Les disparus de Berlin
par Konstantin von Hammerstein

Les disparus de Berlin

Pour les transfuges est-allemands, le passage à l’Ouest n’était pas toujours l’assurance de connaître une vie sûre et tranquille. Traquant ceux qu’elle soupçonnait d’espionnage – et elle en soupçonnait beaucoup –, la Stasi dirigeait tout un réseau de ravisseurs chargés de les ramener au bercail, qu’elle recrutait dans le milieu du banditisme. Il en allait du pouvoir de la classe ouvrière.

 

Publié dans le magazine Books, janvier / février 2017. Par Konstantin von Hammerstein

©Imagno - Franz Hubmann/La Collection

Près du mur de Berlin vers 1961-1962. Les enlèvements de transfuges à Berlin-Ouest ont profondément marqué la mémoire collective allemande dans les années 1950.

Il est 7 h 30, ce 8 juillet 1952, lorsque l’avocat Walter Linse sort de chez lui pour se rendre au bureau. Un taxi, moteur allumé, stationne devant sa villa Art nouveau de Lichterfelde, un quartier cossu de Berlin, avec deux hommes à bord. Linse ne les voit pas, dans son dos, faire signe à des complices. L’un d’eux lui demande du feu, puis lui saisit le bras et tente de l’étrangler. Linse parvient à se dégager et court, en toute inconscience, vers le taxi. Son agresseur le rattrape, le maîtrise et se jette avec lui dans la voiture. Le second poursuivant frappe l’avocat à la tête. De nombreux témoins assistent à la scène. L’Opel Kapitän démarre en trombe, une portière à moitié ouverte d’où dépassent les jambes de Linse. Le visage plaqué au sol, l’avocat tente de se défendre. L’un de ses ravisseurs lui tire alors dans les mollets pour l’obliger à replier enfin les jambes. Les kidnappeurs répandent des crève-pneus sur la chaussée pour arrêter la camionnette qui les a pris en chasse, klaxon hurlant. Son conducteur n’abandonne qu’après avoir essuyé des tirs et alerte une patrouille de police, qui se lance à la poursuite des ravisseurs. Mais l’Opel a déjà atteint la frontière entre les secteurs Est et Ouest. Elle fonce sous la barrière qui a été relevée pour elle et disparaît en RDA. Walter Linse, qui avait fui la zone sovié­tique en 1949 et dirigeait la section économique du Comité d’enquête des juristes libres, organisation anticommuniste de défense des droits de l’homme, passe les mois suivants dans les cellules tristement célèbres de la ­Stasi (le ministère de la Sécurité d’Etat), à Berlin-Hohenschönhausen. En septembre 1953, un tribunal militaire soviétique le condamne à mort pour espionnage et propagande anticommuniste. Linse est transféré à Moscou et fusillé dans la nuit du 15 décembre 1953 à la prison de la Boutyrka. L’enlèvement perpétré par une matinée ensoleillée dans une rue paisible de Berlin se termine, un an et demi plus tard, en assassinat judiciaire. Comment appelle-t-on un État qui enrôle plusieurs criminels condamnés à de lourdes peines pour planifier et commettre un enlèvement ? Qui séquestre un homme kidnappé, pendant des mois, dans un cachot minuscule puant la merde, la pisse et le chlore, l’en sort pour le questionner nuit après nuit et n’interrompt ces interrogatoires que lorsque le détenu perd trop de sang ? Dont le ministre de la Sécurité d’État ne répugne pas à assister personnellement, de temps en temps, à ces interrogatoires ? Un État de non-droit ? Gregor Gysi, chef du groupe parlementaire de Die Linke [parti de la gauche radicale], jugerait cela exagéré, sans doute. À l’automne 2014, au ­moment où les futurs partenaires de la Coalition rouge-rouge-verte (entre Die Linke, le SPD et les Verts) de Thuringe débattaient de la manière dont il convenait de cataloguer la RDA, Gysi avait déclaré en substance : oui, bien sûr, le droit a été bafoué en RDA et de façon grossière, mais le régime du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) était-il pour autant un État de non-droit ? Non : « Nous sommes d’accord pour ne pas utiliser cette dénomination. » Aux yeux de Gysi et des siens, il s’agissait et il s’agit toujours de sauver des ruines du communisme est-­allemand son noyau originel « antifasciste et démocratique » : le régime, projet au départ estimable, avait été peu à peu perverti, se détournant avec le temps de ses intentions initiales, fina­lement contredites de façon tout à fait regrettable. L’affaire Linse ne relevait, selon cette logique, que d’un manquement grossier au droit. De ceux qui peuvent se produire dans n’importe quel pays, même démocratique. Hélas, la légende des fondations saines de la RDA repose sur un mensonge : la négation du droit était au fondement de ce régime, totalitaire déjà sur les fonts baptismaux. Les kidnappings orchestrés par la Stasi, essentiellement dans les années 1950 (avant la construction du Mur, en 1961), sont emblématiques des crimes d’État qui ont accompagné l’édification du pouvoir communiste durant sa phase stalinienne. Au total, le ministère de la Sécurité d’État a fait enlever une quarantaine de personnes en RFA, notamment dans la partie Ouest de Berlin. Plusieurs ont été, comme Linse, enlevées de force ; d’autres endormies, enivrées, attirées par divers subterfuges à l’Est. Là, elles ont souvent disparu dans les cachots des services secrets, ou ont été exécutées. Ce chapitre sombre de la Guerre froide est pour la première fois traité dans un ouvrage de référence. La jeune historienne Susanne Muhle a dépouillé des montagnes de dossiers, passant en revue quelque 300 000 documents : rapports d’informateurs, procès-verbaux d’interrogatoires, plans d’enlèvements de la Stasi, comptes rendus de procès est-allemands, rapports d’enquête ouest-allemands, articles de journaux, Mémoires. Muhle révèle sur plus de 600 pages les méthodes de la RDA : mensonges, violence, assassinats, contrats passés avec des criminels, conditions de déten­tion et procédés d’interrogatoire ­assimilables à de la torture, accusations montées de toutes pièces, simulacres de procès, la condamnation à mort étant décidée avant même le premier jour d’audience par le comité central du Parti.   Les disparitions de transfuges à Berlin-Ouest ont profondément marqué la mémoire collective dans les années 1950. Le cas de Linse, aussi spectaculaire fût-il, n’était pas…
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