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Quand Dieu joue aux dés

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Le hasard sculpte la nature, notre vie et celle des autres, pour le meilleur et pour le pire. Mais nous avons du mal à l’admettre, car nous avons besoin de comprendre et de maîtriser les événements, quitte à céder à la pensée magique. La solution est pourtant simple : il n’y a rien à faire.


© Bruno Barbey / Magnum Même si, par extraordinaire, 83 garçons naissent à la suite dans une maternité, rien ne permet d’être certain que le 84e bébé sera une fille. Mais notre esprit a du mal à le concevoir.
L’homme sur qui c’est tombé a 47 ans. Je ne saurais dire à quoi il ressemble. Il est allongé sur la table d’opération, un tuyau dans la bouche, le corps et le visage recouverts. Son crâne a été fixé dans une armature de métal ; la peau de ce crâne a été découpée et rabattue vers le haut, formant comme une bouche sanglante. Puis la plaque osseuse a été retirée et le cerveau est maintenant à l’air libre. Derrière la table d’opération, le neurochirurgien Oliver Heese, médecin-chef à la clinique Helios de Schwerin. Blouse verte, dans les mains des instruments qui ressemblent à des aiguilles, Heese regarde à travers un microscope suspendu au plafond dans le lobe temporal de son patient. Ce jour-là, j’ai le droit de regarder aussi. Je vois quelque chose de très abstrait qui m’évoque une mine. Une gigantesque cavité éclairée dans la nuit. La structure la plus complexe de l’Univers. Cent milliards de neurones, autant qu’il y a d’étoiles dans la Voie lactée. La surface bat et clignote : ce sont les veines. Cela s’enfonce de façon abrupte dans les profondeurs, centimètre après centimètre. Heese y creuse avec son instrument, car cette masse matérielle nommée cerveau, source des pensées et des sentiments, s’attaque parfois à elle-même. Cela ­s’appelle une tumeur cérébrale. La tumeur qu’il veut retirer est ­vitreuse et charnue, murmure Heese. Il ne peut suivre que son instinct tant elle est mêlée au cerveau. La tumeur est le cerveau. Il l’a produite comme d’autres cerveaux accouchent de la théorie de la relativité, de La Flûte enchantée ou des plans d’un Boeing 747. Peu importe la quantité de tissus que retranche Heese, à la fin l’ennemi va gagner. Personne ne survit à une tumeur maligne du cerveau. Tandis que j’observe comment le neurochirurgien creuse, couche après couche, un trou que le cancer va remplir de nouveau, je ne peux m’empêcher de songer à ce qu’il m’a raconté sur ce type de tumeurs. On les appelle glioblastomes, et elles touchent chaque année 5 personnes sur 100 000. Les dispositions génétiques ne jouent aucun rôle, un nombre incalculable d’études n’a pas réussi à mettre au jour un quelconque facteur environnemental. Le glioblastome se moque de la quantité de viande que vous consommez, de la fréquence de vos expositions au soleil, des poisons que vous respirez. Il y a des tumeurs du cerveau parce qu’il y a des cerveaux. À un moment donné ça dérape. Une muta­tion maligne et le cancer est là. « C’est ce que j’aime avec cette tumeur : face à elle, on est tous égaux », confie Oliver Heese. Un multimillionnaire a exactement autant de chances d’en mourir que le clochard ivrogne que j’aperçois le matin en allant au travail.   Quand Heese entonne, dans son ­bureau de médecin-chef, le ­fameux «J’ai-une-mauvaise-nouvelle-à-vous-­annoncer », il tient à insister sur le rôle du hasard. Il a même inventé un concept, « le numéro gagnant négatif ». L’espoir de Heese, lorsqu’il explique à ses ­patients qu’ils n’ont tout bonnement pas de chance, est qu’ils ne se torturent pas avec la question du pourquoi. Mais, il le sait, dans l’immense majorité des cas, cet espoir est vain. Frank Becker. L’homme dont j’ai ­observé l’intérieur du crâne a un nom et il a un visage, très sympathique et intel­ligent. Il est ingénieur mécanicien. À la force du poignet, il a réussi à devenir planificateur en chef dans une entreprise de roues dentées du ­Brandebourg. Il y a cinq ans, il a fait la connaissance de sa Heike. Début 2015, ils ont commencé à se construire une maison, un nid pour leur amour, avec du marbre, un plancher chauffant. La date du déménagement était déjà prévue : vers Noël. Mais, par un après-­midi ­ensoleillé de juillet, la première ­migraine l’a ­assailli et maintenant ­Becker se trouve dans une chambre d’hôpital, il se déplace en fauteuil roulant, porte un jogging, et le carrousel des hypothèses tourne dans sa tête en