Exxon, l’empire se réinvente
par Carol Davenport

Exxon, l’empire se réinvente

On prête au géant pétrolier un immense pouvoir occulte. Ses actions de lobbying, ses subsides aux partis politiques, ses investissements dans des États fragiles lui confèrent une influence inouïe sur l’Amérique et sur le monde. Mais jamais la première entreprise mondiale ne le serait devenue sans l’intelligence du long terme de ses dirigeants, qui préparent désormais l’après-pétrole.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Carol Davenport
ExxonMobil, la première entreprise mondiale – et la plus rentable – a l’habitude des rôles de méchant. Chaque fois que les Américains frappés de plein fouet par la récession subissent une nouvelle flambée des tarifs de l’essence, les profits du géant pétrolier flambent plus encore. Les prix records à la pompe en 2008 expliquent ainsi largement les 45 milliards de dollars de bénéfices enregistrés cette année-là par ExxonMobil, les plus élevés de l’histoire du capitalisme. L’entreprise joue également un rôle démesuré dans la politique américaine – comme on peut s’y attendre de la part de toute firme faisant des dizaines de milliards de profits. Depuis 1998, ExxonMobil a injecté 9,4 millions de dollars dans les campagnes présidentielles et législatives – dont 87 % en faveur du Parti républicain –, et dépensé 169 millions en campagnes de lobbying à Washington. Le géant est par ailleurs responsable du grand bain de pétrole brut pris en 1989 par les loutres de mer d’Alaska, a longtemps payé des scientifiques extérieurs pour répandre sciemment le doute sur le réchauffement climatique, et son ancien président était l’un des compagnons de chasse du vice-président Dick Cheney. « L’Étoile de la mort », c’est ainsi que les salariés surnomment le siège social blanc aux lignes épurées de la firme, situé à Irving, au Texas. Mais les journalistes d’investigation se sont souvent heurtés aux pires difficultés pour évaluer ce que fait exactement ExxonMobil, au-delà de ce que laissent entrevoir les informations publiques – résultats financiers, fonds versés aux partis politiques, organigramme, identité des lobbyistes, chiffre d’affaires et performance boursière. Comment sont prises ses décisions ? Où se situent exactement ses multiples opérations de forage à l’étranger ? Quid de ses pratiques et de sa politique de management internes ? Quelles sont ses stratégies à long terme, et quelles ficelles tire la firme en coulisse pour les mettre en œuvre ? Cette opacité ne doit rien au hasard. Comme l’écrit dans Private Empire Steve Coll, reporter deux fois récompensé par le prix Pulitzer, l’entreprise a toujours cherché à fonctionner dans l’ombre. Bon nombre d’anciens responsables de la CIA ou de la Maison-Blanche partis travailler pour elle s’étonnent ainsi, dit-il, de voir qu’elle utilise des règles de confidentialité et de protection de l’information encore plus exceptionnelles que celles appliquées par les meilleures agences de sécurité du pays. Avec ce livre fascinant et exhaustif, Coll nous offre la première étude de référence sur ce qui se passe vraiment à l’intérieur de la firme.   Un Etat privé dans l’Etat L’auteur, qui doit son dernier prix Pulitzer à Ghost Wars (« Guerres fantômes »), une analyse de la bataille idéologique qui s’est jouée autour de l’Afghanistan, se distingue surtout depuis quelque temps par ses enquêtes sur l’espionnage, le terrorisme et la sécurité nationale pour le New Yorker. Et c’est exactement l’approche qu’il utilise pour analyser cette entreprise dont la taille, les profits et l’influence en font une sorte d’État privé dans l’État américain, à ceci près qu’il échappe presque totalement à la surveillance et au contrôle auxquels sont soumis les gouvernements démocratiques. Comme l’auteur le montre, l’emprise de la firme sur le gouvernement de certains des pays où elle est implantée est bien supérieure à celle de l’ambassade américaine, en raison de l’ampleur de ses investissements. Coll a fouillé des milliers de documents officiels récemment déclassifiés et s’est rendu partout – en Indonésie, en Guinée équatoriale, au Tchad, au Nigeria, ainsi qu’en Europe et au Moyen-Orient – pour en rapporter une masse de révélations, parfois dérangeantes et choquantes, sur la manière dont la compagnie fait ses affaires. L’histoire que raconte Coll commence en mars 1989, avec l’accident qui a fait d’Exxon l’entreprise la plus haïe d’Amérique : la marée noire du Valdez, qui a déversé au moins quarante millions de litres de pétrole brut dans les eaux cristallines du détroit du Prince-Albert en Alaska. L’opprobre qu’a jeté cette affaire sur la firme a duré plus d’une décennie, mais un événement survenu sept mois plus tard a eu finalement plus d’impact encore sur les destinées de la compagnie : la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. « Une ère impériale s’ouvrait à la fois pour les États-Unis et pour Exxon », écrit l’auteur. « De nouvelles nations regorgeant de pétrole et de gaz ainsi que d’autres jusque-là fermées aux investissements occidentaux, ont affiché des panneaux “À louer” pour appâter les géologues de Londres et de Houston : la Russie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Angola, le Qatar, et la minuscule Guinée équatoriale. » Puis, en 1999, un autre événement crucial se produisait : la fusion d’Exxon et de Mobil, qui a créé le premier producteur privé d’hydrocarbures au monde, et la plus grosse société enregistrée aux États-Unis, tous secteurs confondus – une entité dont le pouvoir économique, la rentabilité et l’influence…
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