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La critique en zone critique

Tant de livres à lire, et tant d’autres choses à faire. Comment, alors, lire efficacement, sans se fourvoyer, sans perdre de temps ? Se fier aux titres ? C’est risqué : « Les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs », avertissait Balzac. Et puis les titres deviennent eux-mêmes de plus en plus longs : un biographe indien en a inventé un de 1 022 mots, qui lui a valu de figurer dans le Guinness World Records. Marshall McLuhan, qui lisait beaucoup, recommandait la ­méthode suivante : aller à la page 179 d’un livre ; si elle vaut le coup, lire la page opposée ; si l’intérêt se confirme, lire la table des matières, et, éventuellement, mais vraiment éventuellement, le livre dans son entier. Néanmoins, même si elle émane du père de la théorie des médias, cette approche fractale de la littérature laisse perplexe. Internet, alors ? Mais le Web n’est pas plus fiable en ce domaine qu’en bien d’autres. Les auteurs possédant la bosse du commerce savent comment se payer de vraies-fausses bonnes critiques
. L’autre solution, c’est de s’en ­remettre aux critiques. Quand on en trouve, car la profession est décriée (« Une mauvaise critique, c’est aussi important que de savoir s’il pleut en Patagonie », ironise Iris Murdoch), ses membres sont discrédités (« Dans la Création, les critiques occupent le même rang que les mouches et les punaises », disait le pieux Claudel), et les pages qui les hébergent sont de plus en plus rares. Ce qui est bien regrettable, car on doit pouvoir se fier à ces professionnels, en principe dépourvus d’a priori et au goût ­formé par des années de labeur. Sainte-Beuve, un des phares de la profession, faisait ainsi valoir que « les hommes pour la plupart ne savent par eux-mêmes quel juge­ment porter ; ils ont besoin d’une marque extérieure qui les rassure ». Il n’avait pas tort, à en juger par les erreurs commises par les plus grands du métier (Tolstoï ne trouvait-il pas Shakespeare « grossier, immoral, vulgaire, inepte » ?). Sainte-Beuve s’en remettait, lui, à l’exercice du « goût » – chose éminemment subjective –, tout en prêtant une grande atten­tion à « l’ennui, cette sentinelle vigilante du goût », critère déjà bien plus objec­tif. Mais il n’était pas infail­lible : selon lui, Stendhal faisait de « mauvais romans ». Il avait néanmoins désamorcé par avance toute critique de sa critique en protestant que « le critique n’a pas le don de deviner le talent caché qui n’a pas encore jailli » ! Mais ça, c’était avant l’intelligence artificielle. Car l’IA dispose désormais d’un nouveau terrain sur lequel affronter les pauvres vieux humains pour les battre à plate couture, comme aux échecs ou au jeu de go – ou à pratiquement tout ce qui met en jeu des neurones. L’IA commence en effet à savoir décortiquer des romans – des dizaines de milliers de romans – pour calculer si leurs intrigues tiennent la route et si leurs personnages se développent de façon vraisemblable. Courage, lecteur ! Bientôt, non seulement l’IA t’aidera à choisir des livres, mais elle les lira à ta place.

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