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Blasphémer est-il un droit de l’homme ?

Les Monty Python ne pourraient sans doute plus tourner La Vie de Brian aujourd’hui. Même en Occident, le blasphème est souvent considéré comme une atteinte aux droits de l’homme. Au risque de menacer la liberté d’expression. Du coup, certains sont tentés d’inverser le propos, et de sacraliser le sacrilège.

Vers la fin de ce livre puissamment argumenté et joyeusement provocateur, Austin Dacey cite cette formule de Nietzsche : « Et toujours on verra la race humaine décréter de temps en temps : “Il y a quelque chose dont on n’a absolument pas le droit de rire.” » En lisant ces mots, je n’ai pu m’empêcher de penser à La Vie de Brian, le film des Monty Python sorti en 1979 qui évoque la trajectoire de Brian, un jeune Juif que l’on prend pour le Messie. Ce long métrage fut condamné par toutes sortes de groupes religieux et interdit de projection dans plusieurs villes britanniques (1). Même si certains le dénoncèrent comme blasphématoire, ce film appartient en fait au genre de la satire iconoclaste. Mais il est indubitable qu’il froissa les susceptibilités de nombreux croyants, et pour cette seule raison il serait pratiquement impossible de tourner aujourd’hui quoi que ce soit de semblable. Par un revirement qui montre à quel point la religion reste au cœur du débat public, ce qui était jadis puni comme blasphème est à présent condamné comme violation des droits de l’homme. Comme l’écrit laconiquement Dacey, « le blasphème a été reformulé dans le cadre du discours laïc du respect des personnes ». La Cour européenne des droits de l’homme reconnaît le droit universel « au respect des sentiments religieux » (2), tandis que les Nations unies condamnent tout ce qui peut être considéré comme « un appel à la haine religieuse » (3). Nous en sommes arrivés à un point ou un acte jadis défini comme sacrilège contre Dieu est désormais poursuivi comme un manque de respect envers l’humanité. Représentant de l’Union internationale humaniste et éthique auprès des Nations unies, Dacey prône une culture publique laïque où les croyances et les opinions rivales peuvent pleinement s’exprimer. Mais point n’est besoin d’être laïciste ou humaniste pou
r être troublé par la tendance qu’il décrit. Ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est en danger. Interdire l’outrage aux sentiments religieux porte aussi atteinte à la liberté religieuse, puisque cela empêche les croyants de combattre l’idolâtrie tout en limitant la liberté des incroyants. Comme l’écrit Dacey, « une certaine tolérance à l’égard du sacrilège permet de ne pas conférer un caractère sacré à tout et n’importe quoi ». Comme le laïcisme lui-même – dont les origines en Europe et en Amérique résident dans la dissidence religieuse plus que dans l’incroyance –, l’inconvénient des lois interdisant le blasphème est qu’elles inhibent l’exercice de la conscience morale et font obstacle à la foi authentique (4). Les fidèles ont même plus de raisons de s’y opposer que bien des athées, qui peuvent les rejeter simplement parce qu’elles entravent la liberté d’expression. En montrant que le blasphème devrait être protégé comme partie intégrante de la pratique religieuse, Dacey va nettement plus loin que les arguments libéraux habituels. Mais il entend également défendre le blasphème comme un droit de l’homme : « Le blasphème doit être protégé par le législateur, écrit-il, dans le cadre de l’égalité devant la loi et comme exercice des droits fondamentaux à la liberté d’expression et à la liberté de conscience. »   La tolérance, cette habitude démodée Ici, Dacey révèle son attachement au libéralisme fondé sur le respect des droits, devenu l’orthodoxie parmi les philosophes depuis une trentaine d’années. Ce n’est pourtant pas la seule philosophie libérale, et ce n’est peut-être pas la plus adéquate pour affronter les menaces qui pèsent aujourd’hui sur nos libertés. Évoquant brièvement John Stuart Mill, Dacey trouve insuffisante sa défense de la liberté, car « elle tend à faire de la liberté une question de bien ou d’intérêt plutôt que de droit ou de principe ». Mais peut-être est-ce précisément là ce qui rend le libéralisme de Mill supérieur aux philosophies plus légalistes qui dominent aujourd’hui. Au lieu d’en appeler aux droits fondamentaux, Mill suggérait que la liberté – y compris celle de choquer les autres – était dans l’intérêt de tous. Non seulement une société qui qualifie de crime le fait d’offenser autrui ne sera pas libre, mais elle sera aussi claustrophobe, timorée et inerte. L’argument de Mill n’est pas imparable, et il ne convaincra certainement pas les fondamentalistes et les fanatiques. Mais il a plus de chances d’être généralement accepté que les théories très contestables imaginées par les philosophes d’aujourd’hui. Comme beaucoup de ceux qui écrivent à présent sur la religion et la sphère publique, Dacey parle peu de tolérance, de cette habitude démodée de supporter des gens et des idées que l’on déteste et méprise. Discrédité parce qu’il s’accorde mal avec la notion de respect, bien plus à la mode, ce mot n’apparaît même pas dans l’index du livre. La tolérance a ses limites ; s’il avait suffi d’interdire Der Stürmer de Julius Streicher pour endiguer le raz-de-marée nazi, je serais ravi que ce torchon ait été déclaré hors la loi (5). Dacey admet que ces problèmes sont passablement insolubles. « Nombre de ces questions n’ont pas de réponse facile ou satisfaisante », écrit-il. Mais c’est la tolérance qui a (provisoirement) mis fin aux guerres de religion, et c’est sans doute seulement en ressuscitant cette pratique que nous pouvons espérer éviter des conflits semblables à l’avenir.   Cet article est paru dans le quotidien canadien The Globe and Mail le 29 juin 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.  
LE LIVRE
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L’avenir du blasphème de Lourdes : des miracles très politiques, Continuum

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