refusant de le laisser tranquille. Il n’a jamais fumé, jamais beaucoup bu, il a toujours été en bonne santé. Y ­aurait-il de mauvais gènes dans sa famille ? Qu’en est-il des addi­tifs alimentaires ? Des pesticides ? Des ampoules au ­mercure ? Où se trouve la ­centrale nucléaire la plus proche ? « Pour moi, c’est lié à l’environnement », estime Heike. « On se fait chacun son idée, juge pour sa part Frank Becker. Les ondes du portable. J’ai trop utilisé mon vieux télé­phone portable au travail. Je pourrais accepter le téléphone portable. Mais le simple hasard, ce serait plus difficile. » Frank et Heike sont des personnes intelligentes, ils ne refoulent rien, ils ont conscience du trou noir qui s’ouvre ­devant eux. Ils ont soif d’explications, ils veulent comprendre pourquoi la vie leur a réservé cette horreur. Certes, Oliver Heese leur propose une explication : le hasard. Le pur et simple hasard. Qui, d’une façon ou d’une autre, leur semble une offense. Qui sonne faux. Dans le foyer de la clinique de Schwerin, il y a un tableau où quelqu’un a consigné les naissances du jour : Anastasia 4 h 05, Chlara 4 h 36… Le ­célèbre psychologue Daniel Kahnemann s’est peut-être retrouvé un jour devant ce genre de tableau. Dans son ouvrage ­Système 1, système 2, une sorte de bible de la psychologie sociale, Kahneman s’appuie sur l’exemple des nouveau-nés pour montrer à quel point l’être humain a du mal à comprendre le hasard (1).  

Cela ne peut pas être un hasard !

Prenons six nourrissons qui viennent au monde les uns après les autres, explique Kahneman. Ne considérons que leur sexe, G pour les garçons, F pour les filles. Chaque bébé est bien entendu indépendant du suivant et c’est donc le hasard qui détermine leur succession. Voici deux ordres possibles : F-F-F-F-F-F G-F-G-G-F-G Ces deux ordres sont-ils aussi vraisemblables l’un que l’autre ? La plupart des gens répondent à cette question par la négative. Ils voient dans la succession de six filles quelque chose de particulier. Et, pourtant, la probabilité que la première succession se produise n’est pas moindre que la succession numéro deux. Elle est strictement identique. L’ être humain souffre d’un préjugé. Il croit savoir à quoi devrait ressembler le hasard et a du mal à comprendre que des processus nés du hasard puissent aussi produire des structures qui contredisent ses attentes. Steve Jobs, le cofondateur d’Apple, a raconté un jour une histoire à ce propos. À sa sortie, l’iPod intégrait la fonction « shuffle » qui permettait d’enchaîner des chansons au hasard. Avec ce slogan : Life is random, la vie est aléatoire. Les clients ne tardèrent pas à se plaindre d’avoir entendu deux fois la même chanson à la suite ou des morceaux du même artiste. Ça ne pouvait pas être dû au hasard ! Et pourtant ça l’était. Simplement ça n’en avait pas l’air. Apple repro­gramma donc la fonction pour qu’elle soit « moins déterminée par le hasard tout en donnant l’impression de l’être davantage », comme Steve Jobs l’avoua par la suite. Inconsciemment, je suis à la recherche de relations de cause à effet. Je me jette sur tout ce que je crois pouvoir élucider. J’imagine des structures au sein de processus chaotiques. Je vois à la télévision une équipe de football perdre trois fois consécutives par pur manque de chance et je crois les journalistes sportifs quand ils remettent l’entraîneur en question. Je traite mon rhume avec des cachets de vitamine C, et, dès que je vais mieux, je sais à quoi c’est dû. Je crois donc péné­trer le sens des choses. Je vois des chaînes causales – si A, alors B, alors C – ou bien une instance qui provoque ceci ou cela. Six filles de suite, ça doit cacher quelque chose ! Alexander Horn est constamment tenu d’essayer de comprendre pourquoi une personne a agi de telle façon plutôt que de telle autre. J’ai eu une idée de l’effort que cela coûte de ne pas reléguer le hasard au rôle de simple bruit de fond lorsque je lui ai rendu visite dans son bureau de Munich. À 43 ans, Horn, un homme au dos très droit et aux yeux clairs, dirige depuis bientôt deux décennies la section dédiée au profilage criminel de la police bavaroise. Il a conseillé les enquêteurs dans le cadre de centaines de meurtres. C’est quelqu’un de très ­lucide, une obligation pour lui. Un monde régi par le hasard ? « Impensable », affirme le personnage de Sherlock Holmes dans la nouvelle La Boîte en carton. « Il faut toujours tenir compte du hasard », réplique Alexander Horn dans son bureau. Il y a quelques années, à