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Deux ou trois leçons de la psychologie sur le hasard

De nombreuses expériences le montrent : confronté aux effets du hasard, notre cerveau cherche des régularités et croit en trouver. C’est vrai de tout un chacun, mais aussi des experts, qui peuvent ainsi s’égarer. En cause, une cascade d’illusions cognitives.


NYSE, 1963/ Library of Congress
Notre cerveau a évolué de telle sorte qu’il est sans cesse à la recherche de motifs réguliers. Nous sommes en quête de liens, d’explications et de sens dans tout ce qui arrive autour de nous. C’est à l’évidence une caractéristique très ­favorable à l’adaptation. Elle nous permet de prédire ce qui va se passer et peut-être finalement de fournir des ­explications plus convaincantes de l’existence de certaines de ces régularités. Cette recherche de structures n’est clairement pas propre aux scientifiques. Elle se manifeste dans ce que nous faisons au quotidien et a été étudiée par les psychologues. Elle carac­térise l’intel­ligence humaine et rend compte de certains des plus étonnantes prouesses du traitement de l’information et de l’acquisition de connaissances. Néanmoins, cet aspect de l’esprit ­humain, pour favorable à l’adaptation qu’il soit, se retourne parfois contre nous. La quête d’une compréhension conceptuelle est une entrave à l’adaptation quand elle se produit dans un environnement où il n’y a rien à conceptualiser. Qu’est-ce qui détraque l’un des traits les plus remarquables de l’entendement humain ? Qu’est-ce qui dérègle notre quête de structure et obscurcit la compréhension ? Le hasard et la probabilité aléatoire. Ces phénomènes font partie intégrante de notre environnement. Les mécanismes de l’évolution biologique et la recombinaison génétique sont ­gouvernés par les lois du hasard et de la probabilité aléatoire. La physique nous a appris à expliquer la structure fondamentale de la matière en faisant appel aux lois statistiques du hasard. Bien des événements naturels sont le résultat complexe de facteurs systémiques, explicables, et du hasard. Beaucoup d’événements ne sont pas explicables en termes de facteurs ­systémiques. Il nous faut invoquer une multitude de facteurs liés au hasard. Or la plupart des gens ne trouvent pas cette réponse satisfaisante. Cette hésitation est bienvenue quand elle aiguillonne la recherche, mais devient un handicap quand elle nous trompe et nous conduit à accepter préma­turément une expli­cation fausse, non fondée sur des ­données empiriques.Alors même qu’aucune ­explication systémique d’un phénomène n’est disponible, notre ­mécanique conceptuelle continue souvent de trouver du grain à moudre, ­imposant des théories dénuées de sens sur des ­données intrinsèquement ­aléatoires.   Les psychologues ont mené des ­expériences sur ce phénomène. Par exemple, les sujets regardent une série de stimuli de dimensions variées. On leur dit que certains stimuli appartiennent à une catégorie et d’autres à une autre. Il leur faut deviner à quelle catégorie appartient telle succession de stimuli. Mais, alors que le chercheur a assigné les stimuli à une catégorie au hasard, qu’il n’y a donc pas de règle ­sinon aléatoire, les sujets font rarement l’hypothèse du hasard. Ils concoctent des théories parfois très élaborées et compliquées pour expliquer comment les stimuli se retrouvent dans telle ou telle catégorie. De même, les « théories du complot », sous diverses formes, requièrent des couches et des couches d’élaborations compliquées pour expliquer la ­séquence d’événements fortuits que leurs partisans cherchent désespérément à comprendre. Le phénomène est même fréquent chez les spécialistes qui travaillent dans leur domaine d’expertise. La façon de ­penser de beaucoup d’analystes financiers ­illustre cette illusion. Ils concoctent à foison des explications compliquées pour les moindres fluctuations des cours de Bourse. Or une bonne partie de cette variabilité est simplement le fait de fluctuations aléatoires. Les analystes des marchés n’en continuent pas moins à faire croire à leurs clients – peut-être le croient-ils eux-mêmes – qu’ils peuvent « battre le marché », alors qu’il y a ­abondance de preuves que la majorité d’entre eux ne le peuvent pas. Si vous aviez acheté en 1970 des titres des 500 valeurs de l’indice Standard & Poor’s et que vous les aviez gardés ­durant toute la décennie (une stratégie que l’on pourrait qualifier de bébête), vous auriez battu les deux tiers des gestionnaires de ­portefeuilles de Wall Street. Comme cela a été démontré, vous auriez aussi fait mieux que 80 % des recommandations des newsletters que les abonnés paient à prix d’or. Mais qu’en est-il des gestionnaires qui font mieux que la stratégie bébête ? Vous pourriez vous demander si cela signe une faculté spéciale. Il est possible de répondre à la question en considérant l’expérience de pensée suivante. On donne à 100 singes 10 