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Exxon, l’empire se réinvente

On prête au géant pétrolier un immense pouvoir occulte. Ses actions de lobbying, ses subsides aux partis politiques, ses investissements dans des États fragiles lui confèrent une influence inouïe sur l’Amérique et sur le monde. Mais jamais la première entreprise mondiale ne le serait devenue sans l’intelligence du long terme de ses dirigeants, qui préparent désormais l’après-pétrole.

ExxonMobil, la première entreprise mondiale – et la plus rentable – a l’habitude des rôles de méchant. Chaque fois que les Américains frappés de plein fouet par la récession subissent une nouvelle flambée des tarifs de l’essence, les profits du géant pétrolier flambent plus encore. Les prix records à la pompe en 2008 expliquent ainsi largement les 45 milliards de dollars de bénéfices enregistrés cette année-là par ExxonMobil, les plus élevés de l’histoire du capitalisme. L’entreprise joue également un rôle démesuré dans la politique américaine – comme on peut s’y attendre de la part de toute firme faisant des dizaines de milliards de profits. Depuis 1998, ExxonMobil a injecté 9,4 millions de dollars dans les campagnes présidentielles et législatives – dont 87 % en faveur du Parti républicain –, et dépensé 169 millions en campagnes de lobbying à Washington. Le géant est par ailleurs responsable du grand bain de pétrole brut pris en 1989 par les loutres de mer d’Alaska, a longtemps payé des scientifiques extérieurs pour répandre sciemment le doute sur le réchauffement climatique, et son ancien président était l’un des compagnons de chasse du vice-président Dick Cheney. « L’Étoile de la mort », c’est ainsi que les salariés surnomment le siège social blanc aux lignes épurées de la firme, situé à Irving, au Texas. Mais les journalistes d’investigation se sont souvent heurtés aux pires difficultés pour évaluer ce que fait exactement ExxonMobil, au-delà de ce que laissent entrevoir les informations publiques – résultats financiers, fonds versés aux partis politiques, organigramme, identité des lobbyistes, chiffre d’affaires et performance boursière. Comment sont prises ses décisions ? Où se situent exactement ses multiples opérations de forage à l’étranger ? Quid de ses pratiques et de sa politique de management internes ? Quelles sont ses stratégies à long terme, et quelles ficelles tire la firme en coulisse pour les mettre en œuvre ? Cette opacité ne doit rien au hasard. Comme l’écrit dans Private Empire Steve Coll, reporter deux fois récompensé par le prix Pulitzer, l’entreprise a toujours cherché à fonctionner dans l’ombre. Bon nombre d’anciens responsables de la CIA ou de la Maison-Blanche partis travailler pour elle s’étonnent ainsi, dit-il, de voir qu’elle utilise des règles de confidentialité et de protection de l’information encore plus exceptionnelles que celles appliquées par les meilleures agences de sécurité du pays. Avec ce livre fascinant et exhaustif, Coll nous offre la première étude de référence sur ce qui se passe vraiment à l’intérieur de la firme.   Un Etat privé dans l’Etat L’auteur, qui doit son dernier prix Pulitzer à Ghost Wars (« Guerres fantômes »), une analyse de la bataille idéologique qui s’est jouée autour de l’Afghanistan, se distingue surtout depuis quelque temps par ses enquêtes sur l’espionnage, le terrorisme et la sécurité nationale pour le New Yorker. Et c’est exactement l’approche qu’il utilise pour analyser cette entreprise dont la taille, les profits et l’influence en font une sorte d’État privé dans l’État américain, à ceci près qu’il échappe presque totalement à la surveillance et au contrôle auxquels sont soumis les gouvernements démocratiques. Comme l’auteur le montre, l’emprise de la firme sur le gouvernement de certains des pays où elle est implantée est bien supérieure à celle de l’ambassade américaine, en raison de l’ampleur de ses investissements. Coll a fouillé des milliers de documents officiels récemment déclassifiés et s’est rendu partout – en Indonésie, en Guinée équatoriale, au Tchad, au Nigeria, ainsi qu’en Europe et au Moyen-Orient – pour en rapporter une masse de révélations, parfois dérangeantes et choquantes, sur la manière dont la compagnie fait ses affaires. L’histoire que raconte Coll commence en mars 1989, avec l’accident qui a fait d’Exxon l’entreprise la plus haïe d’Amérique : la marée noire du Valdez, qui a déversé au moins quarante millions de litres de pétrole brut dans les eaux cristallines du détroit du Prince-Albert en Alaska. L’opprobre qu’a jeté cette affaire sur la firme a duré plus d’une décennie, mais un événement survenu sept mois plus tard a eu finalement plus d’impact encore sur les destinées de la compagnie : la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. « Une ère impériale s’ouvrait à la fois pour les États-Unis et pour Exxon », écrit l’auteur.
