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Dans les bas-fonds de Bombay

Après quatre ans passés dans un bidonville indien, une journaliste rappelle ce qu’être misérable veut vraiment dire. À travers les yeux d’Abdul, qui rêve de justice et d’un petit lopin de terre ; de Manju, qui fonde son avenir sur la lecture de Mrs Dalloway ; et de Fatima l’unijambiste, indicible figure de l’horreur.

Que savons-nous des pauvres ? La question est liée à la manière dont nous – par nous, j’entends les relativement riches – écrivons sur eux. La misère est devenue pour la première fois un sujet d’enquête littéraire dans les grandes villes industrielles du XIXe siècle. Quand sa vue, son bruit et son odeur se sont tant rapprochés des demeures de la bourgeoisie que leurs occupants ne pouvaient continuer de l’ignorer. « Il nous aurait suffi de parcourir une centaine de mètres pour voir par nous-mêmes, mais nous ne l’avons jamais fait », écrivit William Thackeray à propos de la série de reportages publiés par son ami Henry Mayhew à propos de la vie dans les rues de Londres (1). Ayant voyagé « au pays des pauvres » et en ayant rapporté des récits « d’horreur et d’éblouissement », Mayhew avait enfin révélé aux riches, disait le romancier, la « détresse merveilleuse et compliquée » des miséreux. Cette démarche d’explorateur, qui voit dans la pauvreté un territoire étranger à pénétrer, a fait florès au XXe siècle, quand des auteurs à la fibre sociale ont non seulement passé du temps auprès des pauvres, mais se sont également efforcés de vivre aussi misérablement qu’eux, pour combler le fossé les séparant de leur sujet et étayer leurs observations d’une expérience de première main. La paupérisation de l’écrivain était parfois de courte durée. George Orwell passa moins d’un mois à Wigan, pour le livre qui allait devenir Le Quai de Wigan [Ivrea, 1982], et une partie de ce temps seulement dans ce qui devait être la pension la plus crasseuse de la ville minière et textile, après l’avoir résolument cherchée. L’expérience a cependant valu au livre certaines de ses images les plus inoubliables : le pot de chambre que l’on remisait sous la table de la cuisine, les mains sales du propriétaire qui laissait des empreintes de doigts sur le pain. Comme Mayhew, Orwell s’en retourna avec des histoires d’horreur et d’éblouissement, mais où donc, dans ce livre, les pauvres s’exprimaient-ils ou révélaient-ils leur personnalité ? Seule la voix de l’auteur se donnait à entendre. Les désirs et les peurs propres aux gens qui croisaient sa route ne pouvaient convenir à un livre qui relevait pour moitié du pamphlet et pour moitié du récit de voyage, même entre les mains d’un écrivain aussi doué qu’Orwell. Depuis Dickens, la complexité des destinées individuelles était l’apanage du roman. Au cours des 160 et quelques années qui ont suivi la première apparition du Roublard Rusé (2) et de Jo, le balayeur passant (3), la fiction a plus fait que le reporter curieux pour faire des pauvres, dans notre esprit, bien autre chose qu’une condition ou une cause : des êtres aussi diversement et intensément humains que nous. Dans son enquête sur la vie d’un bidonville de Bombay, Katherine Boo réussit le tour de force de rendre les miséreux aussi proches de nous qu’ils pourraient l’être dans un roman. L’histoire est racontée à la troisième personne et le « je » de l’auteur ne s’immisce jamais avant la postface. Les personnages prennent de l’épaisseur et se lient les uns aux autres au gré d’une chronologie qui va et vient sur quatre ans. Rien de tout cela ne serait vraiment surprenant si l’auteur était une romancière décidée à mettre son talent au service de quelque reportage buissonnier, mais Boo est journaliste. Et l’information vérifiable a de l’importance à ses yeux : l’étoffe doit être authentique jusque dans la moindre fibre. Elle a passé plus de quatre ans avec les habitants d’Annawadi, un bidonville proche de l’aéroport de Bombay, prenant des notes, des vidéos et des photographies, consultant plus de 3 000 documents d’archives. Elle assure dans la postface que chaque nom est authentique et qu’elle a patiemment reconstitué, en interrogeant plusieurs témoins, les événements auxquels elle-même n’avait pas assisté. Rien n’a été travesti ou adapté. Il n’y a pas de pseudonymes, de personnages composites, ou d’incidents déplacés d’un lieu ou d’un moment à un autre.   Course au sordide et à la puanteur Behind the Beautiful Forevers tire son titre d’un slogan pour une marque de carrelages dont les panneaux publicitaires émaillent la route de l’aéroport de Bombay. Derrière ce mur d’affiches s’étend le bidonville – ou plutôt ce que Boo appelle la « sous-ville » – d’Annawadi, où 3 000 personnes s’entassent dans quelque 300 masures étayées de ruban adhésif et de corde, que domine la silhouette des palaces des environs de l’aéroport. Ce n’est pas le plus célèbre bidonville de Bombay – le titre revenant à Dharavi, avec son million d’habitants et ses excursions touristiques – mais il pourrait se mesurer aux autres dans n’importe quelle course au sordide et à la puanteur. Toutes les nuits, les hôtels alentour jettent de la nourriture avariée, qui alimente les centaines de cochons sauvages du bidonville. Un vaste lac d’eaux usées vient clapoter contre le seul espace public du lieu, un front de mer nauséabond où se déroule chaque soir le même « cirque », comme l’écrit Katherine Boo, avec des gens « qui se battent, font la cuisine, flirtent, se baignent, s’occupent des chèvres, jouent au cricket, attendent pour prendre de l’eau au robinet public, font la queue devant un petit bordel, ou cuvent les effets du tord-boyaux local... ». Les maladies y prospèrent. Les asticots pénètrent vite la moindre coupure de la peau. Vingt ans avant la venue de l’auteure en 2007, Annawadi était un marécage abandonné et sans nom, jugé trop humide pour y construire ou y faire quoi que ce soit, même dans une métropole manquant de place pour s’étendre et absorber le flot incessant des migrants. Puis, au début des années 1990, un groupe de travailleurs monté du Tamil Nadu pour réparer les pistes d’atterrissage décida que, même avec les serpents et un sol gorgé d’eau, cet emplacement tout proche de l’aéroport et de ses « possibilités de construction terriblement excitantes » ferait un bon endroit où s’installer. Ils voyaient juste. Les habitants d’Annawadi ont commencé de gagner leur vie grâce aux détritus jetés par les clients de l’aéroport – paquets de cigarettes, canettes, bouteilles, magazines, ferraille, tout ce qui avait la moindre valeur à la revente. Et, à l’hiver 2007-2008, ils jetaient plus que jamais. L’économie indienne, dont le taux de croissance talonne celui de la Chine, avait provoqué « une course d’obstacles à la prospérité dans la sur-ville, dont la poussière retombait en nuées d’opportunités sur les bidonvilles ».La Bourse indienne atteignait de nouveaux sommets. Les voyages d’affaires et les mariages mondains s’ajoutaient au tourisme pour remplir les avions et les hôtels, tandis que le boom de la construction liée aux JO de Pékin faisait monter les prix de la ferraille dans le monde entier. Chaque matin, les chiffonniers partaient d’Annawadi pour écumer le territoire de l’aéroport, et revenaient le soir avec à l’épaule des sacs de jute remplis de déchets, « comme une procession de pères Noël aux dents cassées et âpres au gain ». Tout ceci était une bonne nouvelle pour Abdul, un jeune musulman âgé de 16 ou 19 ans (« ses parents n’ont jamais eu le sens des dates ») au début de l’histoire. Garçon d’une laideur insigne, malingre, le visage défiguré par les morsures de rat, Abdul s’occupe des déchets que les éboueurs lui apportent, les trie puis les revend à des usines de recyclage situées à quelques kilomètres de là. Il excelle dans ce métier, savoir-faire qu’il a commencé d’acquérir à 6 ans et qu’il espère exercer pour le restant de ses jours, mais la sophistication croissante des matériaux complique le travail. Prenez les capsules de bouteilles, par exemple : « Certaines ont des revêtements intérieurs en plastique,
