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Barbara Vinken : « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir »

Émancipées, les Allemandes ? Voire. Depuis la Réforme, la mère est outre-Rhin l’incarnation idéale de la femme. À la naissance de leur bébé, la plupart doivent renoncer à travailler.

  Née en 1960, Barbara Vinken enseigne la littérature (notamment française) à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Elle a été professeur invité à l’université de New York, à l’université Johns Hopkins de Baltimore et à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.   En France, l’Allemagne apparaît comme un pays progressiste, très en avance en matière d’égalité. À vous lire, pourtant, il semble que le rôle dévolu aux femmes soit encore très archaïque… Cette réalité ne correspond pas non plus à l’image que les Allemands se font d’eux-mêmes ! Ils sont vus de l’extérieur et se conçoivent eux-mêmes comme une société émancipée. Or si on entend par émancipation l’indépendance financière et l’accès aux responsabilités pour les femmes, ce pays est complètement archaïque, comme vous dites. Peu d’Allemandes font carrière, beaucoup moins que dans le reste de l’Europe en moyenne. Et quand elles travaillent, elles ont des salaires très inférieurs à ceux des hommes. La différence de revenu entre les deux sexes est nettement supérieure à ce qu’elle est au Danemark ou en France par exemple (1).   Comment expliquez-vous cette situation ? Les Allemandes sont confrontées à un dilemme : avoir un travail ou avoir des enfants. Elles ne peuvent, comme les Françaises, cumuler les deux. Pas sans conflit intérieur ou mauvaise conscience, en tout cas. Cette conviction que carrière et maternité ne sont pas compatibles est profondément ancrée dans les mentalités. Selon un sondage, 8 % seulement des 18-44 ans estiment qu’une jeune mère doit continuer d’exercer une activité professionnelle à plein temps ; 49 % pensent qu’un emploi à mi-temps est la meilleure solution (de fait, 90 % des Allemands qui travaillent à mi-temps sont des Allemandes) ; et 29 % se prononcent en faveur d’une interruption complète de toute activité professionnelle. Dans l’immense majorité des cas, la femme qui devient mère abandonne son travail et perd son indépendance financière du jour au lendemain. Le modèle familial est le suivant : le père mène le combat difficile dans le froid monde professionnel pour pouvoir entretenir le nid douillet du foyer, dont la mère a la charge…   Mais l’Allemagne est dirigée par une femme ! Qui n’a pas d’enfant…   Rien n’oblige la mère allemande à obéir à ce schéma ! Si, de nombreux facteurs l’y obligent. Les crèches sont quasi inexistantes ; il n’y en a même pas pour 5 % des enfants dans les Länder de l’Ouest. Quant à l’école, elle est à mi-temps : les enfants rentrent à la mi-journée, après la classe. Même le lycée ne dure pas toute la journée. Autrement dit, l’État ne prend pas en charge l’intégralité de l’éducation et s’appuie beaucoup sur les parents (donc, pour l’essentiel, sur les femmes), qui font les devoirs avec les enfants. Sans cette implication des mères, le système scolaire allemand s’effondrerait. Elles ne peuvent donc pas vraiment se dérober. Résultat de ce poids de l’éducation parentale : le milieu social détermine la carrière en Allemagne bien plus qu’a
illeurs en Europe occidentale. C’est un pays où l’ascenseur social est aujourd’hui quasiment à l’arrêt.   Pourquoi, alors, les Allemandes font-elles des études ? En moyenne, elles font moins d’études que les Françaises. Surtout, 40 % des diplômées du supérieur n’ont pas d’enfants ! C’est l’une des causes du faible taux de natalité allemand, qui est peut-être le plus bas du monde (2). Ces femmes privilégient leur carrière. Celles qui y renoncent pour s’occuper de leur famille estiment que les études leur donnent une plus-value : ce sont des épouses cultivées, plus aptes à aider leur progéniture à réussir sa scolarité. Quant à celles, très minoritaires, qui ont décidé de mener de front carrière et enfants, elles sont mal vues. On considère généralement que ce sont de mauvaises mères, des « mères corbeaux », comme on les surnomme en Allemagne…   Pourquoi l’État n’intervient-il pas davantage dans la prise en charge des enfants ? Les Allemands sont très méfiants envers toute intervention de l’État dans ce domaine, l’assimilant à une sorte d’endoctrinement. La politique familiale de l’après-guerre s’est constituée en partie en réaction au nazisme, qui avait une conception plutôt progressiste au sens où le patriarcat avait été d’une certaine façon aboli : les enfants, bien plus encadrés par des organisations étatiques, étaient avant tout des enfants du Reich. Après la guerre, on a voulu mettre fin à cette ingérence de l’État dans la famille.   