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La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog

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En Slovénie, au pied des Alpes dinariques, la forêt dense s’étend à perte de vue. Il y a encore un siècle et demi, elle ne couvrait que 30 % du massif. Sa régénération résulte de la longue série de tragédies humaines qu’a connue la région au XXe siècle.


© Markus Mauthe/Laif/Rea

Kočevski Rog, dans le sud-est de la Slovénie. La région attire aujourd’hui un tourisme haut de gamme qui contribue à la prospérité de l’économie locale.

Je regagne la lumière du jour et j’ai du mal à croire ce que je vois ou, plutôt, ce que je ne vois pas. Je fixe du regard les montagnes alentour et je les compare mentalement aux photos anciennes que j’ai vues du même lieu. Là où s’étend à présent une forêt dense aux frondaisons hautes et touffues – dans les vallées, sur les hauteurs, à flanc de coteau, avant de laisser place, vers 1 000 mètres, à des pins qui se raréfient avec l’altitude –, il n’y avait quasiment rien. Sur les photos du sud-est de la Slovénie datant de la Première Guerre mondiale, la terre est quasiment dépourvue d’arbres. Les arbres sont aujourd’hui si hauts, si impressionnants, ils recouvrent si densément les hauteurs que, lorsque l’on voit les photos anciennes – mais récentes à l’échelle du temps écologique –, on a du mal à penser qu’il s’agit du même endroit. J’ai tellement l’habitude de voir des forêts se dégrader que j’ai l’impression de me passer un film à l’envers. Tomaž Hartmann a roulé pendant près d’une heure sur une piste fores­tière du plateau de Kočevski Rog pour nous conduire jusqu’ici. Autour de nous se dressent des hêtres et des sapins argentés qui se rejoignent par endroits au-dessus de la route. Leurs racines s’agrippent aux rochers couverts de mousse. Elles plongent dans des gouffres crayeux, des cratères karstiques. Le karst – des paysages calcaires burinés par le temps, une succession de précipices, de grottes, de gouffres, de galeries et de chaussées – doit son nom à un haut plateau du sud-ouest de la Slovénie nommé Kras ou Karst, un terme qui signifie « terre stérile ». Lorsque les sites karstiques sont pâturés, ils se déboisent rapidement, mais ce n’est pas le cas de ceux que j’ai devant les yeux. Quand la piste suit une crête, j’aperçois la chaîne des Alpes dinariques, qui serpente tout le long de l’ex-Yougoslavie avant de se disparaître au loin dans des teintes de bleu de plus en plus délavées. La chaîne est entièrement recouverte d’une fourrure arborée. Quand la piste descend un col, l’obscurité nous enve­loppe. À travers les troncs, couche après couche, je vois l’air se charger de vert. À quelques mètres de la route, un ­renard nous observe. Sa fourrure cuivrée scintille comme une braise dans la ­pénombre. Il se dresse sur ses pattes noires et s’enfuit dans les taillis. Des pics virevoltent sur la piste devant nous. Le feuillage des hêtres luit dans la lumière argentée au-dessus de nos têtes. Les grands sapins, droits comme des lances, égratignent le soleil. C’est comme s’ils étaient là depuis toujours.  