Hambourg, un enfant de 5 ans est mort dans une cage d’esca­lier après avoir reçu des coups de pied à la tête. L’appartement où ­habitait la victime se trouvait juste au-dessus du lieu du crime. La police en était sûre : le père, un alcoolique colérique, avait tué le petit garçon. Mais ce n’était pas le cas. Le coupable était un déséquilibré qui s’était aven­turé dans la cage d’escalier et avait aperçu un enfant qui dévalait les marches en courant, droit sur lui. L’homme avait fait une crise de ­démence. Le hasard, rien que le hasard. Horn travaille avec quatre autres ­spécialistes qui, comme lui, ­remettent sans cesse en question leurs hypothèses. S’appuyer sur ces piliers que sont la méthodologie, l’expertise et la vraisemblance, tout en gardant en tête que tout pourrait aussi être autre que ce qu’on imagine, voilà comment il ­décrit le travail de la plus ancienne équipe de profilage allemande. Même pour l’affaire qui l’a occupé plus longtemps qu’aucune autre, il était confronté à cette question : hasard ou pas ? Qu’est-ce que je vois – des événements qui sont aussi peu liés les uns aux autres que les naissances de bébés dans un hôpital ? Ou quelque chose qui renvoie à une cause commune ?   Dans le nord de l’Allemagne, en l’espace de neuf ans, trois jeunes garçons avaient disparu, l’un d’un inter­nat, l’autre d’un terrain de camping, le troisième d’un centre d’accueil pour classes vertes. Les cadavres des deux premiers furent découverts enterrés dans des dunes, celui du troisième dans des buissons. Les enquêteurs de Basse-Saxe demandèrent de l’aide à Horn et, à l’issue d’un débat qui dura de 8 heures du matin à minuit, le groupe qu’il dirigeait arriva à la conclusion qu’il fallait rechercher un tueur en série. L’enquête dura dix ans, et elle n’aurait peut-être jamais abouti si, à un moment donné, un employé d’usine qui travaillait de nuit n’avait pas allumé la télévision pendant sa pause, précisément au moment où l’émission « Meurtres non résolus » était rediffusée. Il vit une photo de l’une des victimes et crut se souvenir : c’était le jeune garçon que, neuf ans plus tôt, il avait aperçu avec un inconnu dans une Opel Omega. La police identifia 7 000 propriétaires d’Opel Omega, mais pouvait-elle ­enquêter sur chacun d’entre eux ? Horn décida de s’adresser à nouveau au ­public. Le soir de la conférence de presse, à 22 h 28, arriva le mail d’un autre ­témoin – pour l’Opel il ne pouvait pas dire, mais il se souvenait tout d’un coup d’un animateur un peu bizarre lors d’une excursion, seize ans plus tôt… Ce courriel mit les enquêteurs sur la piste du meurtrier, le tristement célèbre « homme au masque ». C’était effectivement un tueur en ­s­érie. Simplement, l’« homme au masque » n’avait jamais conduit d’Opel Omega. C’est par pur hasard que les enquêteurs se sont retrouvés sur la bonne piste. Un faux souvenir a mis en branle une chaîne d’événements qui les a menés au but. Hasard et structure : ce fut un eurêka dans l’histoire de la pensée quand on comprit qu’ils étaient liés l’un à l’autre. Cela se produisit au xviiie siècle. C’est à cette époque que des savants commencèrent à observer des personnes jouer à des jeux de hasard. Ce qui frappait nos savants, c’est ce qui se passait lorsqu’une pièce de monnaie était lancée plusieurs fois de suite : la fréquence à laquelle elle retombait
sur pile ou face n’était plus ­arbitraire. Plus on lançait la pièce, plus on se rapprochait d’une proportion parfaite 50/50 entre pile et face. Des événements, fortuits quand on les considère séparément, obéissent, pris dans un ensemble, à des règles. J’ai lu que cette découverte rendait possible tout ce qui a aujourd’hui à voir d’une façon ou d’une autre avec les statistiques. Mais, honnêtement, je dois avouer que j’ai du mal à bien le comprendre. Il serait plus simple que le hasard n’ait que l’apparence du hasard et que les structures ne doivent rien à la contingence. Que l’un soit lié à l’autre, une tête froide comme celle d’Alexander Horn peut sans doute s’en accommoder. La mienne moins.   