Emmanuel Todd : « Trois ans de fac pour tous »
par Baptiste Touverey

Emmanuel Todd : « Trois ans de fac pour tous »

L’université ne sert pas qu’à apprendre des choses utiles. Elle sert aussi et surtout à ouvrir l’esprit, estime l’historien et anthropologue français en réaction à la thèse iconoclaste de Bryan Caplan.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Baptiste Touverey
Vous avez lu le livre de Bryan Caplan, The Case Against Education. Qu’en avez-vous pensé ? Caplan est un libertarien : il ne croit qu’au marché, il est anti-État, antisocial. Et, paradoxalement, il a produit une théorie qui va très au-delà de ce que pourrait dire un Mélenchon contre le système. En lisant ce livre, j’en suis arrivé à la conclusion que les libertariens, certes socialement nuisibles, peuvent être intellectuellement utiles. Son grand mérite, selon moi, est de démolir la théorie du capital humain, cette grande niaiserie dominante dont les économistes avaient accouché pour justifier les inégalités de rémunération. Le fait est que plus le niveau d’études supérieures est élevé, plus la rémunération est forte. Les économistes ont voulu y voir la preuve que les études ­supérieures apportaient des compétences réelles pour les métiers exercés par la suite. Ce que montre Caplan de façon dévastatrice, c’est qu’il n’en est rien. Dans votre dernier livre, Où en sommes-nous ?, vous dénoncez, à la suite du socio-logue britannique Michael Young, les méfaits de la méritocratie. La thèse de Caplan ne va-t-elle pas dans le même sens ? Il est vrai que Caplan, en s’en prenant à la théorie du capital humain, s’attaque à l’un des grands mythes de l’idéologie méritocratique. Pour autant, il faut distinguer deux moments de l’histoire. Dans son roman dystopique de 1958, The Rise of the Meritocracy: 1870-2033, Michael Young avait prévu que le déve­loppement des études supérieures aboutirait à stratifier la société à partir des performances scolaires ou intellectuelles (1). Selon lui, cette stratification, dérivée de l’idéal d’égalité des chances, produirait un monde hiérarchique beaucoup plus implacable que le monde postulé par le marxisme, divisé entre les possesseurs du capital et les autres. Il est, en effet, beaucoup plus difficile de remettre en question des inégalités fondées sur le « mérite », en l’occurrence la réussite scolaire, que sur la richesse ou l’hérédité. Mais l’ouvrage de Young ­remonte à une époque où ce système commençait juste à se mettre en place. Celui de Caplan arrive, lui, à l’issue de plusieurs décennies de stratification et de blocage, et ce qu’il dénonce avant tout, c’est la disproportion entre les sommes toujours plus considérables dépensées pour l’enseignement supérieur et les effets très limités de cet effort financier sur la croissance économique. Vous approuvez tout ce que dit Caplan ? Loin de là. Il y a des erreurs d’analyse, des évitements : il minimise, par exemple, en dépit de l’évidence, les ­bénéfices extra-économiques de ­l’éducation – comme le fait de jouir d’une meilleure santé ou d’avoir moins de risques de se retrouver en prison. Sa principale faiblesse vient de sa conviction qu’on peut tout mesurer, tout ­ramener à des valeurs de marché, épanouissement du…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire