Dans les bas-fonds de Bombay
par Ian Jack

Dans les bas-fonds de Bombay

Après quatre ans passés dans un bidonville indien, une journaliste rappelle ce qu’être misérable veut vraiment dire. À travers les yeux d’Abdul, qui rêve de justice et d’un petit lopin de terre ; de Manju, qui fonde son avenir sur la lecture de Mrs Dalloway ; et de Fatima l’unijambiste, indicible figure de l’horreur.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Ian Jack
Que savons-nous des pauvres ? La question est liée à la manière dont nous – par nous, j’entends les relativement riches – écrivons sur eux. La misère est devenue pour la première fois un sujet d’enquête littéraire dans les grandes villes industrielles du XIXe siècle. Quand sa vue, son bruit et son odeur se sont tant rapprochés des demeures de la bourgeoisie que leurs occupants ne pouvaient continuer de l’ignorer. « Il nous aurait suffi de parcourir une centaine de mètres pour voir par nous-mêmes, mais nous ne l’avons jamais fait », écrivit William Thackeray à propos de la série de reportages publiés par son ami Henry Mayhew à propos de la vie dans les rues de Londres (1). Ayant voyagé « au pays des pauvres » et en ayant rapporté des récits « d’horreur et d’éblouissement », Mayhew avait enfin révélé aux riches, disait le romancier, la « détresse merveilleuse et compliquée » des miséreux. Cette démarche d’explorateur, qui voit dans la pauvreté un territoire étranger à pénétrer, a fait florès au XXe siècle, quand des auteurs à la fibre sociale ont non seulement passé du temps auprès des pauvres, mais se sont également efforcés de vivre aussi misérablement qu’eux, pour combler le fossé les séparant de leur sujet et étayer leurs observations d’une expérience de première main. La paupérisation de l’écrivain était parfois de courte durée. George Orwell passa moins d’un mois à Wigan, pour le livre qui allait devenir Le Quai de Wigan [Ivrea, 1982], et une partie de ce temps seulement dans ce qui devait être la pension la plus crasseuse de la ville minière et textile, après l’avoir résolument cherchée. L’expérience a cependant valu au livre certaines de ses images les plus inoubliables : le pot de chambre que l’on remisait sous la table de la cuisine, les mains sales du propriétaire qui laissait des empreintes de doigts sur le pain. Comme Mayhew, Orwell s’en retourna avec des histoires d’horreur et d’éblouissement, mais où donc, dans ce livre, les pauvres s’exprimaient-ils ou révélaient-ils leur personnalité ? Seule la voix de l’auteur se donnait à entendre. Les désirs et les peurs propres aux gens qui croisaient sa route ne pouvaient convenir à un livre qui relevait pour moitié du pamphlet et pour moitié du récit de voyage, même entre les mains d’un écrivain aussi doué qu’Orwell. Depuis Dickens, la complexité des destinées individuelles était l’apanage du roman. Au cours des 160 et quelques années qui ont suivi la première apparition du Roublard Rusé (2) et de Jo, le balayeur passant (3), la fiction a plus fait que le reporter curieux pour faire des pauvres, dans notre esprit, bien autre chose qu’une condition ou une cause : des êtres aussi diversement et intensément humains que nous. Dans son enquête sur la vie d’un bidonville de Bombay, Katherine Boo réussit le tour de force de rendre les miséreux aussi proches de nous qu’ils pourraient l’être dans un roman. L’histoire est racontée à la troisième personne et le « je » de l’auteur ne s’immisce jamais avant la postface. Les personnages prennent de l’épaisseur et se lient les uns aux autres au gré d’une chronologie qui va et vient sur quatre ans. Rien de tout cela ne serait vraiment surprenant si l’auteur était une romancière décidée à mettre son talent au service de quelque reportage buissonnier, mais Boo est journaliste. Et l’information vérifiable a de l’importance à ses yeux : l’étoffe doit être authentique jusque dans la moindre fibre. Elle a passé plus de quatre ans avec les habitants d’Annawadi, un bidonville proche de l’aéroport de Bombay, prenant des notes, des vidéos et des photographies, consultant plus de 3 000 documents d’archives. Elle assure dans la postface que chaque nom est authentique et qu’elle a patiemment reconstitué, en interrogeant plusieurs témoins, les événements auxquels elle-même n’avait pas assisté. Rien n’a été travesti ou adapté. Il n’y a pas de pseudonymes, de personnages composites, ou d’incidents déplacés d’un lieu ou d’un moment à un autre.   