fléchettes chacun, qu’ils envoient sur un mur où sont inscrits les noms des 500 valeurs du Standard & Poor’s. L’endroit où arrivent les fléchettes détermine les titres choisis par les singes pour l’année. Quel sera le résultat un an après ? Combien vont battre l’indice Standard & Poor’s ? Vous l’avez deviné. Environ la moitié d’entre eux. Seriez-vous partant pour payer une commission aux 50 % des singes qui ont battu l’indice afin qu’ils fassent vos choix pour l’année prochaine ? Imaginons maintenant qu’arrive par courrier une lettre vous informant de l’existence d’une newsletter qui prédit les cours de la Bourse. La newsletter ne demande pas de l’argent mais vous suggère seulement de la tester. Elle vous dit que les cours de l’action IBM vont monter le mois prochain. Vous jetez la lettre, mais vous constatez qu’en effet le mois suivant le cours de l’action IBM a monté. Vous vous dites que les ­auteurs de la lettre ont de la chance. Après quoi vous recevez une autre lettre de la même société de conseil vous disant que le cours d’IBM va baisser le mois suivant. Le cours baisse en effet. Votre curiosité est éveillée. Quand la troisième lettre arrive et prédit que le cours d’IBM va de nouveau baisser le mois suivant, vous suivez le cours attentivement, et pour la troisième fois la newsletter a vu juste. Quand la quatrième lettre arrive et vous dit que le cours va monter le mois suivant, ce qui se produit effectivement, il devient difficile d’échapper au sentiment que la newsletter est du solide et que vous devriez peut-être payer le prix de l’abonnement annuel qui vous est proposé.  

Un désir profond de maîtriser les événements

Difficile d’y échapper, à moins que vous puissiez vous représenter le petit bureau au rez-de-chaussée où quelqu’un prépare le paquet de 1 600 lettres qui doivent être envoyées la semaine suivante à 1 600 adresses : 800 des courriers prédisent que l’action IBM va monter le mois suivant, 800 que l’action va baisser. Quand le titre monte, le bureau envoie la lettre uniquement aux 800 destinataires qui ont reçu la bonne prédiction le mois précédent : 400 prédisant qu’il va monter, 400 qu’il va descendre. Après quoi vous pouvez imaginer le bureau ­envoyant les prévisions du troisième mois seulement aux 400 qui ont reçu la bonne prédiction la deuxième ­semaine. Et, oui, vous êtes l’un des 100 (très impressionnés) à qui l’on demande de payer un bon prix pour recevoir la newsletter pendant un an. Imaginons à présent que les singes sont des gérants de portefeuilles qui choisissent des valeurs année après année. Par définition, 5 % d’entre eux vont battre leurs congénères la première année. La moitié de ceux-ci vont à nouveau – par l’effet du hasard – battre leurs congénères la deuxième année. Ils seront donc 25 % à faire mieux que les autres deux années de suite. La moitié de ces derniers vont à nouveau battre leurs congénères la troisième année. Ils seront donc 12,5 % à faire mieux que les autres trois années de suite. Et, finalement, la moitié de ceux-ci, soit
6,25 %, vont à nouveau battre leurs congénères la quatrième année. Donc environ 6 % des 100 singes auront, comme le disent les journaux spécialisés, « constamment battu les autres gérants quatre années de suite ». Ces 6 singes, qui auront donc battu la plupart des vrais gérants de portefeuilles de Wall Street, ne ­méritent-ils pas de passer à la télévision ?   La tentation d’expliquer les événements aléatoires est illustrée par un phénomène que les psychologues étudient, appelé les corrélations illusoires. Des études contrôlées l’ont démontré, quand des personnes sont persuadées a priori que deux variables sont connectées, elles ont tendance à percevoir un lien même quand les deux variables ne sont nullement connectées. Ce fait ­affecte des situations du monde réel et a des effets négatifs sur la vie des gens. Ainsi, beaucoup de psychologues cliniciens continuent de croire à l’efficacité du test de Rorschach, dans lequel le sujet réagit à des taches d’encre sur une feuille blanche. Comme les taches n’ont pas de structure, la théorie veut que les sujets s’expriment dans le style qu’ils adopteraient pour commenter une situation ambiguë, et révèlent ­ainsi des traits psychologiques « cachés ». Le test est appelé projectif car les sujets sont supposés projeter des pensées et des sentiments ­inconscients dans leurs commentaires sur les taches d’encre. Comme le montrent de nombreuses études, le problème est qu’il n’y a pas de preuve que le test de Rorschach apporte une quelconque utilité diagnostique quand il est utilisé comme test projectif. La croyance dans le test de Rorschach naît du phénomène de l’illusion de corrélation. Les cliniciens voient des relations dans les formes de réponse parce qu’ils croient qu’il y en a, non parce que ces relations sont effectivement présentes dans les ­réponses observées. On voit une structure même quand il n’y en a pas. Beaucoup de rencontres personnelles dans notre vie comportent une grande part de hasard. Le rendez-vous avec une inconnue qui conduit au mariage, le rendez-­vous annulé qui entraîne la perte d’un emploi, le bus raté qui ­débouche sur des retrouvailles avec un ami de lycée. C’est une erreur de penser que chaque événement de notre vie lié au hasard requiert une explication élaborée. Mais, quand des événements principalement dus au hasard entraînent des conséquences importantes, il est difficile d’éviter d’élaborer des théories compliquées pour les expliquer.   