qu’il faut enlever avant de pouvoir mettre les capsules dans la pile dédiée à l’aluminium. Les poubelles des riches sont chaque année un peu plus complexes, pleines de matières hybrides, d’impuretés et autres intrus. On injectait à présent du plastique dans des planches qui avaient l’apparence du bois. Comment trier les gants de massage en loofa ? Les propriétaires des usines exigeaient des déchets parfaitement purs, faits d’un seul et unique matériau. » Dans l’ensemble, l’avenir d’Abdul semble plus radieux que celui de beaucoup. Son ardeur au travail lui a permis de verser le premier acompte pour l’acquisition d’un lopin de terre dans un nouveau lotissement, un peu plus loin de la ville, où sa famille aura pour voisins des musulmans du nord de l’Inde comme eux. Et, pour le moment, il peut s’estimer heureux, quand certains sont ici tellement pauvres qu’ils attrapent des rats et des grenouilles pour les faire frire en guise de dîner, tandis que d’autres mangent les mauvaises herbes qui poussent au bord du lac de vidange. Mais le diagnostic se révèle prématuré. La vie d’Abdul se désagrège après une dispute avec sa voisine à propos de travaux d’embellissement de la cahute familiale. Le livre est articulé autour de cet incident à l’origine de « la chaîne d’événements imprévus qui allait bousiller deux familles à jamais ». La voisine est une affabulatrice surnommée Fatima l’unijambiste, qui se dandine de manière aguicheuse sur ses béquilles pour séduire d’autres hommes que son mari, espérant ainsi « transcender l’affliction dont d’autres lui ont donné le nom ». Dans un accès d’auto-apitoiement et de rage, elle s’immole délibérément par le feu. Gravement brûlée et agonisant à l’hôpital, elle accuse injustement Abdul et son père de l’avoir poussée au suicide. Une immense toile de corruption politique, judiciaire, et policière enserre dès lors la famille, pendant que le père et le fils attendent les audiences qui finiront par les libérer – trop tard pour sauver ce qui reste de l’activité d’Abdul. La corruption est récemment devenue un motif de protestation populaire dans les classes moyennes indiennes. Une préoccupation alimentée par certains cas très médiatisés de subornation d’hommes politiques par de grandes entreprises, mais aussi, à un niveau moins spectaculaire, par les pots-de-vin qu’il faut régulièrement verser aux fonctionnaires, dans la vie quotidienne. En 2011, le militant Anna Hazare a utilisé la tactique gandhienne de la grève de la faim pour extorquer au gouvernement la promesse d’adopter une législation anticorruption très stricte et de créer un poste de médiateur de la République pour recevoir les plaintes et poursuivre en justice (4). Mais la concussion qui règne à Annawadi ne tombera probablement jamais sous le coup de la loi. Vue du lac putride, la campagne anticorruption a des allures de vœu pieux. Tout contact avec la police, la justice, le système de santé ou les services de l’éducation s’assortit d’une demande de dessous-de-table. Un médecin de la police explique ainsi à Abdul qu’il certifiera qu’il a 17 ans s’il lui verse 2 000 roupies ; sinon, il écrira qu’il a 20 ans (pour ce qui est de ses chances d’échapper au pire, plus il est jeune, mieux c’est). « Abdul s’est redressé, furieux. Il n’avait pas ces 2 000 roupies, et qu’est-ce qui lui prenait, à ce médecin opulent, de demander du liquide à un gars en détention ? Le docteur a levé les mains, l’air triste. “Oui, c’est nul de quémander auprès d’un pauvre garçon comme toi, mais le gouvernement ne nous paie pas suffisamment pour pouvoir élever nos enfants. Nous sommes obligés de toucher des pots-de-vin...” Il sourit à