Des grands bois régénérés au cours du siècle écoulé

« Tout ça, ça a poussé depuis les ­années 1930 », nous raconte Tomaž. Il gare la voiture et nous nous engageons sur un sentier. Des champignons pointent sous le tapis de feuilles qui borde le chemin. Des lactaires délicieux, orange ou vert pâle, dont les bords du chapeau s’enroulent comme de la céramique japo­naise. Des polypores écailleux, des hypholomes en touffe, des clavaires crépues s’agglutinent sur des souches pourries. Des russules pourpres, mauves, dorées égaient le tapis forestier. Tomaž nous fait grimper vers un pan de forêt intacte, au cœur des grands bois qui se sont régénérés au cours du siècle écoulé. Peu à peu, nous entrons dans une frange de nuages effilochés. Les sons s’atténuent, les troncs sombres surgissent dans le brouillard. Tandis que nous montons, Tomaž nous parle du dynamisme de la forêt, qui n’est jamais inerte mais évolue en permanence. Il a lui-même constaté des mutations et sait que le changement climatique en causera encore bien d’autres. Bien qu’il se présente à la fois comme un forestier et un protecteur de la nature, il n’a pas la moindre intention d’interrompre ce cycle ni de figer la forêt dans l’un ou l’autre de ses états successifs. Il ne cherche qu’à protéger autant qu’il le peut la forêt de la destruction. Devant nous, une forme indistincte, noire et compacte, bondit sur le sentier et disparaît dans le sous-bois. Probablement un jeune sanglier, suppose Tomaž. Puis, sans que nous ayons perçu la transition, nous voilà dans le cœur primitif de la forêt. Les arbres devant lesquels nous sommes passés jusqu’ici étaient déjà impressionnants, mais, là, ils on
t une tout autre envergure. Les hêtres se dressent, dépourvus de branches – comme des piliers recouverts de peau d’éléphant – sur plus de 30 mètres de hauteur avant de s’épanouir en un plateau feuillu dans le couvert forestier, tels des gardénias géants. À leurs côtés poussent des ­sapins argen­tés, dont les plus hauts atteignent près de 50 mètres. Ce n’est que quand ils sont tombés qu’on prend la mesure de leur taille. La forêt est entrée dans un cycle que Tomaž n’a encore jamais vu. Beaucoup des géants ont péri. Quelques-uns sont morts sur place et se tiennent encore tout droits, piquetés de trous de scarabées et de pics, hérissés de champignons. Ils pourraient s’effondrer au moindre souffle de vent, semble-t-il. D’autres sont tombés en travers des rochers et des cratères, tantôt nous coupant le chemin, tantôt demeurant suspendus au-dessus de nos têtes. Certains troncs à terre sont si gros que je ne peux pratiquement pas voir par-­dessus. Là où ils sont tombés, des buissons d’arbrisseaux jouent des coudes pour accéder à la ­lumière. La profusion de champignons et le grouillement d’insectes dans le bois mort me rappellent le vieil aphorisme des écologistes : il y a plus de vie dans un arbre mort que dans un arbre vivant. La foresterie bien nette que pratiquent de nombreux pays prive beaucoup ­d’espèces de leurs habitats. Sur une grosse souche pourrie ayant perdu son écorce et désormais recouverte d’une fourrure de lichen vert, Tomaž nous indique deux groupes de quatre marques blanches : des entailles profondes et parallèles à l’endroit où un ours s’est aiguisé les griffes. Il a vu beaucoup d’ours dans la forêt, mais ­jamais de loups ni de lynx, même s’ils abondant dans le coin. Le seul fait de savoir qu’ils sont là rend plus riche et palpitant chaque moment qu’il passe dans la forêt. J’éprouve des sensations comparables. La forêt semble grouiller de possibles. Mais il y a eu un prix à payer pour ce grand retour à l’état sauvage, explique Tomaž : il est le résultat accidentel d’une série de tragédies humaines.  

Amitié avec les ours

Il y a environ un siècle et demi, la forêt ne couvrait que 30 % du massif de Kočevje, contre 95 % aujourd’hui. De vastes pans étaient protégés par les princes d’Auersperg, qui en avaient fait leurs domaines de chasse. Leur passion cynégétique était telle (comme c’est souvent le cas chez les grands de ce monde) que, avec d’autres aristocrates de la maison des Habsbourg de Slovénie et de Croatie, ils avaient rédigé une déclaration officielle d’amitié avec les ours, signée de leurs sceaux, en vertu de laquelle ils s’engageaient à maintenir la population de plantigrades afin de pouvoir continuer à les chasser. L’histoire ne dit pas si les ours furent invités à la table des négociations. Les révolutions de 1848 sonnèrent la fin du féodalisme en Europe centrale. Les paysans se virent retirer le droit de faire paître leurs bêtes dans le domaine public mais firent l’acquisition de terres. À peu près à la même époque, l’importation de laine bon marché de Nouvelle-Zélande fragilisa l’industrie lainière européenne ; à la fin du xixe siècle, beaucoup de paysans avaient vendu leurs terres pour aller vivre en ville ou émigrer en Amérique. Avec la crise des années 1930 et l’exode qui s’ensuivit, la forêt s’étendit encore, jusqu’à recouvrir 50 % du massif de Kočevje. Mais la plus grande expansion est le résultat de ce qui s’est produit au cours de la décennie suivante.   La plupart de la population du sud-est de la Slovénie (environ 33 000 personnes) était constituée d’Allemands de souche qui élevaient des moutons et des chèvres dans la montagne et tenaient une bonne partie des commerces. Sous la dictature du roi Alexandre de Yougoslavie, pendant les dix années précédant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands de Yougoslavie (à peu près 500 000) furent discriminés et ostracisés. Beaucoup d’entre eux adhérèrent à des mouvements nationalistes allemands, dont certains s’allièrent aux nazis. En 1941, quand la Wehrmacht envahit la Yougoslavie, plus de 60 % des Slovènes d’origine alle­mande adhérèrent à une organisation appelée Kulturbund, plus tard absorbée dans ce que Himmler ­désignait par le bel euphémisme de Volksdeutsche Mittelstelle, le « Bureau de liaison des Allemands de souche ». Hitler céda le sud-est de la Slovénie à l’Italie, et les nazis transférèrent de force beaucoup de Yougoslaves allemands dans le IIIe Reich pour préserver leur pureté ethnique et les protéger des attaques des partisans yougoslaves. Certains des Allemands de Kočevje furent déplacés dans l’ouest de la Slovénie, d’autres dans des régions sous tutelle allemande. Près de 1 million de personnes ­périrent dans la guerre civile déclenchée par l’invasion nazie. Certains des crimes furent perpétrés par la division SS de montagne Prinz Eugen, composée de volontaires qui comptaient des Yougoslaves d’origine allemande. Ils massacrèrent des juifs, des partisans et des communistes, ainsi que tous ceux qu’ils soupçonnaient de sympathie envers ces derniers.  

