Chaque personne a un nom secret, a-t-elle poursuivi. Il y a le nom que tout le monde connaît, mais l’autre, le nom secret, le vrai, on est le seul à le savoir. Qui es-tu en réalité, Aliocha ? Qu’en penses-tu ? » Je me suis mis à passer en revue mentalement les noms qui me plaisaient. Comme Staline, par exemple. Il y avait chez nous un livre avec un portrait de Staline imprimé : une belle chevelure blanche, une tunique blanche, des épaulettes dorées – l’incarnation de la beauté, de la force et de la vérité. Il y avait encore deux autres noms magnifiques – Alligator, et Héros-de-l’Union-soviétique, j’aimais bien leurs sonorités. Ou bien Goliath. J’avais trouvé une Bible pour enfants qui traînait dans le grenier parmi d’autres vieux bouquins, et j’avais lu l’histoire de David et Goliath. Bien entendu, mon héros n’était pas ce lamentable tricheur de David, mais le Philistin Goliath – onze pieds et quelques de haut, tout entier coulé dans le cuivre d’une cuirasse à écailles pesant cinq mille mystérieux sicles, armé d’une épée et d’une lance – un véritable Alligator et un Héros-de-l’Union-soviétique, un ami de Staline. J’avais aussi lu l’histoire de Thésée qui avait vaincu le Minotaure, avait reçu Ariane en récompense, et avait échappé au méchant Minos. Pourquoi pas Thésée ? Tandis que je passais les noms en revue, Ida m’observait avec attention. J’ai levé les yeux sur elle, et elle a soudain hoché la tête, comme si elle avait deviné mes pensées et approuvé mon choix. Mais lequel de mes noms lui avait plu ? Staline ou Goliath ? Ou peut-être Alligator ? « Tu peux ne rien me dire pour l’instant, a-t-elle déclaré. Un jour, tu comprendras toi-même lequel de ces noms est le vrai. Certaines personnes restent sans nom jusqu’à leur mort. – Et le tien, c’est quoi ? – Le mien… Tu ne le diras à personne ? – Je serai muet comme une tombe ! ai-je promis. Croix de bois, crois de fer ! – Bon, a-t-elle dit. Nortic et reirual, voilà mon nom secret. Nortic et reirual. » Ça, bien sûr, c’était un nom vraiment peu ordinaire, qui possédait trois avantages à la fois : il était compliqué, il sonnait bien, et il n’avait aucun sens. Ida m’a fait boire du thé avec de la confiture et m’a mis au lit. Au matin, ma mère est arrivée. Elles ont chuchoté quelque chose toutes les deux, Ida m’a caressé la tête, et ma mère a dit : « Il vaut mieux que ce soit lui. J’ai toujours eu peur qu’il assassine quelqu’un. » Mon père était mort cette nuit-là : son cœur n’avait pas supporté le vide de la vie.     Ce texte est extrait de La Mouette au sang bleu, de Iouri Bouïda. Il a été traduit par Sophie Benech.
LE LIVRE
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La Mouette au sang bleu de Iouri Bouïda, Gallimard, 2015

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