De nouvelles nations regorgeant de pétrole et de gaz ainsi que d’autres jusque-là fermées aux investissements occidentaux, ont affiché des panneaux “À louer” pour appâter les géologues de Londres et de Houston : la Russie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Angola, le Qatar, et la minuscule Guinée équatoriale. » Puis, en 1999, un autre événement crucial se produisait : la fusion d’Exxon et de Mobil, qui a créé le premier producteur privé d’hydrocarbures au monde, et la plus grosse société enregistrée aux États-Unis, tous secteurs confondus – une entité dont le pouvoir économique, la rentabilité et l’influence sont de fait sans équivalent. Coll assortit l’histoire d’ExxonMobil, dont les grandes lignes sont bien connues, d’une masse de détails formidablement bien présentés et de personnages hauts en couleur, à commencer par Lee Raymond, patron du géant pétrolier de 1999 à 2005. Raymond était depuis plus de dix ans déjà l’ami de l’ancien P-DG de Halliburton, Dick Cheney, quand celui-ci est devenu vice-président sous George W. Bush – et chef de l’équipe « Énergie » de la Maison-Blanche. À la fois très respecté et redouté de ses collaborateurs, Lee Raymond a été l’architecte de la politique de développement international agressivement menée par ExxonMobil après la fin de la guerre froide. Coll estime que sa priorité absolue était l’infatigable acquisition de réserves « de remplacement » – c’est-à-dire de réserves pétrolières disponibles pour une exploitation future d’une importance égale ou supérieure aux champs déjà en exploitation. Plus les réserves de remplacement prouvées d’une compagnie pétrolière sont importantes, plus grande est sa valeur boursière. D’où le désir obsessionnel de Lee Raymond de s’arroger de nouvelles sources de production, fût-ce au prix d’un engagement en territoire de plus en plus incertain – États africains faibles, zones de guérilla et très grandes profondeurs maritimes où rien ne prouvait que le forage fût sans risque pour l’environnement. Cet acharnement à démontrer qu’ExxonMobil disposait de suffisamment de réserves attestées a aussi poussé Raymond à s’aventurer sur des terrains légalement glissants, comme l’utilisation de longues années durant de ruses comptables dans les rapports transmis à la SEC (l’autorité boursière américaine). La description que donne Coll des activités mondiales du géant pétrolier attestent sa connaissance aiguë des questions internationales. Par exemple à Aceh, en Indonésie, les intérêts d’ExxonMobil se sont profondément incrustés dans les priorités de la diplomatie et du renseignement américains, finissant par exercer un extraordinaire contrôle sur la politique de l’administration Bush. Après que les rebelles d’Aceh ont attaqué les champs de gaz d’ExxonMobil dans le cadre de la lutte d’indépendance contre l’Indonésie, les diplomates de la Maison-Blanche sont intervenus et ont obtenu d’eux qu’ils laissent la compagnie tranquille. La firme a aussitôt recruté des secteurs entiers de l’armée indonésienne pour assurer la sécurité de ses installations – ce que les Indonésiens ont fait avec leur brutalité habituelle, usant de leurs célèbres techniques de torture et d’exécution des guérilleros, parfois jetés dans des fosses communes. Coll a recueilli le témoignage d’Indonésiens et d’habitants d’Aceh, épluché documents juridiques et rapports d’organisations de défense des droits de l’homme pour donner une description à vif de ces événements à faire frémir.   Un président texan et scout d’élite L’auteur nous invite même à assister aux rencontres de Lee Raymond avec son ami Dick Cheney, et nous fait pénétrer à l’intérieur des bureaux d’ExxonMobil à Washington, où la firme est depuis longtemps passée maître dans l’art du lobbying. Mais il est clair, écrit-il, que « la stratégie de la compagnie n’était pas tant d’aveugler ou de manipuler les autorités de Washington que de les gérer et de leur survivre ». Comme le disait Lee Raymond : « Les présidents vont et viennent ; pas ExxonMobil. » Parmi les sujets dont il discutait souvent avec Dick Cheney figuraient les enjeux politiques du changement climatique. L’un et l’autre considéraient tout effort sérieux de réduction des émissions de CO2 – effort qui aurait profondément affecté l’industrie pétrolière – comme une abomination pour l’économie américaine, le secteur des hydrocarbures et, par extension, pour les intérêts de l’administration Bush. Au tournant des années 2000, ExxonMobil a donc recruté des chercheurs extérieurs pour faire planer le doute sur la science du changement climatique. Mais en interne, comme le révèle Coll pour la première fois, ses propres scientifiques avaient parfaitement conscience de la réalité du phénomène et cherchaient la meilleure manière de tirer parti des opportunités qu’il créait – comme la fonte de la calotte glaciaire arctique – et trouver de nouvelles réserves. Même quand il raconte des épisodes comme celui-ci, Coll emploie un langage simple, clair et dénué de passion. Alors que certains des faits rapportés sont scandaleux, le travail d’enquête est approfondi et objectif. C’est particulièrement manifeste quand l’auteur rend compte des discussions entre l’administration Bush et le géant pétrolier à propos de l’invasion de l’Irak. Bien que l’opinion reste convaincue que l’opération a été décidée par Bush pour assurer des réserves pétrolières aux compagnies comme ExxonMobil, le récit de Coll montre une entreprise extrêmement réticente. Une fois le pays occupé, l’administration Bush a pressé ExxonMobil d’ouvrir une représentation à Bagdad. Mais elle s’est heurtée à un refus. « Tout en cultivant ses relations avec la présidence, Raymond a sciemment tenu Exxon­Mobil à l’écart de l’Irak », écrit l’auteur. « Il n’était pas dans les intérêts d’ExxonMobil d’être associée à l’échec des projets de reconstruction nationale, dans un pays détenant des réserves inexploitées de pétrole et de gaz parmi les plus importantes au monde. » La partie peut-être la plus surprenante du livre concerne le passage de l’ère Raymond au régime actuel, sous la direction de Rex Tillerson. Comme son prédécesseur, Tillerson a vigoureusement défendu l’acquisition par la firme de réserves de remplacement, s’est assuré qu’elle reste un colosse du lobbying et a distribué des millions de dollars aux candidats républicains aux élections. C’est le minimum que l’on puisse attendre du successeur de Raymond, Texan, scout d’élite et qui a pour livre de chevet cette bible du libéralisme qu’est Atlas Shrugged (La Grève, Belles Lettres, 2011), d’Ayn Rand. Mais, sous Tillerson, l’entreprise a aussi entamé une mue aussi tranquille que fondamentale. Les équipes scientifiques d’ExxonMobil ayant compris depuis longtemps la réalité du changement climatique provoqué par les combustibles fossiles, la compagnie a désormais cessé de stipendier des chercheurs extérieurs pour diffuser l’information contraire, et semble même prête à prendre la tête du combat en faveur d’une législation en la matière. De même que la firme a toujours planifié ses stratégies d’exploration planétaire sur un temps long qui va bien plus loin que n’importe quel mandat présidentiel, elle se prépare à présent au caractère inéluctable d’une taxe carbone – même si pareille législation n’est sans doute pas pour demain. Et sa puissante équipe de lobbyistes (que Tillerson a encore renforcée en y intégrant des démocrates de haut vol) a même commencé à promouvoir un texte en ce sens, fin prêt dès que le Congrès sera de nouveau en mesure de s’attaquer au sujet. L’entreprise a parallèlement commencé d’investir des millions de dollars dans le développement des biocarburants à base d’algues de synthèse. En 2010, Tillerson a également initié un autre changement d’importance : ExxonMobil a fusionné avec XTO, le numéro un américain des gaz non conventionnels et autres gaz de schiste. Ce rachat est intervenu au moment où s’effondrait la capacité de la compagnie à renouveler ses réserves. Le gaz naturel représente désormais 45 % des actifs de la société, et ExxonMobil est effectivement devenue le principal producteur de gaz naturel d’Amérique. Bien qu’il émette lui aussi du CO2, ce combustible en rejette environ moitié  moins dans l’atmosphère que le charbon et trois fois moins que le pétrole. C’est, de facto, l’énergie fossile la moins polluante – et ses producteurs rafleront la mise dès que sera mis en place un régime juridique de lutte contre le changement climatique. Le XXe siècle, siècle du pétrole, a donné naissance à ce mastodonte qu’est ExxonMobil. Mais, bien que nous voyions se profiler son lent et coûteux crépuscule, la plus puissante entreprise du pays devrait, elle, ne cesser d’être plus riche et plus puissante jour après jour.   Cet article est paru dans BookForum à l’été 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Empire Privé, Penguin Press

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