Si, par extraordinaire, 83 garçons viennent au monde à la suite dans une clinique, ne peut-on tout de même être à peu près certain que le 84e bébé sera une fille ? Non. Chaque résultat particulier n’est pas lié au précédent et demeure fortuit. Simplement, à chaque répétition, la chance augmente qu’à la fin l’ensemble présente une répartition de 50/50. Je ne semble pas être le seul à devoir faire des efforts pour saisir cela. Il y a des joueurs de roulette qui croient devoir tout miser sur le rouge si le noir est tombé dix fois de suite. Ils devraient garder à l’esprit que la découverte de nos savants porte le nom de « loi des grands nombres » (2). Ce n ’est pas pour rien : il ne suffit pas de lancer une pièce quelques dizaines de fois, il faut le faire des milliers de fois pour se rapprocher des 50/50. Au XVIIIe siècle, époque optimiste s’il en fut, lorsque les savants arrachèrent cette loi au hasard, tout sembla soudain possible. Il suffisait d’étudier suffisamment le monde, d’appréhender jusque dans les moindres détails « les mouvements des grands corps célestes et du plus infime atome » et on aurait réglé son compte au hasard. Car, pour ces savants, celui-ci n’existe pas. Ce n’est qu’un mot pour désigner ce que personne n’a encore compris. C’est, pour reprendre une image formulée avant eux par le philosophe Spinoza, l’« asile de l’ignorance ». asile spinoza   Cette histoire de message radio, c’est Jörg Kujack qui me l’a racontée. Il est commandant de bord à la Lufthansa. Il a 59 ans, une voix d’animateur radio et cette sérénité des pilotes d’avion qui vous apaise immédiatement. Il transporte les gens autour du monde, au Cap, à Hongkong, à Vancouver. Je l’ai rencontré dans sa ville natale de Baden-Baden. Nous avons parlé de crashs toute une soirée. Kujack parle volontiers de catastrophes aériennes, et il est volubile. Cela a pris du temps, mais au bout d’un moment, cela m’a apaisé.  

« Par accident »

Le point de départ : « Tu voles par une nuit d’encre, sans visibilité, à 1 000 km/h. Il fait – 60° C à l’extérieur et tu es assis sur 100 000 litres de kérosène. Dans ces conditions, tu n’as vraiment pas envie que le hasard croise ta route. » Ce n’est pas pour rien qu’en français on dit « par accident » quand survient quelque chose d’imprévu. La Lufthansa veut naturellement éviter l’accident et elle se trouve confrontée à deux problèmes. Tout d’abord, sa flotte effectue environ 1 800 vols par jour. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle défie le hasard et, à un moment donné, elle le sait pertinemment, le hasard va la surprendre. L’incident, sans parler de ce qu’on appelle la « perte totale », reste ­extrêmement rare, ce qui crée des difficultés méthodologiques. L’un des collègues de Kujack l’exprime ainsi : « Tant que nous ne nous écrasons pas, nous ne pouvons pas évaluer notre niveau de sécurité. » La compagnie étudie chaque toussotement de réacteur, compte chaque impact d’oiseau, étudie les crashs des autres compagnies. Kujack me raconte l’accident le plus effrayant de toute l’histoire de l’aviation civile, celui du 27 mars 1977 à Tenerife. Deux Boeing 747, l’un de la compagnie néerlandaise KLM, l’autre de la PanAmerican, attendent l’un derrière l’autre au bout de la piste de décollage. Tous deux ont été détournés ici à cause d’une alerte à la bombe à l’aéroport de Las Palmas, sur l’île de la Grande Cana­rie. Brouillard épais, beaucoup de trafic, tous veulent vite partir. La tour de contrôle fait rouler l’avion néerlandais jusqu’à l’autre extrémité de la piste, et, là, le 747 fait demi-tour, prêt au décollage. Les Américains roulent eux aussi sur la piste, on leur a dit de prendre la bretelle 3, mais, à cause du brouillard, ils ne trouvent pas la sortie et continuent à rouler en direction du Boeing de KLM. La tour de contrôle explique aux pilotes néerlandais le cap qu’ils doivent prendre après le décollage, et le mot take-off est prononcé. Le ­pilote l’entend, pense qu’il peut s’envoler et accélère. Le 747 gagne de la vitesse, il fonce pile sur l’autre 747. À ce moment là encore, la chaîne d’événements aurait peut-être pu être interrompue, tous les protagonistes, le pilote néerlandais, le pilote américain et l’homme de la tour de contrôle désirent se parler. Mais ils parlent tous en même temps, à 17 heures, 6 minutes, 19 secondes et 39 centièmes, les messages radio se bloquent les uns les autres, les pilotes n’entendent plus qu’un bourdonnement et l’accident suit son cours : 583 morts. Aujourd’hui, le terme take-off ne peut plus être prononcé que lorsqu’il s’agit vraiment d’une autorisation de décollage. Lorsque Kujack roule sur la piste, la tour de contrôle ne lui demande donc pas : « Are you ready for take-off ? », mais : « Are you ready for departure ?» Parce que take-off évoque l’idée que la voie est libre. Il arrive cependant que, dans les systèmes complexes, une mesure contre un risque en génère de nouveaux. Après le 11-Septembre, les compagnies aériennes ont