Uniquement en Allemagne de l’Ouest… Absolument. En RDA, la politique familiale fut complètement différente, beaucoup plus proche de celle des autres pays d’Europe, y compris d’Europe occidentale. On a construit des crèches, des jardins d’enfants, bref un système qui rappelle assez la Scandinavie ou la France. Mais, aux yeux des Allemands de l’Ouest, il s’agissait là de manifestations inacceptables d’un collectivisme totalitaire. Je m’en souviens très bien. Pour nous, c’était le diable : les enfants étaient tous asservis à l’idéologie de l’État, ils devaient tous faire pipi en même temps, ils n’avaient aucune individualité ! Même après la réunification, de nombreux livres sont sortis pour expliquer que les crèches étaient le grand problème de la RDA ! De fait, après 1990, on a assisté à un alignement de l’Est sur l’Ouest, plus traditionnel. C’est seulement depuis l’achèvement de ce processus, très récemment, qu’on a pu envisager de changer la donne : Ursula von der Leyen, ministre de la Famille de 2005 à 2009, et mère de sept enfants, a favorisé le développement des crèches et créé le « salaire parental (3) ».   Vous montrez aussi que la mère allemande est une invention de la Réforme… Le protestantisme est perçu en général comme une étape vers l’émancipation des femmes : on les encourage à apprendre à lire et à se libérer de la tutelle des prêtres. Mais, à y regarder de plus près, les effets de la Réforme ne sont pas si clairs : on condamne toute autre forme d’existence que le mariage. Est ainsi sanctifié le mode de vie de la majorité des femmes, certes, mais aboli celui des femmes d’exception. Avec la Réforme disparaît la possibilité de voir émerger de grandes figures comme Héloïse, l’amante d’Abélard, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila ou l’abbesse de Port-Royal Angélique Arnauld. La possibilité aussi pour une femme d’échapper à l’autorité d’un père ou d’un mari, pour une vocation plus noble… La plus haute élection et la vocation profonde des femmes ne consistent plus à rester chaste et devenir une martyre, mais à faire une bonne épouse et une bonne mère. Point de salut hors de la famille, qui remplace le cloître dans sa fonction d’espace sacré opposé au monde extérieur corrompu. Il existait auparavant une maternité spirituelle ; elle est complètement naturalisée. La transformation de la figure de Marie est symptomatique : de vierge, mère de Dieu et corédemptrice, de reine toute-puissante des cieux, qui règne, couronnée au côté de son fils, d’intermédiaire privilégiée entre Dieu et les hommes, elle devient une bourgeoise, épouse d’un artisan qui, à ce titre, remplit ses devoirs conjugaux et maternels.   Vous écrivez aussi que Rousseau a sa part de responsabilité dans cette évolution… Rousseau intègre le modèle protestant au modèle républicain. Pour lui, la bonne république dépend de l’ordre sexuel. Elle ne peut fonctionner que si les femmes sont exclues de l’espace politique – où elles risqueraient d’introduire séduction et irrationalité. Par ailleurs, pour former de bons et solides citoyens, il faut que les enfants soient libres et non prisonniers de leurs langes ; ce sera la tâche des mères de les surveiller et d’en prendre soin en permanence. En d’autres termes, pour émanciper l’enfant, on réduit la mère en esclavage… Mais l’étape essentielle est franchie avec Pestalozzi, penseur peut-être plus important pour l’Allemagne que Rousseau (4). Avec lui, la mère ne forme plus seulement l’enfant dans sa chair, mais dans son esprit, dans son être moral. À travers l’espace de la famille, elle est désormais censée réformer, en la purifiant, la société tout entière.   Une mère complètement « désérotisée » ? Bien entendu ! Pestalozzi distingue la mère de la « femme du monde ». Celle-ci, même quand elle a cinq enfants, ne devient jamais mère. La relation entre la mère et l’enfant (surtout si c’est un fils) est censée prévaloir sur la relation entre le père et la mère. L’amour charnel doit se muer en amour maternel. C’est la condition d’une société plus juste, plus aimante, plus salutaire, d’un monde moins corrompu par l’érotisme, la vanité. C’est une forme d’amour, mais coupé de tout ce qu’il a de brûlant.   N’est-on pas là pas aux antipodes du modèle français ? Le modèle de la mère allemande s’est effectivement construit en réaction au modèle français. Tandis que vous avez procédé par « aristocratisation » de la bourgeoisie (ce qui a toujours signifié une forme de frivolité féminine, où le jeu érotique est important), nous avons embourgeoisé l’aristocratie, à travers notamment la figure de la reine Louise de Prusse (5). La maternité a remplacé la féminité.   Propos recueillis par Baptiste Touverey
LE LIVRE
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La mère allemande. L’ombre persistante d’un mythe de Barbara Vinken : « En Allemagne, enfants ou carrière, il faut choisir », Piper

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