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Disparues de Buenos Aires

Dans un premier roman très remarqué, Dolores Reyes aborde, par le biais du fantastique, un sujet d’une actualité brûlante dans son pays : les violences faites aux femmes et l’inertie des autorités.


© La Nación / Zuma / Rea

Manifestation contre les féminicides à Buenos Aires, le 8 mars 2017. Dolores Reyes offre aujourd’hui à cette mobilisation un puissant relais littéraire.

Pour une romancière à succès, Dolores Reyes présente un profil atypique. Mère célibataire de sept enfants, cette quadragénaire a été enseignante et occupe à présent un poste administratif dans une école primaire de Pablo Podestá, une petite commune de la banlieue de Buenos Aires. Tout en travaillant et en élevant ses enfants, cette passionnée de tragédie grecque – et qui, confie-t-elle au quotidien argen­tin Clarín, a « toujours aimé viscéralement la littérature » – a réussi à dégager quelques heures, de-ci de-là, pour fréquenter un atelier d’écriture. Avec profit : son premier roman, Mangeterre, publié en septembre 2019, a fait mouche. Dolores Reyes, qui se dit « prolétaire de banlieue » dans un entretien accordé au journal alternatif espagnol El Salto, a été portée aux nues par la critique. Son roman en est déjà à sa 6e édition en Argentine, et des traductions sont en préparation dans une dizaine de pays.

Dolores Reyes aborde en effet un sujet d’une actualité brûlante : les féminicides, un mal qu’elle qualifie d’« endémique » en Argentine. L’écriture du livre a coïncidé avec l’essor du mouvement Ni Una Menos (« Pas une de moins »), né à Buenos Aires en 2015 pour dénoncer les crimes sexistes. En 2017, ce réseau féministe avait déjà pris l’initiative de publier une anthologie de textes sur les meurtres de femmes pour « se réapproprier l’imagination et changer l’histoire » 1. Reyes ne figurait pas parmi les auteurs du recueil, mais son roman « implicitement politique », selon le magazine espagnol El Cultural, offre aujourd’hui à cette mobilisation un puissant relais littéraire.

« Dès les premières lignes, Mangeterre plonge le lecteur dans un univers sombre, fascinant, qui nous frappe parce qu’il résonne avec l’époque actuelle », apprécie Ivana Romero dans le quotidien argentin Página 12.
L’héroïne, adolescente, vit avec son frère Walter dans un quartier de la périphérie de Buenos Aires. Leur père est aux abonnés absents, leur mère est morte. Au décès de celle-ci, la fillette, alors âgée de 6 ans, a découvert au cimetière qu’elle possédait un pouvoir surnaturel. Ayant mangé un peu de la terre qui avait été au contact du corps, elle a vu ce qui était arrivé à sa mère : elle a été battue à mort par son père.

Très vite, le secret de l’enfant extralucide s’ébruite ; dans le voisinage, on la surnomme Come­tierra (« Mange­terre »). Devant sa porte viennent s’amonceler des bouteilles contenant un peu de terre et un numéro de téléphone, déposées là par des personnes qui cherchent désespérément à comprendre ce qui est arrivé à leur mère ou à leur fille. Parce que les disparus sont presque toujours des femmes battues ou violées puis assassinées.

Dolores Reyes a dédié son roman à Melina ­Romero et Araceli Ramos, des adolescentes de Pablo Podestá, assassinées toutes les deux. Melina et Araceli auraient pu fréquenter l’école où travaille la romancière, elles sont d’ailleurs « enterrées à 150 mètres de là », indique-t-elle dans El Salto.
Mais attention à ne pas voir dans Mangeterre un roman des marges, prévient-elle : « Là où se déroule l’histoire, 55 % des jeunes vivent sous le seuil de pauvreté, ce n’est pas une marge. » Empathique, sensible à la « langue » des jeunes et à la « colère des garçons », à l’environnement « très hostile » dans lequel ils évoluent, « Reyes connaît le monde dans lequel vivent les jeunes de son quartier, leurs peurs et leurs rêves : dans son livre, ce sont eux, ces ados au sang chaud, qui portent l’intrigue », note Paula Conde dans le quotidien Clarín.

Plus encore que les violences faites aux femmes, la romancière condamne la complaisance et l’inertie des autorités. « Comme dans bon nombre de romans policiers argentins, ce ne sont pas des policiers, des détectives ou des juges qui élucident les affaires mais d’autres personnages, une voyante dans ce cas », relève Mar Centenera, correspondante du quotidien espagnol El País à Buenos Aires.

Notes

1. Recuperemos la imaginación para cambiar la historia, Madreselva, 2017.

LE LIVRE
LE LIVRE

Mangeterre de Dolores Reyes, Éditions de l’Observatoire, 2020

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