Des milliers de collaborateurs fusillés

Après la déroute des forces de l’Axe, le gouvernement communiste de Tito trouva commode d’imputer aux Yougoslaves d’origine allemande bien des horreurs commises par d’autres. C’était manifestement plus facile que de regar­der la réalité en face et d’admettre que tous, Croates, Serbes, Bosniaques, Alba­nais, Hongrois, nazis, communistes, monarchistes, orthodoxes, catholiques et musulmans, avaient commis des atrocités. La plupart des Germano-Yougoslaves qui n’avaient pas fui le pays avec les armées de l’Axe furent soit expulsés par le régime de Tito, soit internés, souvent dans des camps de travail. Certains furent déportés par l’Armée rouge dans des camps en Ukraine. Quelques années après la fin de la guerre en Yougoslavie, la population germano-yougoslave avait chuté de 98 % en Slovénie. Beaucoup d’autres collaborateurs furent exécutés. En mai 1945, les six bataillons de la Garde nationale slovène se replièrent avec les troupes allemandes en Autriche, d’où ils furent rapatriés de force par les Britanniques. En traversant les forêts de Kočevski Rog en voiture avec Tomaž, nous avons remarqué au bord de la route de grands troncs sculptés comme des totems à l’effigie de martyrs chrétiens. Ils indiquent les dolines au bord desquelles des milliers de collaborateurs ont été alignés et fusillés à l’arme automatique. Les partisans utilisaient ensuite des explosifs pour provoquer l’éboulement de ces cratères et l’enfouissement des cadavres. Les terres stériles de Kočevje, dont la population avait été déplacée et dispersée d’abord par les nazis puis par ­l’Armée rouge et le gouvernement communiste, n’ont jamais été repeuplées. Quand les exploitations agricoles furent abandonnées et que caprins et ovins cessèrent de paître, les graines disséminées par les bois avoisinants purent à nouveau germer. Et c’est ainsi que le territoire fut repeuplé par des arbres. Le réensauvagement de l’est de la Slovénie – la reconstitution rapide de ses forêts et de ses populations d’ours, de loups, de lynx, de sangliers, de bouquetins, de martres, de grands ducs et autres animaux remarquables – s’est produit au prix de la disparition des humains. Mais cette tragédie n’en est plus une. La région attire en effet aujourd’hui un tourisme haut de gamme qui contribue à la prospérité de l’économie locale. Les forêts avec leur flore et leur faune sauvages, les montagnes peuplées de bouquetins et de chamois, les grottes et leurs espèces endémiques de salamandres que les gens du cru appellent « poissons humains » en raison de leur peau rose pâle, les rivières propices au rafting, l’extraordinaire beauté de cet écosystème régénéré : tout cela attire des visiteurs venus des autres régions de Slovénie, de toute l’Europe et d’ailleurs. Il suffit de parler avec des Slovènes pour comprendre que cette nature préservée est aujourd’hui une source de fierté. Il ne s’agit pas pour autant de nier une inquiétante vérité. La Slovénie n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un phénomène mondial : quand la nature parvient à reprendre ses droits, c’est presque toujours à la suite d’une catastrophe humanitaire.   — Ce texte, paru dans le magazine en ligne Aeon le 4 juin 2013, est extrait de son livre Feral: Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Feral: Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding de George Monbiot, Penguin, 2014

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