Abdul. “Aujourd’hui, on ferait presque n’importe quoi pour de l’argent.” »   Un réseau d’écoles fictives Le médecin revient sur sa décision, mais une autre fonctionnaire, chargée de prendre les dépositions, insiste davantage. Plus elle accumule de charges contre Abdul et son père, plus elle a de chances de les convaincre de payer pour atténuer les accusations et leur permettre de rester en liberté. Grâce aux gains du garçon comme trieur de déchets, ils font une cible de choix, même si n’importe quel habitant d’Annawadi ayant un tant soit peu d’argent est à vrai dire susceptible d’être plumé par un policier, dès lors qu’il lui en  prend la fantaisie. Vivre à Annawadi, après tout, c’est être hors la loi à un niveau fondamental – on squatte le terrain de l’aéroport – et les forces de l’ordre peuvent utiliser n’importe quelle excuse pour exiger un bakchich ou pour tabasser. Pendant la détention préventive d’Abdul, la police rend visite à sa mère tous les jours, « se pourléchant les babines comme des chiens », dit-elle, « suçant ce qu’il nous reste de sang ». Les pauvres, en d’autres termes, sont une source de profit. Les dessous-de-table qu’on leur soutire viennent compléter les maigres salaires des agents de l’État – policiers, mais aussi médecins, enseignants ou juristes. Il existe également des formes plus complexes et indirectes de corruption, dont l’effet est d’affecter aux riches les fonds a priori conçus pour les pauvres. Le gouvernement central indien, par exemple, a mis en place un ambitieux programme destiné aux 300 millions d’enfants défavorisés sur le plan scolaire : principalement des filles, des enfants travailleurs et des handicapés. Le projet bénéficie d’un financement international dont Annawadi reçoit sa part dans la mesure où il abrite (c’est en tout cas ce que pense le gouvernement) un réseau de vingt-quatre écoles maternelles créé par une dirigeante associative du bidonville. Mais les écoles sont fictives. Les chèques qui arrivent sur le compte de l’organisation sont touchés en liquide et remis au responsable du service scolaire qui a imaginé l’escroquerie. Katherine Boo écrit : « Bien que les fonds publics destinés à l’éducation aient augmenté à la faveur de la nouvelle richesse indienne, ils ont principalement servi à faire circuler de l’argent au sein de l’élite. Les hommes politiques et les responsables de la municipalité ont aidé parents et amis à créer des associations pour capter les ressources gouvernementales. Il leur importe peu que les écoles fonctionnent réellement. » La rumeur de scandales comme celui-ci est largement répandue en Inde, où la presse et la télévision s’en font parfois l’écho. La tendance est de les voir comme une généralité floue : « Oh, dans un endroit comme l’Inde, la corruption est un mode de vie. » Mais Katherine Boo incarne le phénomène avec tant de talent que ses personnages sont bien davantage que les emblèmes d’une situation globale. Le pivot de l’escroquerie des écoles, par exemple, est une ancienne enseignante de maternelle prénommée Asha dont le rêve est d’« enfourcher l’inexorable corruption de la ville pour se frayer un chemin dans la classe moyenne ». Asha passe son temps à cultiver les relations politiques qui ont fait d’elle la plus grande magouilleuse du bidonville, tandis que sa fille, Manju, enseigne suffisamment dans la cahute familiale pour entretenir l’idée qu’il existe bien une école. Personnage plus noble que sa mère, qu’elle désapprouve, Manju veut être la première femme d’Annawadi diplômée de l’université. C’est pourquoi, dans son gourbi situé à dix mètres du lac puant, elle essaie de comprendre l’intrigue de Mrs Dalloway et les personnages du Train du monde : « Millaman, Mirabell, Petulant – as-tu déjà entendu des noms pareils ? » demande-t-elle à son frère (5). Ces deux œuvres littéraires sont au programme de l’humble université pour filles qu’elle fréquente, sous forme d’abrégés ; seuls les enfants anglophones de la bourgeoisie lisent vraiment, dans les meilleurs établissements, le roman de Virginia Woolf ou la pièce de William Congreve. Mais en mémorisant quelques faits et analyses sur son antisèche, Manju obtiendra un diplôme laissant entendre qu’elle parle parfaitement anglais. Un tremplin pour sortir du bidonville. L’instruction – n’importe quelle forme d’instruction –, voilà ce que les parents d’Annawadi veulent pour leurs enfants, et certains peuvent se permettre de payer les frais exigés par des écoles privées en plein essor. Quant au revenu généré par son empire éducatif fictif, Asha confie : « Bien sûr, c’est malhonnête... Mais est-ce ma malhonnêteté ? Comment quelqu’un peut-il dire que je fais le mal quand des gens importants ont rempli tous les papiers – quand des gens importants disent que c’est bien ? » Et c’est ainsi qu’Asha se fait sa place dans la sur-ville. Pendant qu’il faisait des recherches pour son troisième livre de reportage sur l’Inde, à la fin des années 1980, V. S. Naipaul décida de voir un bidonville de l’intérieur, mais opta finalement pour une simple course en taxi tout autour. « Ç’avait été assez dur comme ça de longer la zone », écrit-il, se plaignant de l’odeur des excréments. « C’était encore plus dur d’imaginer ce que cela pouvait être de vivre là (6). » Bien des choses, concernant Annawadi, sont difficiles à imaginer, et notamment certains niveaux de désespoir et d’horreur qui impressionneraient même un écrivain comme Naipaul, pourtant rarement surpris par les avilissements propres à la vie en Inde. Fatima l’unijambiste a une fillette de 2 ans, Medina, qui attrape la tuberculose et devient à la fois un risque sanitaire et une charge financière pour sa famille. Elle se noie dans un seau d’eau, à la maison. Katherine Boo laisse entendre que sa mère l’a tuée : « On se débarrassait parfois des enfants malades, en raison du coût prohibitif des soins. » Puis il y a l’accident dont Abdul est témoin lors d’une de ses visites à l’usine de recyclage, dont les terribles machines sont détenues et gérées par des hommes en kurtas (chemises) d’un blanc amidonné, « pour indiquer la distance entre les propriétaires et la saleté de leur métier ». « Quelques semaines plus tôt, Abdul avait vu la main d’un garçon sectionnée net pendant qu’il mettait du plastique dans l’un des broyeurs. Les yeux du garçon s’étaient emplis de larmes mais il n’avait pas crié. Au lieu de cela, il était resté là avec son moignon qui pissait le sang, venant de perdre son gagne-pain, et avait commencé de s’excuser auprès du propriétaire. “Sa’ab, je suis désolé”, avait-il dit à l’homme en blanc. “Je ne vous causerai aucun problème en parlant de ça. Vous n’aurez pas d’ennuis avec moi.” » Trois vignettes, donc, d’un bidonville de Bombay : une mère plonge son enfant la tête la première dans un seau rempli d’eau ; un garçon se coupe la main et s’excuse terrifié auprès de son patron pour le dérangement ; une fille s’assied non loin des égouts et des porcs couverts de merde pour essayer de comprendre quelque chose à Mrs Dalloway. Peut-être est-ce ce que Thackeray voulait dire par la « détresse merveilleuse et compliquée » des pauvres. Naturellement, on cherche à en sortir. La soif d’évasion des habitants d’Annawadi explique l’éducation, la corruption et l’ardeur au travail ; elle explique même la présence de Virginia Woolf. Mais que réserve le destin à ceux qui restent ? Deux des personnages du livre mettent fin à leur misère avec de la mort-aux-rats. Mais pas Abdul. Au cœur de l’adversité, il a la révélation de son désir d’élévation morale. « Il voulait être meilleur que la matière dont il était fait », écrit Boo. « Dans l’eau sale de Bombay, il voulait être la glace. Il voulait avoir des idéaux. Pour des raisons intéressées, la foi en une possible justice était l’un des idéaux qu’il voulait le plus avoir. » L’ambition d’Abdul est décrite magnifiquement mais presque avec mélancolie, car, comme l’explique Boo, « dans les sous-villes régies par la corruption, où des êtres épuisés luttent sur un maigre terrain pour très peu de choses, il est effroyablement difficile d’être bon. L’étonnant, c’est que certaines personnes sont bonnes, et que beaucoup tentent de l’être... ».   