blindé la porte de la cabine de pilotage. Or, sans cette mesure, le copilote de Germanwings Andreas Lubitz n’aurait jamais pu s’enfermer, empêchant ainsi le pilote de regagner son poste (3). D’où une nouvelle consigne : lorsqu’un pilote doit s’absenter du cockpit, une hôtesse y entre. On suit cette règle, mais on ne l’aime guère. Une hôtesse folle peut tout aussi bien commettre l’irréparable. Jörg Kujack me raconte encore une histoire qui me remue. Un de ses amis, pilote comme lui, qui l’avait convaincu il y a de nombreuses années de s’inscrire dans une école de pilotage, est mort dans un crash en Turquie. À l’enterrement, la veuve a remis à Kujack l’étiquette que le défunt accrochait à son bagage. Aujour­d’hui, cette étiquette voyage avec Jörg Kujack, dans son propre bagage, au Cap, à Hongkong, à Vancouver. C’est un porte-bonheur. Une protection contre l’imprévisible. Un pilote, parangon de l’action ration­nelle, qui s’autorise un dernier reste de pensée magique. Un homme atteint d’une tumeur qui a besoin d’un coupable, d’un adversaire donc, même s’il ne s’agit que d’un téléphone portable... De telles histoires ne sont pas pour surprendre le sociologue Hartmut Rosa. À l’université d’Iéna, où il enseigne, il a fait venir des gens tout ce qu’il y a de plus normal et leur a demandé de raconter leur vie. Bien souvent s’exprimait un ­besoin profond : que ce qui leur est arrivé ne soit pas le fait du hasard. Plus cruelle encore que l’expérience de regarder les rouages du hasard, il y a apparemment la crainte de ne pas comprendre son existence, explique Rosa : « On perd une jambe dans un accident et on se dit : “Il devait en être ainsi. C’était bien pour moi.” Ce motif revient sans cesse : “Le destin veut me dire quelque chose. Il pense à moi.” »   Et Rosa de citer une expression du philosophe Karl Jaspers, « le sens de l’englobant » [der Sinn für das Umgreifendes]. Jaspers entend par là la manière fondamentale dont l’homme entre en relation avec le monde qui l’entoure : avec des fragments qui se dérobent à toute maîtrise et à toute utilisation. Peut-être s’agissait-il déjà de combattre le hasard lorsque l’homme érigea les premières huttes pour se protéger des impon­dérables de ce monde. L’ être ­humain a construit des bateaux, des ­immeubles, des avions et il a recou­vert le monde de circuits financiers. Il planifie son avenir et souhaite tout contrôler. Dans les études des psychologues, les ­sujets croient qu’ils auraient plus de chances de gagner à la loterie s’ils étaient autorisés à effectuer le tirage eux-mêmes. L’ être humain est décidément un drôle d’animal. Dans la vie, on ne peut effectuer tous les tirages au sort soi-même. C’est pourquoi, estime Hartmut Rosa, s’agite en nous « ce besoin de lancer un appel au monde – et d’obtenir une ­réponse ». Ne serait-ce que sous la forme d’un en-cas ou d’un parapluie rouge. Un dimanche matin, il y a quelques ­semaines, l’une de mes connaissances, Eva, 27 ans, prend le train à Rome. Elle ne va pas bien. « J’ai franchement eu une année de merde », me ­confiera-t-elle plus tard. Eva est allemande, elle prépare une thèse de philosophie politique en Italie. Au printemps 2016, elle a vécu une rupture difficile et elle est rentrée chez elle, en Allemagne. La voilà de retour à Rome pour une conférence. Ce matin-là, elle a décidé d’aller visiter un monastère qui se trouve sur une montagne en dehors de la ville. L’occasion de faire une belle randonnée, pense-t-elle. Eva vient d’une famille ouverte sur le monde et tolérante, dans laquelle la foi joue un grand rôle. Elle-même se décrit comme athée, mais une athée en quête de quelque chose. Mince, se dit Eva dans le train. Elle a oublié son argent chez elle. Elle a faim et, la veille, elle a forcé sur la boisson. Elle décide de faire demi-tour. Elle descend, se rend sur le quai d’en face parce que le train en sens inverse arrive – et là, sur un banc, il y a un sachet avec un sandwich à l’intérieur. Qui a bien pu l’oublier ici ? Elle change de nouveau de quai et continue son trajet initial tout en mangeant le sandwich. Tandis qu’elle approche de la montagne, il se met à pleuvoir des cordes. Eva regarde par la fenêtre, le monde est noyé sous les eaux, le monastère se cache derrière les nuages. Pas l’idéal pour une randonnée, se dit Eva – quand elle aperçoit un parapluie rouge, abandonné dans le compartiment vide. Une instance mystérieuse veut qu’elle fasse l’ascension de cette montagne. Le train s’arrête. Eva s’empare du parapluie et marche.  