Course au sordide et à la puanteur Behind the Beautiful Forevers tire son titre d’un slogan pour une marque de carrelages dont les panneaux publicitaires émaillent la route de l’aéroport de Bombay. Derrière ce mur d’affiches s’étend le bidonville – ou plutôt ce que Boo appelle la « sous-ville » – d’Annawadi, où 3 000 personnes s’entassent dans quelque 300 masures étayées de ruban adhésif et de corde, que domine la silhouette des palaces des environs de l’aéroport. Ce n’est pas le plus célèbre bidonville de Bombay – le titre revenant à Dharavi, avec son million d’habitants et ses excursions touristiques – mais il pourrait se mesurer aux autres dans n’importe quelle course au sordide et à la puanteur. Toutes les nuits, les hôtels alentour jettent de la nourriture avariée, qui alimente les centaines de cochons sauvages du bidonville. Un vaste lac d’eaux usées vient clapoter contre le seul espace public du lieu, un front de mer nauséabond où se déroule chaque soir le même « cirque », comme l’écrit Katherine Boo, avec des gens « qui se battent, font la cuisine, flirtent, se baignent, s’occupent des chèvres, jouent au cricket, attendent pour prendre de l’eau au robinet public, font la queue devant un petit bordel, ou cuvent les effets du tord-boyaux local... ». Les maladies y prospèrent. Les asticots pénètrent vite la moindre coupure de la peau. Vingt ans avant la venue de l’auteure en 2007, Annawadi était un marécage abandonné et sans nom, jugé trop humide pour y construire ou y faire quoi que ce soit, même dans une métropole manquant de place pour s’étendre et absorber le flot incessant des migrants. Puis, au début des années 1990, un groupe de travailleurs monté du Tamil Nadu pour réparer les pistes d’atterrissage décida que, même avec les serpents et un sol gorgé d’eau, cet emplacement tout proche de l’aéroport et de ses « possibilités de construction terriblement excitantes » ferait un bon endroit où s’installer. Ils voyaient juste. Les habitants d’Annawadi ont commencé de gagner leur vie grâce aux détritus jetés par les clients de l’aéroport – paquets de cigarettes, canettes, bouteilles, magazines, ferraille, tout ce qui avait la moindre valeur à la revente. Et, à l’hiver 2007-2008, ils jetaient plus que jamais. L’économie indienne, dont le taux de croissance talonne celui de la Chine, avait provoqué « une course d’obstacles à la prospérité dans la sur-ville, dont la poussière retombait en nuées d’opportunités sur les bidonvilles ».La Bourse indienne atteignait de nouveaux sommets. Les voyages d’affaires et les mariages mondains s’ajoutaient au tourisme pour remplir les avions et les hôtels, tandis que le boom de la construction liée aux JO de Pékin faisait monter les prix de la ferraille dans le monde entier. Chaque matin, les chiffonniers partaient d’Annawadi pour écumer le territoire de l’aéroport, et revenaient le soir avec à l’épaule des sacs de jute remplis de déchets, « comme une procession de pères Noël aux dents cassées et âpres au gain ». Tout ceci était une bonne nouvelle pour Abdul, un jeune musulman âgé de 16 ou 19 ans (« ses parents n’ont jamais eu le sens des dates ») au début de l’histoire. Garçon d’une laideur insigne, malingre, le visage défiguré par les morsures de rat, Abdul s’occupe des déchets que les éboueurs lui apportent, les trie puis les revend à des usines de recyclage situées à quelques kilomètres de là. Il excelle dans ce métier, savoir-faire qu’il a commencé d’acquérir à 6 ans et qu’il espère exercer pour le restant de ses jours, mais la sophistication croissante des matériaux complique le travail. Prenez les capsules de bouteilles, par exemple : « Certaines ont des revêtements intérieurs en plastique, qu’il faut enlever avant de pouvoir mettre les capsules dans la pile dédiée à l’aluminium. Les poubelles des riches sont chaque année un peu plus complexes, pleines de matières hybrides, d’impuretés et autres intrus. On injectait à présent du plastique dans des planches qui avaient l’apparence du bois. Comment trier les gants de massage en loofa ? Les propriétaires des usines exigeaient des déchets parfaitement purs, faits d’un seul et unique matériau. » Dans l’ensemble, l’avenir d’Abdul semble plus radieux que celui de beaucoup. Son ardeur au travail lui a permis de verser le premier acompte pour l’acquisition d’un lopin de terre dans un nouveau lotissement, un peu plus loin de la ville, où sa famille aura pour voisins des musulmans du nord de l’Inde comme eux. Et, pour le moment, il peut…
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