Notre tendance à chercher à expliquer le hasard découle probablement d’un profond désir de croire que nous pouvons maîtriser de tels événements. La psychologue Ellen Langer a étudié ce qu’on appelle « l’illusion de contrôle », c’est-à-dire la tendance à croire qu’une faculté personnelle peut influer sur les événements dictés par le hasard. Dans une étude, deux salariés de deux entreprises différentes ont vendu des billets de loterie à leurs collègues. Certains ont simplement reçu un billet, tandis que d’autres avaient le droit de choisir leur numéro. Le lendemain, les deux salariés qui avaient vendu les billets sont revenus vers les acheteurs et leur ont proposé de leur racheter leurs billets. Ceux qui avaient choisi leur numéro ont demandé quatre fois plus d’argent que ceux qui les avaient simplement reçus ! Dans plusieurs autres expériences, Langer vérifie que ce résultat provient de notre incapacité à accepter que les facteurs liés à nos facultés ne puissent influer sur les événements dus au ­hasard. La preuve de cette illusion vient de ­l’expérience acquise dans les États américains dans lesquels des loteries ont été créées. Ces États sont inondés de livres fallacieux donnant des recettes pour « battre » la loterie. Ces livres se vendent parce que les gens ne comprennent pas les implications de l’aléatoire. Et, de fait, l’explosion de popularité des loteries d’État s’est produite au milieu des années 1970, quand le New Jersey a intro­duit des jeux participatifs dans lequel les joueurs pouvaient gratter des cases ou choisir leurs numéros. Ces jeux participatifs exploitent l’illusion de contrôle explorée par Langer : la croyance que le comportement influe sur les événements aléatoires. jeux numeriques   D’autres psychologues ont étudié un phénomène voisin, intitulé « la croyance en un monde juste ». Les gens tendent à minimiser la malchance des victimes de hasards malheureux. La tendance à chercher des explications aux événements dus au hasard y contribue. Les gens trouvent apparemment très difficile de croire qu’une personne parfaitement innocente ou vertueuse puisse endurer des déboires en raison de la seule malchance. Nous aspirons à croire que les événements heureux arrivent aux gens bien et que les événements malheureux arrivent aux méchants. Il s’ensuit de nombreuses croyances populaires infondées. Comme celle que les aveugles sont dotés de facultés d’audition exceptionnelles, un mythe sans doute entretenu par le désir de trouver une corrélation qui équilibre les choses. En psychologie, la tendance à tenter de tout expliquer, à avoir nos petites théories sur chaque élément de variation au lieu d’intégrer les inévitables hasards malheureux qui forgent nos comportements, rend compte de l’existence de nombreuses théories psychologiques ­infalsifiables, y compris de théories qui se prétendent scientifiques. Les praticiens de la « psycho histoire » commettent souvent cette erreur. Le moindre tournant dans la vie d’un personnage célèbre est expliqué par des psychohistoires, souvent au nom de principes psychanalytiques. Le problème avec la plupart des psychohistoires n’est pas qu’elles expliquent trop peu, c’est qu’elles expliquent trop. Elles ne tiennent que rarement compte des multiples hasards qui déterminent le cours d’une vie. La tendance à chercher une explication pour des événements dus pour ­l’essentiel au hasard conduit aussi à beaucoup d’incompréhension concernant la nature des coïncidences. Beaucoup de gens croient que les coïncidences ­requièrent une explication spéciale. Ils ne comprennent pas que les coïncidences se produisent même si rien d’autre n’opère que le hasard. Les coïncidences ne requièrent aucune expli­cation spéciale. La réticence à admettre le rôle du hasard en tentant à expliquer ce qui se produit peut bel et bien conduire à diminuer notre faculté de ­prédire ce qui va se produire. Reconnaître le rôle du hasard dans la ­détermination de ce qui survient, dans un domaine ­donné, signifie que nous devons accepter le fait que nos prédictions ne seront jamais exactes à 100 %, que nous ferons toujours des erreurs de prévision. Mais, chose intéressante, le ­reconnaître peut nous aider à améliorer la précision de nos prédictions. Cela peut sembler ­paradoxal, mais c’est un fait qu’il nous faut accepter l’erreur si nous voulons réduire la part d’erreur.  