Et si un autre spermatozoïde avait atteint son but ?

Au cours de cette matinée bien peu ­radieuse, elle passe beaucoup de temps dans le monastère. Quelque chose se dénoue en elle, elle se sent prise dans l’« englobant ». Pour la première fois depuis dix ans, elle prie. Allume trois cierges. Et, à la fin, elle rentre de cette escapade avec le souvenir de ce sentiment de sérénité, un véritable cadeau du destin, qui ne la quitte plus depuis. Eva l’appelle « un soupçon de paix au milieu de cette guerre qui fait rage en moi ». Le physicien quantique Anton Zeilinger rappelle l’existence du « hasard objectif », le fait que, dans le monde de l’« infiniment petit », certains événements sont tout bonnement imprévisibles. « Je dis toujours aux théologiens : même le bon Dieu n’en connaît pas les causes, il ne peut pas les connaître. » Franz Neyer, professeur de psychologie, indique qu’on ne saurait expliquer la personnalité d’un adulte à partir d’influences stables, comme le comportement des parents auquel un individu a été exposé dans son enfance. Des modifications ­dynamiques intervenues au cours de la vie seraient tout aussi déterminantes pour la formation de la personnalité : une maladie à un mauvais moment, l’amour au premier regard. À peu près la moitié des couples possibles, explique Neyer, sont condamnés d’emblée, pour cause d’incompatibilité sociale ou de personnalité. La personne à qui, parmi les 50  % restants, on va donner son cœur reste imprédictible. Du pur hasard donc. Du point de vue des spécialistes, la phrase « Nous étions faits l’un pour l’autre » n’est rien d’autre qu’une invocation illusoire du destin. (Mais une invocation très saine pour la pérennité du couple.) L’historien et ancien journaliste de Die Zeit Volker Ullrich, auteur d’une biographie d’Hitler, nous donne lui ­aussi à réfléchir quand il écrit : « Le hasard a joué un grand rôle dans la vie ­d’Hitler. (4)» Munich, 9 novembre 1923 : Hitler tente un putsch. Vers midi, les ­nazis se dirigent, bras dessus, bras dessous, vers l’Odeonsplatz. Là, des coups de feu reten­tissent dans la rue. La personne qui défile à côté d’Hitler, à moins de 50 centimètres de lui, s’effondre sur le sol, morte. Hitler est indemne. Le soir du 8 novembre 1939, l’homme qui a précipité l’Europe dans la guerre prononce, comme chaque année, un discours pour commémorer ce putsch manqué. Cette fois, il est censé mourir. Le menuisier et grand résistant allemand Georg Elser s’est introduit des dizaines de fois dans la Bürgerbraukeller [la brasserie d’où le putsch de 1923 est parti et où Hitler tient chaque année son discours], il a évidé un pilier et y a placé une bombe. Elser sait qu’Hitler parle chaque année de 20 h 30 à 22 heures, il programme donc la détonation pour 21 h 20. Mais, ce jour-là, un brouillard épais recouvre la ville. Contrairement à son habitude, Hitler ne rentre pas à Berlin en avion, il prend un train qui part à 21 h 31. Lorsque explose la bombe qui, selon toute probabilité, l’aurait tué, il est déjà sur le chemin de la gare. Joseph Goebbels écrit dans son journal : « Il est sous la protection du Tout-Puissant. Il ne mourra pas avant d’avoir accompli sa mission. » Comme plus tard, après l’attentat manqué du 20 juillet 1944, les nazis voient la « Providence » à l’œuvre. Non, aucun hasard là-dessous. Tout sauf ça. Il ne pouvait en être autrement. Cette réaction traduit l’aspiration profonde de l’être humain à donner après coup un sens aux événements. Le hasard exige de penser au conditionnel : que se serait-il passé si… Or nous préférons penser de façon plus confortable. Nous regardons en arrière, voyons une série de points le long de la route que nous avons prise, ou que l’histoire a prise, et nous élaborons à partir de là un récit relativement cohérent. cygnes noirs La plus grande histoire que je puisse me raconter consiste à me dire que tout a eu lieu pour que je puisse être précisément qui je suis. Malheureusement, cette histoire ne correspond pas à la réalité. Je ne veux pas admettre qu’il puisse y avoir un monde dans lequel je n’existe pas. Pourtant un tel monde n’est pas difficile à concevoir. Il suffit d’examiner les méandres de son histoire familiale. Si Georg Elser avait éliminé Hitler, peut-être que les Allemands n’auraient pas attaqué la France, le 9 juin 1940. Le premier mari de ma grand-mère ne serait pas tombé en Champagne et elle n’aurait pas épousé mon grand-père. La chaîne de dominos au bout de laquelle je me trouve aurait été interrompue. Tant de minuscules tournants, tant d’infléchissements du destin. De génération en génération, ils s’accumulent au point de donner le vertige. Et puis il y a le moment de la conception. Un ovule, 400 millions de spermatozoïdes. Je me suis toujours dit que tous ces spermatozoïdes étaient identiques, mais c’est faux. Les informations génétiques divergent d’un spermatozoïde à l’autre. Quatre cents millions de possibilités. Si, pendant ce centième de seconde décisif, un autre spermatozoïde avait atteint son but, je serais une personne différente. Le hasard n’est pas une chose qui m’assaille de l’extérieur, comme un accident ou un parapluie oublié dans un coin. Il est au fondement de mon existence. La nuit est froide et claire, paisible ­aussi. Un homme court dans la forêt, une petite lampe de poche éclaire son chemin bordé d’arbres noirs. L’homme s’immobilise, indique sans un mot un point devant lui. Les contours d’un ­bâtiment arrondi. Un grondement brise le silence, le toit du bâtiment s’ouvre, une fente de lumière apparaît et je ­reconnais un gigantesque télescope. Il regarde vers le ciel. Je reste immobile et dirige moi aussi mon regard vers le haut. Les Thuringiens savaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont bâti leur observatoire astronomique au sommet d’une colline isolée, au-dessus de la Saale. La nuit y scintille en toute quiétude. Avant qu’Eike Guenther et moi nous mettions en route, j’ai passé l‘après-­midi chez lui et son collègue astronome. Il n’y a quasiment que des hommes qui ­occupent les bâtiments fonctionnels non loin de la coupole. Ils portent des pull-overs rayés et des sandales, et ils passent la tête dans le bureau du voisin pour ­sortir des phrases comme : « Demain, tu t’occupes de ma jeune étoile géante ? » Peut-être est-ce le calme qui règne sur cette montagne magique ou l’immensité des espaces qu’on parcourt ici quotidiennement. En tout cas, les conversations vont tout de suite à l’essentiel.   Ici comme dans d’autres observatoires du monde entier, les scientifiques évoluent à la frontière du mesurable, ils recherchent des planètes semblables à la Terre. Si semblables que la vie pourrait y exister. Hartmut Rosa, le sociologue qui enseigne à Iéna, dans la vallée non loin, dirait : ils lancent un appel à l’Univers et attendent une réponse. Eike Guenther ouvre la porte de l’observatoire. Il pénètre dans une pièce ­située sous la coupole meublée de tables en bois qui remontent à l’époque de la RDA et d’une machine à café qui est là pour aider à lutter contre le sommeil. Et, évidemment, des écrans d’ordinateur. Un collègue plus âgé est de service cette nuit-là, déjà assis à son poste. De nouveau, un grondement, au-dessus de nous le télescope se braque vers un minuscule segment du ciel, et alors une image ­apparaît sur l’écran devant nous. Des points. Des petits points partout. Je ne pourrais en distinguer aucun à l’œil nu, ni depuis la forêt en bas ni a fortiori dans une ville. Mais les points sont pourtant là. Certaines personnes regardent le ciel et y voient un lion ou une balance. Moi, ce que je contemple, c’est quelque chose qui me rappelle la structure à l’intérieur de la tête de Frank Becker, le patient atteint d’une tumeur au cerveau. Des cellules dans un cerveau. Liées entre elles. Produisant les choses les plus étranges. Les astronomes le reconnaissent, il a fallu qu’un nombre incalculable d’éléments soient réunis à l’origine sur la Terre pour qu’un processus puisse s’y enclencher qui a abouti à l’apparition de la vie. La vie. Un astronome a dit un jour : la chance qu’elle apparaisse était aussi grande que celle qu’un typhon s’abatte sur un tas de ferraille et que les morceaux virevoltants finissent par former un Boeing 747. Peut-être est-ce arrivé une seconde fois quelque part dans les profondeurs cachées derrière les points sur l’écran. Récemment, lors d’un congrès, les chercheurs de planètes ont voté : les quatre cinquièmes sont d’avis que la vie peut exister ailleurs. Mais sans doute uniquement sous la forme d’orga­nismes unicellulaires. Qu’à partir de tels produits élémentaires de la vie se développe automatiquement quelque chose qui ressemble à l’homme, aucun des chercheurs qui s’occupent de ces questions n’y croit.   