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Emmanuel Todd : « Trois ans de fac pour tous »

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L’université ne sert pas qu’à apprendre des choses utiles. Elle sert aussi et surtout à ouvrir l’esprit, estime l’historien et anthropologue français en réaction à la thèse iconoclaste de Bryan Caplan.

Vous avez lu le livre de Bryan Caplan, The Case Against Education. Qu’en avez-vous pensé ? Caplan est un libertarien : il ne croit qu’au marché, il est anti-État, antisocial. Et, paradoxalement, il a produit une théorie qui va très au-delà de ce que pourrait dire un Mélenchon contre le système. En lisant ce livre, j’en suis arrivé à la conclusion que les libertariens, certes socialement nuisibles, peuvent être intellectuellement utiles. Son grand mérite, selon moi, est de démolir la théorie du capital humain, cette grande niaiserie dominante dont les économistes avaient accouché pour justifier les inégalités de rémunération. Le fait est que plus le niveau d’études supérieures est élevé, plus la rémunération est forte. Les économistes ont voulu y voir la preuve que les études ­supérieures apportaient des compétences réelles pour les métiers exercés par la suite. Ce que montre Caplan de façon dévastatrice, c’est qu’il n’en est rien. Dans votre dernier livre, Où en sommes-nous ?, vous dénoncez, à la suite du socio-logue britannique Michael Young, les méfaits de la méritocratie. La thèse de Caplan ne va-t-elle pas dans le même sens ? Il est vrai que Caplan, en s’en prenant à la théorie du capital humain, s’attaque à l’un des grands mythes de l’idéologie méritocratique. Pour autant, il faut distinguer deux moments de l’histoire. Dans son roman dystopique de 1958, The Rise of the Meritocracy: 1870-2033, Michael Young avait prévu que le déve­loppement des études supérieures aboutirait à stratifier la société à partir des performances scolaires ou intellectuelles (1). Selon lui, cette stratification, dérivée de l’idéal d’égalité des chances, produirait un monde hiérarchique beaucoup plus implacable que le monde postulé par le marxisme, divisé entre les possesseurs du capital et les autres. Il est, en effet, beaucoup plus difficile de remettre en question des inégalités fondées sur le « mérite », en l’occurrence la réussite scolaire, que sur la richesse ou l’hérédité. Mais l’ouvrage de Young ­remonte à une époque où ce système commençait juste à se mettre en place. Celui de Caplan arrive, lui, à l’issue de plusieurs décennies de stratification et de blocage, et ce qu’il dénonce avant tout, c’est la disproportion entre les sommes toujours plus considérables dépensées pour l’enseignement supérieur et les effets très limités de cet effort financier sur
la croissance économique. Vous approuvez tout ce que dit Caplan ? Loin de là. Il y a des erreurs d’analyse, des évitements : il minimise, par exemple, en dépit de l’évidence, les ­bénéfices extra-économiques de ­l’éducation – comme le fait de jouir d’une meilleure santé ou d’avoir moins de risques de se retrouver en prison. Sa principale faiblesse vient de sa conviction qu’on peut tout mesurer, tout ­ramener à des valeurs de marché, épanouissement du moi compris. C’est de l’anti-humanisme, j’entends par là une négation de ­l’humanisme du XVIe siècle, un rejet absolu de l’idée qu’un homme éduqué est en soi meilleur qu’un homme non éduqué. Sa vision est celle d’une éducation qui ne devrait servir qu’à faire tourner la ­machine économique. On ne devrait ­apprendre que des choses utiles. Or jamais l’enseignement supérieur n’a eu cette vocation étroite. Il sert aussi et surtout à ouvrir l’esprit. Caplan peut bien prétendre que la plupart des étudiants sont des béotiens, il n’arrivera jamais à le démontrer. Cela ne correspond pas à mon expérience des jeunes à mon époque ni des jeunes que je connais aujourd’hui. Le mépris avec lequel il parle des années de fac comme d’un moment de détente et de distraction est complètement ridi­cule parce qu’effectivement les années de fac devraient aussi être un moment d’ouverture, de détente. On apprend des choses, on va à des fêtes. Et c’est fait pour ça, c’est un moment nécessaire de la vie. Caplan propose de développer l’enseignement professionnel et technique. Qu’est-ce que cette solution vous inspire ? Elle existe déjà : c’est le modèle éducatif allemand [lire aussi « L’envers du “modèle allemand” »]. Et ce modèle donne à la fois raison et tort à Caplan. De tous les grands pays avancés, l’Alle­magne est celui qui a le moins développé son enseignement supérieur. Le nombre d’étudiants de sexe masculin a même tendance à y diminuer. Or c’est aussi l’un des pays les plus efficaces du monde : malgré son système universitaire sous-développé, il arrive à dégager un excédent commercial de 8 % ! Voilà qui prouve que l’éducation supérieure n’est pas aussi décisive qu’on le croit pour les performances économiques et qui va donc dans le sens de Caplan. Cependant, croire que ce ­modèle est transposable est illusoire. Car ce « choix » de l’Allemagne n’en est pas un. C’est juste la conséquence du fait que les élites universitaires ont été décimées par le nazisme et qu’une partie de la haute culture a été détruite par l’expérience totalitaire. Il serait absurde de voir dans la situation allemande un triomphe de l’idéologie libertarienne. Le système d’enseignement supérieur tel qu’il existe, notamment en France et aux États-Unis, serait donc irréformable ? Bien sûr que non. Caplan a raison de dire que les études supérieures sont devenues un système à trier sur la base non seulement de l’intelligence, mais de l’application et du conformisme. Voyez l’ENA : il est clair pour moi que le tri qu’on y pratique aboutit à la sélection des étudiants les plus conformistes et, partant, les plus mauvais pour les tâches qui les attendent. Il est vrai, par ailleurs, qu’une part énorme du PIB passe dans l’éducation et nourrit cette espèce de course infernale et stérile à la distinction. On voit des jeunes qui font des études interminables, qui accu­mulent les diplômes, pour arriver à leur entretien d’embauche supérieurement armés, à un âge avancé où ils ont déjà usé la moitié de leur cerveau. Simplement, la réforme qu’il faudrait faire n’a rien à voir avec ce que propose Caplan. Les études supérieures ne devraient durer que trois ans. Et on devrait, contrairement à ce que souhaiterait Caplan, non seulement les rendre plus généralistes encore, mais les ouvrir à ­davantage de monde – ce que permettrait la réduction de la ­durée moyenne des scolarités. Ce n’est qu’au-delà de ces trois ans, qui, dans l’immense majorité des cas, suffisent pour préparer l’entrée sur le marché du travail, que se poserait le problème de la sélection. Cette sélection, établie sur des critères qui resteraient à définir, ­serait pour le coup très sévère. Elle vise­rait à déterminer qui est doué pour la ­recherche ou pour quelques formations techniquement très pointues. Parce que, au bout de trois ans, c’est de cela qu’il s’agit. Or les étudiants très bons dans le domaine de l’intelligence pure, les plus appliqués, les plus conformistes, font ­rarement de bons chercheurs ou des virtuoses technologiques… Pour être un bon chercheur, ou un virtuose, il ne faut pas être conformiste, il ne faut pas être appliqué dans le sens banal du terme, et il n’est même pas sûr qu’il faille être supérieurement intelligent.   — Propos recueillis par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
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The Case Against Education: Why the Education System Is a Waste of Time and Money de Bryan Caplan, 86, 2018

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