Des événements probabilistes

Accepter l’erreur pour faire moins d’erreurs est cependant une tâche difficile, comme le montrent quarante ans de recherches sur les avantages comparés de la prédiction actuarielle et de la prédiction clinique en psychologie. L’expression « prédiction actuarielle » désigne le pronostic fait pour des ensembles d’individus, fondé sur les probabilités dérivées des données statistiques. Une prédiction actuarielle simple annonce le même résultat pour tous les individus partageant une certaine caractéristique. ­Ainsi, prévoir une durée de vie de 77,5 ans pour des non-fumeurs et de 64,5 ans pour des ­fumeurs serait un exemple de prédiction actuarielle. On peut faire des prédictions plus précises en considérant plus d’une carac­téristique des personnes composant le groupe. Ainsi, prédire une durée de vie de 58,2 ans pour des fumeurs en surpoids et qui ne font pas d’exercice serait une prédiction actuarielle basée sur un ensemble de variables, et de telles prédictions sont presque toujours plus fiables que celles qu’on fait à partir d’une seule variable. Des prédictions actuarielles de ce genre sont courantes en économie, en ressources humaines, en criminologie, en business et marketing et dans les sciences médicales. Et pourtant, de nombreux psychologues cliniciens assurent être capables de faire mieux que les prédictions de groupe pour prédire le devenir d’individus en particulier. Comme l’écrit le psychologue Robyn Dawes, « les psychologues professionnels affirment être en mesure de faire des prédictions individuelles qui transcendent les prédictions sur “les gens en général” ou diverses catégories de gens […]. Ils disent appréhender l’individu comme un être unique plutôt que comme partie d’un groupe sur lequel des généralisations statistiques sont possibles. Ils affirment être capables d’analyser “ce qui a causé quoi dans la vie d’un individu plutôt que d’énoncer ce qui est vrai en général”. » Le pronostic clinique semble constituer un ajout très utile à la prédiction actuarielle. Il n’y a qu’un petit problème. C’est que la prédiction clinique ne marche pas. Pour que celle-ci soit utile, l’expérience du clinicien avec le patient, les informations qu’il détient sur lui doivent aboutir à formuler de meilleures prévisions que si l’on se contente de coder l’information disponible et de la soumettre à une ­méthode de régression multiple – une technique complexe de corrélation destinée à optimiser la combinaison de ­données quantitatives pour en induire des prédictions. En un mot, il est avancé que l’expérience des psychologues cliniciens leur permet d’aller au-delà du total des relations que la recherche a mis en évidence. Or l’affirmation que la prédiction clinique est efficace est aisément testable. Malheureusement elle a été testée, et elle se révèle fausse. La recherche sur les mérites comparés de la prédiction clinique et actuarielle a donné des résultats étonnamment cohé­rents. Depuis la publication du livre classique de Paul Meehl en 1954, Clinical versus Statistical Prediction (« Prédiction clinique contre prédiction statistique »), quatre décennies de recherche comportant plus d’une centaine d’études ont montré que, dans quasiment tous les domaines où la prédiction clinique a été examinée (résultat d’une psychothérapie, comportement après mise en liberté conditionnelle, obtention d’un diplôme universitaire, résultat d’une thérapie par électrochocs, récidive, durée de l’hospitalisation psychiatrique, et bien d’autres), la prédiction actuarielle s’est retrouvée supérieure à la prédiction clinique. Dans toute une série de domaines, quand un clinicien reçoit des informations sur un patient et que la même information est quantifiée et traitée par une équation de régression multiple développée à partir des relations actuarielles mises en lumière par la recherche, invariablement la prédiction fournie par l’équation l’emporte sur celle du praticien. La prédiction actuarielle est plus exacte qu’une prédiction faite par un clinicien. En réalité, même quand le clinicien a plus d’informations que celles qu’utilise la méthode actuarielle, celle-ci reste supé­rieure. Même si le clinicien dispose d’informations additionnelles venues de son contact personnel et de ses entretiens avec le patient, le pronostic clinique ne vaut pas la prédiction actuarielle. Un test final consiste à donner au clinicien les prédictions faites par l’équation actuarielle et à lui demander d’ajuster ces prédictions en fonction de son expérience personnelle du patient. Or, quand le clinicien procède à ces ajustements, ceux-ci ont pour effet d’affaiblir l’exactitude de la prédiction (1). Dans ces études, les cliniciens se montrent persuadés que leur expérience leur donne une « intuition clinique » qui leur permet de faire de meilleurs pronostics que ceux qui se fondent sur les informations quantifiées contenues dans le dossier du patient. En fait, leur « intuition » est illusoire et les conduit à faire des pronostics moins exacts que ceux qu’ils feraient s’ils en restaient à l’information actuarielle. Il faut noter, cependant, que la supériorité de la prédiction actuarielle n’est pas confinée à la psychologie ; elle vaut pour de nombreuses autres sciences cliniques, par exemple la lecture d’un électrocardiogramme. Évoquant les recherches qui montrent la supériorité de la prédiction actuarielle, Paul Meehl écrivait en 1986 : « Aucune controverse en sciences sociales ne montre un tel corpus d’études qualitatives allant uniformément dans la même direction. » Or, de façon plutôt embarrassante, le champ de la psychologie ne se conforme pas à ce savoir. On continue par exemple d’exploiter les entretiens individuels pour l’accès à l’université et aux organismes de formation en santé mentale, alors qu’une volumineuse littérature spécialisée montre que ces entretiens n’ont pratiquement aucune validité. Au contraire, les praticiens continuent d’employer des arguments spécieux pour justifier leur confiance dans « l’intuition clinique ». « Un argument habituel contre les prévisions actuarielles, un préjugé, écrit Dawes, est que les statistiques de groupe ne sont pas applicables à des individus ou événements particuliers. L’argument ­insulte les principes de base de la probabilité […]. Un défenseur de cette ­position aurait à soutenir, pour en sauvegarder la logique, que si quelqu’un était forcé de jouer à la roulette russe une seule fois et avait le droit de choisir entre un revolver avec une balle dans le barillet et un avec cinq balles, le caractère unique de l’événement rendrait le choix arbitraire. » La discipline a peu à perdre en prestige à admettre la supériorité du jugement actuariel sur le jugement clinique dans un domaine tel que le pronostic en matière de psychothérapie, parce qu’il en va de même pour les professionnels dans des disciplines aussi variées que la médecine, les affaires, la criminologie, la comptabilité ou encore l’évaluation de la qualité d’un animal de ferme.   Certes, même si la discipline elle-même aurait peu à perdre, les praticiens engagés comme « experts » (auprès des tribunaux, par exemple), qui assurent avoir une connaissance clinique personnelle de cas individuels, auraient bien évidemment à perdre en prestige et peut-être en revenus. Mais, comme l’écrivent deux spécialistes sur la valeur de l’évaluation clinique, « les événements que nous ­tentons d’évaluer et de prédire sont foncièrement probabilistes. Cela ­signifie que nous ne pouvons attendre de la ­nature qu’elle soit si bien formatée qu’elle nous permette de prédire des événements singuliers avec certitude. Le mieux que nous puissions espérer est d’identifier un éventail d’issues possibles et d’estimer leur probabilité relative. Suivant cette perspective probabiliste, ­l’objectif idéalisé d’une évaluation ­classique prédisant avec précision des événements uniques éloignés dans le temps est fantaisiste. Il reflète notre naïveté et/ou notre ­arrogance. » (2)   — Ce texte est un extrait de son ouvrage How to Think Straight in Psychology. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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How to Think Straight about Psychology de Keith E. Stanovich, Pearson, 2012

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