Jadis, à l’école, nos manuels de biologie proposaient cette représentation de l’évolution : d’abord un singe, qui ensuite se redresse, dont la tête devient moins anguleuse. Puis la créature perd son épais pelage, se redresse encore et, à la fin, on y arrive : un homme comme vous et moi. Cette représentation des choses suggère qu’on peut comparer Homo sapiens à un iPhone. A l’iPhone 4 a succédé l’iPhone 5, aux fonctions améliorées, puis l’iPhone 6, encore amélioré, et enfin l’iPhone 7… Une visite au biologiste Johannes ­Vogel, directeur du Musée d’histoire naturelle de Berlin, m’a convaincu que ce n’est pas si simple. Vogel, qui a épousé – pur hasard – une arrière-­arrière-petite-fille de Charles Darwin, m’a beaucoup parlé des voies tortueuses de l’évolution, qui n’ont pu être que contingentes. Puis il m’a conduit dans une salle gigantesque, a allumé la lumière et je me suis retrouvé devant un tyrannosaure. Je me suis senti tout petit. Vogel pointait l’énorme squelette du doigt : « Si un astéroïde n’avait pas frappé la Terre et ne l’avait pas ­exterminé, c’est lui qui régnerait sans doute encore aujourd’hui. Et non pas nous, les mammifères. » Aucun vainqueur ne croit au hasard, écrit Nietzsche. Est-ce nécessairement toujours vrai ? À l’issue de mes recherches, je me représente notre Terre, la vie qui s’y est développée et nous-mêmes, ce battement de paupière dans l’éternité, comme le résultat d’une chance incroyable à la loterie. Partout dans l’Univers, on jette des dés, des milliards d’années durant, en des milliards de lieux, sans cesse. Une fois au moins, l’improbable a eu lieu. J’ai lu que les gens qui expliquent leur réussite sociale – carrière, argent, ce genre de choses – par le hasard plutôt que par leur propre mérite sont plus heureux et dépensent davantage pour les bonnes œuvres. Cela aussi m’a encouragé à considérer en fin de compte le rôle englobant du hasard comme une bénédiction. Et ceci enfin : même Frank Becker, l’homme à la tumeur du cerveau, n’a pas été uniquement un perdant à la loterie de la vie. Le meilleur ordinateur du monde n’aurait pu prédire ce qui s’est produit dans la petite ville de Pritzwalk, dans le Brandebourg, il y a six ans, lors du réveillon du Nouvel An. Heike Fuchs et une amie voulaient au départ rester chez elles, mais elles sont finalement allées à la brasserie Alte ­Mälzerei. Elles y ont dansé. Frank ­Becker avait réservé une table avec un ami. Aujourd’hui, il prétend que ce fut un coup de foudre. A l’époque, il se ­disait : pour le Nouvel An, on peut être ­audacieux. « Tu danses ? » Ils ont ­dansé toute la soirée, et la nouvelle ­année était déjà bien entamée lorsqu’il lui a ­demandé s’il pouvait la raccompagner chez elle. Elle a pris peur et elle est ­repartie seule. Mais elle ne cessait de penser à lui. Par le plus grand des hasards, la nièce de Heike Fuchs travaillait dans la même entreprise que Frank. Cette nièce lui a laissé le numéro de sa tante sur son ­bureau. Le 8 avril 2011, ils se sont revus. L’un comme l’autre étaient seuls depuis longtemps. Depuis ce soir-là, ils ne le sont plus. Lui : « Je ne veux pas être une ­personne dont il faut s’occuper sans arrêt. » Elle : « Mais, mon chéri, tu l’es déjà. » Elle le soutient quand il souhaite faire quelques pas et il lui caresse le dos quand la nuit elle pleure dans leur lit, angoissée par ce qui va se passer. Début décembre, elle se rendait chaque jour à l’hôpital. Après l’opération au cours de laquelle j’ai regardé à l’intérieur du cerveau de Frank Becker, les infirmières ont ­annoncé à Heike, une fois qu’il s’est réveillé : pas de séquelles neurologiques, tout va bien pour le moment, vous pouvez aller le voir en toute sérénité, une jolie surprise vous attend. Elle a pénétré dans sa chambre. Il y était allongé, il l’a reconnue et lui a dit : « Ma chérie, ­marions-nous. »   — Cet article est paru dans Die Zeit le 29 décembre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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Die Logik der Tat. Ein Profiler auf der Spur von Mördern und Serientätern de Alexander Horn, Knaur, 2016

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