La colère et l’espoir privatisés Selon la Banque mondiale, un tiers des pauvres de la planète vivent en Inde. En 2008, au moment de ce calcul, cela signifiait que 456 millions d’Indiens environ, soit 42 % de la population, devaient vivre avec moins de 1 euro par jour. Il est difficile de savoir quelle proportion des habitants d’Annawadi correspond à cette définition de la pauvreté ; tout ce que nous dit Katherine Boo, c’est qu’en 2008 presque personne dans ce bidonville ne pouvait être considéré comme pauvre selon les critères officiels indiens (dont elle oublie de dire ce qu’ils sont). Et elle ajoute que, dans la mesure où les habitants du bidonville comptaient parmi les cent millions d’Indiens qui étaient sortis de la pauvreté depuis la libéralisation économique du pays en 1991, ils faisaient « partie de l’une des plus formidables réussites de l’histoire moderne du capitalisme mondialisé ». L’ironie fait ici transparaître la colère de l’auteure, mais ce livre vivant et pénétrant donne peu de leçons de morale. Katherine Boo restitue de manière inoubliable ce lieu grouillant de vie. Et si ses analyses élargissent notre compréhension de l’Inde, et de ce que peut signifier la pauvreté, ses sujets suscitent plus la sympathie que la pitié. Après tout, la question qui a conduit l’auteure à Annawadi n’était pas tant : « Comment pouvons-nous, nous les riches, permettre que ceci continue ? » mais : « Pourquoi les pauvres le supportent-ils ? » Ils n’y sont pas contraints : les misérables sont bien plus nombreux que les nantis à Bombay et dans les autres métropoles de la planète, et ils pourraient terroriser les riches bien davantage qu’ils ne le font. « Pourquoi un endroit comme la route de l’aéroport, avec ses bidonvilles qui dansent joue contre joue avec les hôtels de luxe, ne ressemble-t-il pas à un jeu vidéo insurrectionnel ? » demande Katherine Boo. « Pourquoi nos sociétés inégales n’implosent-elles pas ? » À vrai dire, comme elle l’a découvert, même si les pauvres se plaignent parfois de l’avarice et de l’égoïsme des riches, ils se plaignent bien plus de leurs voisins. Les individus misérables rendent responsables de leur sort d’autres individus misérables, au lieu d’afficher leur solidarité et de porter leur révolte dans la rue. À mesure que les identités de groupe fondées sur la caste, la religion et la langue ont commencé de s’estomper, « la colère et l’espoir ont été privatisés, comme tant d’autres choses à Bombay ». Et pas seulement à Bombay, mais aussi à Nairobi, Santiago, Washington et New York. Les pauvres ne se sont pas unis ; ils ont rivalisé férocement entre eux pour des gains aussi minces que provisoires. Et ce conflit interne à la sous-ville n’a fait qu’une minuscule vague à la surface de la société dans son ensemble. Les portes des riches, parfois secouées, sont restées intactes. Les hommes politiques se sont accrochés à la classe moyenne. Les pauvres se sont détruits les uns les autres, et les grandes villes inégalitaires de la planète ont continué de vivre dans une paix relative. « Relative » est peut-être le qualificatif important, au regard des émeutes et des pillages qui se sont déroulés l’an dernier à Londres et au désordre persistant qui règne à Athènes. Mais les foules qui sont descendues, ici et là, dans la rue auraient été enviées par les habitants d’Annawadi. Qui, ici, peut avoir le temps de renverser les barricades ?   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 avril 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
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